Duras : Un colonialisme à double tranchant

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Auteurs

1 Maître assistant, Université d’Ispahan

2 Maître assistante, Université d’Ispahan

Résumé

   
Résumé :
     Cet article a pour ambition d’examiner en premier lieu, à travers les deux œuvres de Duras Un Barrages contre le Pacifique et Le Vice consul, les différents aspects de la violence liée au colonialisme. La structure de la ville coloniale et sa valeur problématique (cité- prison) et stratégique permettra de constater l’importance d’un espace hégémonique et uniformisé sans cesse mis en cause par la romancière. Il s’agira ensuite de déterminer dans quelle mesure, les colonisateurs souffrent autant que les colonisés dans un système colonialiste : la vie des Blancs et celle des indigènes seront ainsi traitées dans notre corpus en vue de prouver cette hypothèse. Nous adopterons une approche comparative pour démontrer qu'il existe un colonialisme à double aspect en ce qui concerne la structure de la ville, les personnages et les réactions face à la violence et qu'il se trouve néanmoins des similarités au niveau des réactions provoquées. Nous pouvons détecter les traces de cette violence dans le style de l'écrivain.
 

Mots clés


Introduction :

Un Barrage contre le Pacifique et Le Vice-consul sont des témoignages sur la vie dans la colonie française d’Indochine et aux Indes. Les deux romans reflètent l’immense misère physique et morale des asiatiques et des pauvres Blancs, roulés par une administration abjecte. Nombreux sont les critiques qui ont travaillé sur le colonialisme chez Duras : Bardet et Guillo, dans leurs études sur Duras abordent le colonialisme de façon traditionnelle et occultent son aspect destructeur au sein même des colonisateurs.

Un Barrage contre le Pacifique est l'histoire d'une veuve qui vit avec ses deux enfants dans le sud de l'Indochine française. La mère du Barrage lutte contre les colons blancs qui l'exploitent. Le roman met l’accent non seulement sur la révolte des indigènes mais sur la révolte individuelle de la mère (pourtant française mais d'une classe opprimée) contre les colons.

Dans Le Vice-consul, une jeune cambodgienne de 17 ans, chassée par sa mère parce qu’elle est enceinte et sans mari, entreprend une longue errance à travers l’Inde qui dure dix ans, jusqu’à son arrivée à Calcutta où elle se mêle aux mendiants lépreux. Peter Morgan, qui est le narrateur de ce premier récit participe aussi au deuxième récit, qui raconte trois journées de la vie de quelques Blancs entourant Anne-Marie Stretter, la femme de l’ambassadeur de France à Calcutta. Le Vice-consul, aborde le colonialisme non seulement à travers les colonisés mais aussi à travers les personnages Blancs qui appartiennent à la classe privilégiée.

Cet article a pour ambition d’examiner la structure de la ville coloniale. La valeur stratégique et problématique de la ville (cité et prison pour les indigènes et même pour les blancs) permettra en premier lieu de constater l’importance d’un espace hégémonique et uniformisé sans cesse mis en cause par la romancière.

Il s’agira ensuite de déterminer dans quelle mesure, les colonisateurs souffrent autant que les colonisés dans un système colonialiste : la vie des Blancs et celle des indigènes seront ainsi traitées dans notre travail en vue de prouver cette hypothèse.

Nous adopterons une approche comparative pour démontrer qu'il existe un colonialisme à double aspect en ce qui concerne la structure de la ville, les personnages, et les réactions face à la violence et qu'il se trouve néanmoins des similarités au niveau des réactions provoquées.

 

La ville coloniale

Les empires coloniaux, britanniques ou français, avaient bien compris la valeur stratégique de l’organisation de l’espace. Brocheux dans son livre Indochine, la colonialisation ambiguë définit ainsi la ville coloniale il, ne cite pas le nom de Saigon mais parle de la grande ville coloniale, transformée en archétype:

 

Que ce fût à Hanoi ; Saigon ou Pnom Penh, il y avait les quartiers de villas entourées de jardins fleuris pour les cadres européens de l'administration et des affaires [....]; les quartiers de villas plus modestes, souvent mitoyennes, pour les cadres subalternes. Un habitat mixte assurait la transition avec les quartiers purement asiatiques des périphéries [...]. A la lisière des quartiers construits en "dur" [...], s'étendaient les quartiers pauvres, sut pilotis, en bordure des cours d'eau [...] (Un Barrage contre le Pacifique, 1950, 21).

 

Chez Duras l’évocation des Blancs installés en colons dans un pays étranger permet souvent de présenter le luxe des colonisateurs en contraste avec la misère des indigènes. Ainsi dans Un Barrage contre le Pacifique, elle décrit une ville coloniale typique:

 

Comme dans toutes les villes coloniales il y avait deux villes dans cette ville ; la blanche et l’autre […] dès qu’ils arrivaient, ils apprenaient à se baigner tous les jours […] et à s’habiller de l’uniforme colonial, du costume blanc, couleur d’immunité et d’innocence. Dès lors, le premier pas était fait. La distance augmentait d’autant, la distance première était multipliée, blanc sur blanc, entre eux et les autres, qui se nettoyaient avec la pluie du ciel et les eaux limoneuses des fleuves et des rivières. Le blanc est en effet extrêmement salissant (Un Barrage contre le Pacifique, 1950, 167-68).

 

La ville est blanche, les costumes blancs et à la fin elle les ridiculise en ajoutant que le blanc est salissant. L’essor colonialiste contraste avec la misère des indigènes et de la mère. Les Blancs riches s’isolent du reste du pays, car ils ne veulent pas se mêler aux indigènes:

 

Le centre du haut quartier était leur vrai sanctuaire. C’était au centre seulement qu’à l’ombre des tamariniers s’étalaient les immenses terrasses de leurs cafés. Seuls les garçons de café étaient encore indigènes, mais déguisés en blancs, ils avaient été mis dans des smokings, de même qu’auprès d’eux les palmiers des terrasses étaient en pots (Ibid., 168).

 

La structure de la ville est très clairement expliquée, en termes de géométrie: centre et périphérie, ville haute et ville basse; et en termes d'opposition des races et des classes: les blancs et les autres.

Dans Le Vice-consul, plus que la douleur et la solitude de chaque personnage pris individuellement, plus que les liens qui existent entre les uns et les autres, symboliques ou réels, ce qui ressort de cet environnement, c’est le luxe tapageur des colons enfermés dans la fausseté et la misère affective. Aussi, le décor de l’ambassade est-il dans ce texte significatif :

 

Les salles sont celles d’un été dans une station balnéaire, en France, n’étaient ces ventilateurs très grands qui tournent, ces fins grillages aux fenêtres à travers lesquels on verrait les jardins comme à travers la brume, personne ne regarde. La salle de bal est octogonale, en marbre vert empire, à chacun des angles de l’octogone fougère fragiles venues de France. […] Les ventilateurs plafonniers font un bruit d’oiseaux effarouchés, d’un envol immobile au-dessus de la musique, des lents fox- trot, des faux du creux, du faux, du faux or (Le Vice Consul, 1996, 93).

 

Cette longue description des salles et des objets est typique du style parfois sarcastique de Duras qui accentue le parallèle entre l’architecture colonialiste et la position politique des colons. Ceux-ci vivent généralement en Inde par intérêt politique ou économique, mais ils n’y sont pas à l’aise physiquement. Ce contraste entre leur position sociale et leur malaise physique ou psychologique s’exprime par des détails comme : « oiseaux effarouchés », « fougères fragiles », « faux lustres », « faux or », « ventilateurs ». Les femmes sont tout particulièrement emprisonnées à Calcutta :

 

Les femmes, pour la plupart, ont la peau blanche de recluses. Elles vivent volets clos à l’abri du soleil qui tue, elles ne font presque rien aux Indes, elles sont reposées, elles sont regardées, heureux ce soir, sorties de chez elles, en France aux Indes (Ibid., 100).

 

Les femmes semblent jouir d’un moment de liberté fictive, car même à l’ambassade, il y a des grilles. L’image des grilles (ou des grillages) revient de nombreuses fois tout au long de ce texte. Elle marque bien la distance entre les colons et les indigènes, ainsi que l’impossibilité de passer de l’autre côté. Charles Rossett, arrivé depuis peu à Calcutta, a beaucoup de mal à accepter le monde étroit des Blancs en Inde. I1 essaie d’en sortir et il est inquiet comme s’il se perdait dans les dédales d’un labyrinthe :

 

I1 cherche à quitter le boulevard, prend des chemins de traverse, tombe sur le grillage élevé contre la mendicité, revient, cherche encore et trouve une porte dans ce grillage, sort, s’aperçoit qu’il vient d’avoir eu peur, peur absurdement de ne pas pouvoir sortir de cette zone de l’île qui lui est assignée pour sa plus grande paix (Ibid., 202).

 

Cependant, il rentre aussitôt dans cet espace limité et accepte donc les limites imposées par les grilles qui entourent également la palmeraie, résidence où Anne-Marie Stretter emmène parfois ses amis.

 

Un grillage électrifié la protège du côté nord contre la mendicité, bonne chose que ce grillage. […] Sur la rive ouest de l’île il y a une lagune, mais personne n’y va, elle n’est pas dans les limites du grillage. (Ibid., 89-90).

 

Les grilles protègent les Blancs, mais elles restreignent aussi leur liberté. Elle présente le double aspect de la ville cité prison. De nombreux éléments ont ainsi un double aspect, positif et négatif.

La situation du vice-consul à Calcutta offre un bon exemple de ce point de vue: il est présenté comme étant tout à fait séparé du reste des européens, rejeté par eux à cause de son acte criminel envers les lépreux de Shalimar. Cependant, le vice-consul est attiré par la lèpre : « la lèpre je la désire » (Ibid., 131). Par contre, les Européens craignent et méprisent les lépreux : « Est-ce tuer que de tuer des lépreux ou des chiens ? » (Ibid., 94). Ils s’en protègent autant que possible et leur attitude envers le vice-consul est donc contradictoire. Cependant, il existe une similitude entre la mendiante et le vice-consul, dans la mesure où, après avoir été abandonnés par leur mère, tous deux ont commis un crime et ont atteint la folie, après quoi ils ont été rejetés par la société. L’Inde représente alors un aboutissement : « L'Inde est un gouffre d'indifférence dans lequel tout est noyé » (Ibid., 177). L'Inde révèle aussi une partie de soi connue et peut-être oubliée jusqu'alors: « On retrouve ici je ne sais quoi d'attendu » (Ibid., 159). L'Inde représenterait donc une partie de l'inconscient dont la folie de Jean-Marc de H, le vice-consul, et la lèpre de la mendiante seraient l'expression.

 L'Inde est en effet présentée dans une double dichotomie: chaleur, mendicité et même émotions; d'autre part, le colonialisme dans une double dichotomie : luxe et misère, dont on ne voit que les lépreux, gardés à la saleté des mendiants: « C'est à ce point repoussant, Lahore, qu'on ne voit rien d'autre qui puisse lui être comparé » (Ibid., 105).

On peut conclure que la structure de la ville divisée en deux, haute et basse, avec ses grilles représente une sorte de prison pour les colonisés et en même temps pour les colonisateurs.

 

Les Blancs et les indigènes  

L’évocation du colonialisme par Duras, s’agit de comprendre dans quelle mesure le contexte sociologique d’une famille peut mener à la violence. La mère du Barrage, européenne pourtant, lutte contre les colons Blancs qui l’exploitent. A cause de ses nombreux échecs, elle a acquis une grande dureté envers ses enfants. Son amertume face aux colons est « dirigée » contre ses propres enfants. Incapable de changer l’ordre social, elle fait subir aux siens les frustrations de sa propre vie. La mère y est en même temps une victime « inconsciente » de l’exploitation des colons: elle fait l’expérience de la réalité de différents événements qui entourent ses tentatives pour acquérir le terrain que les colons refusent de lui donner. Ligot dit à ce propos:

 

L'histoire singulière de la mère est à la fois représentative de milliers d'autres (tous ceux à qui ont été attribuées des concessions incultivables) et unique (Ligot, 1992, 22).

 

L’incompréhension de la mère se traduit par des tentatives répétées pour obtenir des colons le morceau de terrain qu’elle a cultivé pendant toute sa vie :

 

Elle s’acharnait. Elle s’était toujours acharnée, d’un acharnement curieux, qui augmentait en raison directe du nombre de ses échecs (Barrage contre le Pacifique, 1950, 178).

 

La lutte de la mère pour cultiver sa terre constitue une métaphore de sa lutte face aux colons. D'une part, la mère s'acharne à cultiver la terre en s’attaquant à l’océan comme à la force qu’elle veut vaincre ; d’autre part, elle s’attaque au pouvoir des colons qu’elle veut convaincre d’une même façon obstinée et têtue. A travers la lutte de la mère, une critique des Blancs apparaît dans ce texte.

 

La luisance des autos, des vitrines, du macadam arrosé, l’éclatante blancheur des costumes, la fraîcheur ruisselante des parterres de fleurs faisaient du haut quartier un bordel magique où la race blanche pouvait se donner, dans une paix sans mélange, le spectacle sacré de sa propre présence (Ibid., 169).

 

La critique des Blancs est une sorte de catharsis pour Duras. Selon Madeleine Borgomona, auteur de l'article "Duras d'une écriture politique à une écriture du politique", publié dans Le nouveau roman en question :

 

Il ne s'agit plus d'épurer les passions mais de rendre à la lucidité critique les mythes sur lesquels idéologies et pouvoirs s’appuient en silence. Dans Un Barrage..... L’histoire est mise au second degré et révélée dans son rôle de nirvana artificiel servant à apaiser les souffrances (Allemand, 1993, 24).

 

Quelle que soit la portée de la violence politique à laquelle un individu se trouve exposé, Duras suggère qu'il faut y faire face, s'en rappeler, afin que les victimes ne soient pas mortes en vain, afin que l'oubli n'anéantisse pas tout. Elle souligne également que la naïveté consiste à «croire à la solution politique du problème personnel» (Amant, 1984, 85).

La critique politique forme le motif central dans Un Barrage contre le Pacifique, elle est très directe et s'exprime notamment par l'humour et par la ridiculisation des colons. L’oxymore entre deux aspects de L'Inde apparaît dans tout le texte dans la mesure où les deux récits sont enchâssés l’un dans l’autre. 

La situation des personnages est paradoxale car Peter Morgan, Européen, se sent chez lui à Calcutta. Par contre, la jeune mendiante est dépaysée sur le continent où elle est née : elle est exilée de son pays et de son milieu social. De plus, elle ne connaît pas la langue locale, alors que le narrateur parle anglais et appartient à la classe régnante des colons. Cependant, pour prendre connaissance de la réalité de la douleur, nous constatons la distance entre les deux classes.

Dans Le Vice-consul aucune amélioration de la condition des pauvres n’est envisageable, à cause de la distanciation qui existe entre la mendiante et les Blancs de Calcutta. La mendiante suit de loin Anne- Marie Stretter car celle-ci distribue des restes de nourriture et de l'eau aux mendiants. La nourriture constitue peut-être le seul contact véritable entre ces deux groupes. La description des mendiants affamés, située au milieu de la réception à l’ambassade, a quelque chose d’horrible et souligne le contraste et la distance entre les deux classes :

 

Ils dorment les uns à côté des autres devant la petite grille en attendant la distribution des restes qui se fait après l’enlèvement des plateaux, tard (Le Vice Consul, 1996,105).

 

On peut dire qu’il existe un lien très fort entre Peter Morgan et la mendiante, car c’est lui qui, en tant qu’écrivain lui donne vie : sans son regard créateur, la mendiante n’existerait pas. I1 lui donne donc une mémoire et une histoire. Un lien existe également entre la mendiante et Anne-Marie Stretter : d’une part, Anne-Marie Stretter ne s’adapte pas à la souffrance qui l'entoure: contrairement aux autres Blancs la misère lui est insupportable, alors que les autres aspects désagréables des Tropiques comme la chaleur, l’ennui, la lumière, sont des sujets de conversation courants avec ses invités.

D’autre part, les deux femmes semblent subir le même isolement et la même solitude. La mendiante est un paria de la société puisqu’elle vit parmi les lépreux. Elle fait peur à plusieurs égards : la lèpre qu’elle côtoie effraie les Blancs ainsi que la folie, qui est parallèle à celle du vice-consul et peut-être à celle d’Anne-Marie Stretter. Malgré toute la distance qui existe entre elles, les deux femmes sont marginales dans le groupe auquel elles appartiennent : la mendiante n'a pas la lèpre, mais vit avec les lépreux. A la peur de la lèpre s'ajoute un autre inconvénient pour les Blancs : la chaleur de Calcutta juste avant la mousson :

 

L’éclat du ciel malade, le matin, rend blafards à leur réveil, les Blancs non acclimatés de Calcutta […] une vapeur infecte stagne, la mousson d’été va commencer dans quelques jours (Ibid., 31).

 

Les Blancs ne savent pas quoi faire pour alléger leur malaise : « Pendant la chaleur […] il ne faut boire que du thé vert brûlant […] c’est le secret de la mousson » (Ibid., 163). L’évocation des lépreux de Calcutta accentue en fait la marginalité des mendiants. On peut considérer la lèpre comme un aspect refoulé du monde occidental, mais aussi comme le symbole de la laideur de ce que le monde occidental a introduit dans les pays colonisés. Même si les colons n’ont pas introduit la lèpre dans les colonies, la lèpre représente l’antithèse de la blancheur que Duras évoque plusieurs fois dans ses textes, et qui symbolise les Blancs (peau, vêtements…). La prise de conscience par les colonisés de l’exploitation qu’ils subissent par les colons est essentielle pour se débarrasser de cette lèpre que constitue la colonisation.

Le discours sur les lépreux ressemble à celui sur les pauvres, les vagabonds, les correctionnaires et les fous, tous exclus de la société à différentes époques. La mendiante est tout cela à la fois : elle représente toutes les tares dont le monde occidental essaie de se débarrasser en le refoulant et en le tenant à l’écart, dans des institutions ou derrière des grilles de toutes sortes. Anne-Marie Stretter semble attirée par ces parias de la société qu’elle veut aider dans un geste charitable. Comme eux, elle n’appartient à personne, isolée dans sa propre solitude.

Le pouvoir lui permet une certaine indépendance par rapport au monde blanc étroit de Calcutta, bien qu’elle ne soit pas du même milieu social que la mendiante, toutes deux sont « libres » : par la folie, la mendiante a atteint l’inaccessibilité ; par son désintérêt et par la séduction qu’elle exerce sur ceux qui l’entourent, Anne-Marie Stretter dépasse son ennui vis-à-vis de l’Inde. On la trouve malgré tout irréprochable, car : « Rien ne se voit, c’est ce que j’appelle irréprochable à Calcutta » (Ibid., 100), précise l’un de ses invités. Elles sont donc « intouchables » toutes deux, de façon différente, dans la douleur. On peut conclure que les résultats des réactions liées aux colonialismes pour les indigènes comme la mendiante dans Le Vice Consul, pour les blancs opprimés comme la mère dans le Barrage et pour les blancs privilégiés comme Peter Morgan sont toujours les mêmes: l'isolement et la folie.

 

Conclusion :

Nous pouvons donc dire que les colonisés selon Duras expriment principalement deux sortes de conscience politique, selon la classe sociale à laquelle ils appartiennent. Certains personnages, comme la mère dans Un Barrage contre le Pacifique réagissent un beau jour à un trop plein de frustrations et d'exploitation. Cette violence de la classe opprimée est perçue comme un acte de libération, cette réaction aboutit à la folie comme le sort de la mère. D'autres personnages, ceux qui appartiennent à la classe dite "privilégiée, sont totalement anesthésiés (tells qu'Anne-Marie Stretter ou le vice-consul, dans Le Vice-consul) et lorsqu'ils réagissent, c'est par des réactions extrêmes, comme des cris ou un suicide: à une certaine époque, ils ont souffert face au spectacle de la misère en Inde et leur souffrance a abouti comme la précédente à la folie.

Bien que Duras ne s'intéresse pas aux raisons qui ont poussé les colons à rester en Inde, malgré leur inconfort physique et moral, elle souligne leurs avantages face aux colonisés et montre qu'Anne-Marie Stretter ou Le Vice-consul, tout en étant des êtres privilégiés socialement sont proches de la mendiante par la folie. Ceci indique que le système d'exploitation n'est sain pour personne: dans le système colonialiste, les colonisateurs souffrent autant que les colonisés. Les volets et les grilles présents dans Le Vice-consul symbolisent bien que ce monde clos est malgré tout atteint de l'intérieur : la chaleur les étouffe, mais aussi le désespoir et la folie.

Un autre aspect important de la violence politique tel qu'il apparaît dans l'œuvre de Duras s'exprime par les réactions devant le colonialisme dans les deux trilogies différentes: l'une, la trilogie de l'Inde, dans laquelle Duras relate l'histoire d'Anne-Marie Stretter et de la mendiante, et l'autre, la trilogie familiale, dans laquelle la lutte de la mère contre les colons privilégiés joue un rôle central. Il existe des similarités au niveau des réactions provoquées: la folie et l'isolement pour les indigènes et même pour les blancs.

I1 est très net que ces deux « histoires » chez Duras aboutissent de plus en plus au silence et au texte fracturé et à la répétition, ce qui permet de suggérer que, la violence évoquée par l'auteur constitue une obsession narrative qui ne peut pas se raconter de façon satisfaisante, malgré les diverses tentatives accomplies. Nous pouvons donc remarquer que Duras confère à la nécessité du souvenir des violences politiques un impact extraordinaire, et ceci nous permet de penser que l'écriture et la réécriture serait pour la narratrice lune forme de la libération ultime. Alors nous soulignons comme Bourgeois que:

 

Considérer la répétition comme la manifestation d'un blocage, c'est ne pas prendre en compte son aspect créateur. Duras réussit à faire d'une réécriture et d'une répétition une écriture de la réparation (Bourgeois, 2007, 6).

Bibliographie :

Allemand, R. M. (1993). Le nouveau roman en question. Paris : Lettres modernes.

Bardet, J. (1998). Etude sur Duras, Paris : Ellipses.

Bourgeois, S. (2007). Une écriture de la réparation. Paris : Harmattan.

Brocheux, P. (1994). Indochine, la colonisation ambiguë. Paris : La Découverte.

Duras, M. (1950). Un Barrage contre le Pacifique. Paris : Folio.

Duras, M. (1996). Le Vice-consul. Paris : Gallimard.  

Duras, M. (1984). L’Amant. Paris : Minuit.

Guillo, G. (1996). Un barrage contre le Pacifique de Duras.Paris: Hatier.

Ligot, M. (1992). Un barrage contre le Pacifique de Duras. Paris : Gallimard.