Lutte symbolique’ des classes sociales dans À la recherche du temps perdu

Type de document: Original Article

Auteur

Université de Tabriz

Résumé

La présence de différentes classes sociales trace un tableau complet de la vie sociale dans À la recherche du temps perdu. Or, selon la méthode structuraliste génétique du Goldman, la vision de Proust n’est que le regard fasciné d’un bourgeois sur l’aristocratie de son époque. Dans le présent travail, nous essayerons de montrer que suivant la méthode sociologique de Pierre Bourdieu, la structure du roman proustien, loin d’avoir un caractère fixe et taxinomique, est témoin des changements fondamentaux dans l’ordre social. Les agents sociaux du roman semblent mener une lutte sociale pour accéder aux différents capitaux et de s’imposer ainsi comme la classe dominante. La Recherche est donc le récit d’une descente et d’une montée sociale qui vaut une analyse méthodique moderne. Tandis que la noble naissance constitue le seul capital social des aristocrates, les bourgeois s’appuient sur leur capital économique et culturel.

Mots clés


Introduction

À la recherche du temps perdu[1] est un vaste roman construit sur la notion de l’amour, de la jalousie et de l’art. C’est ainsi qu’on le considère souvent un roman psychologique plutôt que social. Même les critiques, qui affirment l’existence d’une certaine vision du monde social chez Marcel Proust, ne sont pas d’accord sur la valeur sociologique de ses analyses. Sous l’influence du marxisme les adeptes de la méthode structuraliste génétique goldmanien [2] considèrent souvent Proust comme un simple bourgeois fasciné par le monde aristocrate de son époque. Pour ces critiques, Proust ne peut voir le monde qu’à travers la vision de sa propre classe sociale. Selon Zima: «L’illusion snob rend impossible une compréhension réaliste des événements» chez Proust (Zima, 1973: 36).

Le roman proustienest pourtant un roman littéraire, profondément marqué par la notion de la classe sociale. La présence de la noblesse, de la haute bourgeoisie et de la petite bourgeoisie trace un tableau complet de la vie sociale de l’époque  de l’auteur. C’est peut-être par une autre méthode critique qu’il faut chercher à expliquer l’aspect social de ce roman. La lecture sociologique de l’œuvre proustienne, dans le cadre d’une méthode plus récente et plus moderne paraît ainsi non seulement pertinente, mais aussi nécessaire. Alors que le sociologue Pierre Bourdieu se sert très peu des exemples proustiens dans ses œuvres, sa méthode, basée sur l’idée de la classe, implique aussitôt les notions de la différence, du prestige et du pouvoir, et nous paraît ainsi capable d’expliquer la structure sociale du roman proustien.

Pierre Bourdieu nous informe sur les procédés de «distinction»[3] dont se sert une couche sociale pour sauvegarder la légitimité de son statut dominant. Selon lui, il existe un rapport indéniable entre les capitaux d’un groupe social et son pouvoir de domination: «Chaque agent social se caractérise par le volume du capital (économique, culturel ou social) qu’il possède» (Baylon, 1991: 80). C’est ainsi que les agents du groupe social supérieur essaient de se distinguer des autres, par l’accumulation des capitaux, et que les agents du groupe social moyen essaient d’imiter cette distinction pour se rapprocher de plus en plus à la classe supérieure.

À l’époque du narrateur proustien, l’aristocratie française, ayant perdu la plupart de ses capitaux économiques, même une grande partie de son capital social et culturel, devait beaucoup lutter pour maintenir la distinction entre les deux couches ou bien entre les deux «castes» sociales –pour reprendre le vocabulaire de Marcel Proust lui-même–. L’aristocratie proustienne procède à un style de vie distingué par «une lutte symbolique» qui consiste à produire un habitus différent des autres couches sociales: «la classe dominante est le lieu d’une lutte pour la hiérarchie des principes de hiérarchisation» (Bourdieu, 1977: 409). La notion d’habitus exprime chez les agents sociaux, une vision particulière du monde, une façon propre de penser ou d’agir. Pour Pierre Bourdieu les habitus sont des «systèmes de dispositions durables et transposables», issus d’une classe sociale particulière (Bourdieu, 1980: 88).

Par l’accumulation de différents capitaux social, culturel ou économique, les agents de différentes classes sociales essaient de mener à bien leur lutte et d’occuper ainsi les positions sociales dominantes. La problématique qui se pose devant nous consiste à déterminer d’une part, l’identité des stratégies de distinction, c’est-à-dire des stratégies par lesquelles les aristocrates proustiennes visent à restaurer la valeur symbolique de leur supériorité; et d’autre part, le rapport qui pourrait relier ces stratégies à la formation de la vie sociale dans le roman proustien.

La naissance et le langage comme capital social

La description du portrait et du caractère des ’aristocrates’, des ’hommes de la noblesse’ ou bien des ’gens du monde’ constitue une partie principale du roman proustien. Selon Gilles Deleuze, «le premier monde de la Recherche» est celui de la mondanité (Deleuze, 2003: 12).

Pour se réunir aux salons, aux fêtes ou aux garden-parties, les gens du monde forment un cercle fermé qui reste souvent imperméable aux bourgeois –à l’exception de quelques artistes, diplomates ou hommes de bon goût comme Swann ou le narrateur–. Le narrateur proustien nous indique souvent cette impossibilité d’entrer dans le monde des aristocrates: «entre moi et lui [le salon des Guermantes] il y avait la barrière où finit le réel» (Proust, 1999: 1037).

Par tous les procédés sociaux que les mondains ont à la disposition, ils tentent de tracer une ligne de séparation nette entre leur propre monde et celui des bourgeois:

Comme si le contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres instables, produire des catastrophes irréparables» (Proust, 1999: 2108).

Mais si nous nous interrogeons sur ce qui se passe aux soirées de ces gens ’bien nés’, il faut répondre qu’il n’y se passe rien. Par un examen de plus près, nous pouvons constater qu’on ne fait que bavarder dans ces soirées. Les gens du monde ont une tendance invincible à parler. Ils produisent constamment des énoncés: «il n’y a pas de milieu qui émette et concentre autant de signes, dans des espaces aussi réduits, à une vitesse aussi grande» (Deleuze, 2003: 12).

C’est ainsi que chez les gens du monde proustiens, le discours, ses lois et ses changements peuvent être conçus comme des habitus, susceptibles de créer la distinction. Ce qui affirme encore une fois l’importance primordiale des faits langagiers chez le narrateur de la Recherche. Selon Roland Barthes, à la différence de ce qui a lieu chez Balzac, «un personnage proustien, lui, se condense dans l’opacité d’un langage particulier, et, c’est à ce niveau que s’intègre et s’ordonne réellement toute sa situation historique: sa profession, sa classe, sa fortune, son hérédité, sa biologie» (Barthes, 1972: 58-59). L’habitus est une «disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par-là, de sentir et de penser» (Bourdieu, 1980: 117) et le langage est avant tout un objet social qui peut exercer parfaitement son pouvoir distinctif. Les dispositions de la langue, en tant que pratique sociale, forment un habitus tributaire d’une classe sociale.

Afin de dégager les stratégies langagières dont se servent souvent les hommes de Faubourg Saint-Germain pour rester, coûte que coûte, distincts des autres castes sociales, nous croisons le domaine de la sociolinguistique, une discipline qui «tâchera de mettre en relief le rapport qui existe entre l’organisation du message que détermine l’analyse linguistique et la destination ou l’implication sociale de ce même message» (Baylon, 1991: 22). Selon la sociolinguistique la moindre modification langagière peut avoir un sens social: «tout un ensemble de différences réglées et de règles de variation, négligeables aux yeux du linguiste, sont pertinentes du point de vue du sociologue» (Bourdieu, 1982: 83).

Chez les mondains de la Recherche existe par exemple un code de prononciation particulier aux noms. La grammaire des mondains prescrit qu’on sacrifie l’e muet de la particule, «du moins chaque fois que la particule était précédée d’un nom finissant par une voyelle» (Proust, 1999: 1373). Ainsi, on ne parle jamais des Chenouville, mais de «Monsieur d’Chenouville» (Proust, 1999: 1373). Même entre les mondains parisiens et provinciaux, cette tradition de prononciation produit une distinction sociale. Chez les mondains provinciaux, au lieu de supprimer l’e muet de la particule, c’est l’e muet de Chenouville que l’on supprime et qu’on prononce: «Ch’nouville» et jamais de Chenouville (Proust, 1999: 1373). D’ailleurs, les mondains provinciaux, comme la famille de Cambremer, prononce «notre oncle Ch’nouville», et ne vont jamais jusqu’à prononcer notre «onk», comme les Guermantes, chez qui «le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois» (Proust, 1999: 1373).

Quelle que soit l’origine d’une telle suppression, il s’agit d’une stratégie sociale par laquelle les aristocrates rendent volontairement incompréhensible leur code langagier, pour créer une certaine distinction sociale. L’attrait de cette déformation langagière reste aussi très grand pour les autres groupes sociaux, en particulier pour les bourgeois snobs. Comme nous venons de le constater, posséder un habitus différent constitue une arme pour la classe dominante afin de maintenir sa position. Puisque les aristocrates se sentent différents, ils emploient des formes langagières différentes. Selon la théorie sociale de Pierre Bourdieu, cette ’distinction’ est aussi ’légitimation’: les aristocrates sont distingués, car ils ont une façon de parler distinguée. Ce genre d’innovation langagière se produit par un désir élitiste pour se distinguer des masses. Mais l’attitude des bourgeois en face de ces innovations n’est pas moins remarquable. Ils cherchent aveuglement à adopter la façon de parler des locuteurs de la classe supérieure.

Nous pouvons même retrouver une fille, comme Mlle Legrandin, qui s’est mariée avec le fils Cambremer pour pouvoir «goûter» ce genre de déformation de prononciation. Elle aspire à pouvoir dire un jour: «Je vais vous présenter à ma tante d’Uzai» ou «Je vais vous présenter à ma tante de Ch’nouville» ou «Je vous ferai dîner avec les Uzai» (Proust, 1999: 1374). Lorsque Madame Cambremer-Legrandin, cette demoiselle d’origine bourgeoise anoblie par le mariage, entend pour la première fois de la bouche d’une jeune fille dire: «ma tante d’Uzai» ou «mon onk de Rouan», elle n’arrive pas à reconnaître immédiatement ces noms illustres, qu’elle avait l’habitude de prononcer: «Uzès» et «Rohan» (Proust, 1999: 1373).

Elle se sent alors «l’étonnement, l’embarras et la honte de quelqu’un qui a devant lui à table un instrument nouvellement inventé dont il ne sait pas l’usage et dont il n’ose pas commencer à manger» (Proust, 1999 : 1373). Or, l’esprit de cette ’madame de Cambremer née Legrandin’ s’approprie très vite la prononciation neuve et les jours suivants, ravie, elle répète: «ma tante d’Uzai» avec la suppression de l’s final (Proust, 1999: 1373). Cette suppression restée inconnue et donc étonnante pour elle jusqu’à la veille, lui semble maintenant si vulgaire qu’elle s’étonne qu’on ne la connaisse pas. Elle commence donc à rectifier les autres. À l’une de ses amies qui parlait d’un buste de la duchesse d’Uzès, Mlle Legrandin répondait avec mauvaise humeur, et d’un ton hautain: «Vous pourriez au moins prononcer comme il faut: Mame d’Uzai» (Proust, 1999: 1373).

En même temps, cette dame stupéfait le narrateur, par son excès d’abréviation dans le langage parlé et par la prononciation du nom de son ami comme ’Saint-Loupe’ et non pas ’Saint-Loup’: «Contente d’avoir passé la soirée avec vous, […] amitiés à Saint-Loupe, si vous le voyez» (Proust, 1999: 1491). Madame Cambremer-Legrandin va même plus vite que les aristocrates de naissance dans l’innovation de nouvelles formes de prononciation ou du langage. L’excès qui, au lieu d’avoir un caractère original pour créer la distinction, laisse entendre de plus en plus l’origine bourgeoise de la dame. C’est ici que selon Jouannais, l’idiolecte devient plutôt le parler d’un idiot: «L’idiolecte, utilisation personnelle d’une langue par une seul personne, est précisément l’idiotie faite langue» (Jouannais, 2003:175).

Très vite, les femmes aristocrates font indirectement comprendre à Mme de Cambremer «qu’il ne fallait pas prononcer ainsi, et que ce qu’elle prenait pour de l’originalité était une erreur qui la ferait croire peu au courant des choses du monde» (Proust, 1999: 1491). Peu de temps après, Mme de Cambremer reprend la prononciation correcte et dit: «Saint-Lou». Dès lors, elle suit de nouveau les innovations communément admises par les autres mondains en employant par exemple le mot «cheveu» au singulier. Elle se sent ainsi participer au groupe mondain, car, «la communication linguistique se définit moins par un accord explicite quant à l’emploi des éléments du langage que par une participation conjointe à un ensemble de normes» (Labov, 1976: 187).

L’une des autres formes de ce genre de «participation conjointe à un ensemble de normes» est bien la déformation que font subir les gens du monde aux noms. Pour donner une abréviation des prénoms, les Guermantes font souvent la répétition d’une syllabe. Ils disent donc Mémé à M. de Charlus et Babal à M. de Bréauté. Mais alors que l’abréviation de nom de prince de Faffenheim trouve une justification à cause de la longueur, c’est difficile de comprendre des «raisons qui faisaient remplacer Élisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth» (Proust, 1999: 1079). Saint-Loup ne cesse pas d’appeler Rachel –sa maîtresse– comme Zézette et Mme de Cambremer répète tout le temps l’abréviation du nom de son mari: «Vous allez voir Cancan. Cancan est allé à Balbec, mais il reviendra ce soir» (Proust, 1999: 1444). Or, créer la distinction par une stratégie pareille renforce l’idée de l’oisiveté et de la frivolité chez les mondains, puisque le redoublement d’un terme monosyllabique appartient plutôt au langage puéril. C’est l’enfant qui dans son tâtonnement pour désigner des êtres et des objets proches recourt au formes linguistiques qui exigent le moindre effort mental et langagier, en disant par exemple: bébé, mama, papa, dodo, joujou, toutou etc.

Comme nous avons déjà expliqué les mondains proustiens ont une grande tendance à produire des discours. C’est ainsi que chez ces gens, l’action donne sa place à la parole: «Le signe mondain apparaît comme ayant remplacé une action ou une pensée. Il tient lieu d’action et de pensée» (Deleuze, 2003: 13). À la manière des personnages de Natalie Sarraute, les mondains proustiens, parlent seulement pour parler: «que voulez-vous? On ne pouvait pas faire autrement. Il fallait bien ’meubler le silence’» (Nathalie Sarraute, 1996: 1427). Or, parler uniquement pour éviter de se plonger dans le monde du silence suggère l’idée d’un parler qui ne suit aucun objectif communicationnel afin de transmettre un message. Les gens du monde passent ainsi des heures et des heures à parler de leurs titres, de leurs proches et de leur racine. L’une de leurs plus fermes croyances, c’est qu’ils sont nés supérieurs aux autres hommes. N’ayant effectivement d’autres qualités que leur noble naissance, ces gens attachent alors une grande importance aux titres mondains dans leurs discours. C’est ce qu’un bourgeois ne peut jamais y atteindre. Il leur faut donc y insister. C’est ainsi que le baron de Charlus préfère se présenter ainsi: «je suis aussi duc de Brabant, damoiseau de Montargis, prince d’Oléron, de Carency, de Viazeggio et des Dunes» (Proust, 1999: 1465). Remplissant toutes les conversations mondaines, ce sujet paraît aux yeux des autres personnages du roman –dont le narrateur– un sujet assommant et ennuyeux, mais, cette supériorité prétendue, tout en formant un certain capital social, contribue aussi à la création des classes sociales dans la structure du roman.

Parler des titres mondains fournit non seulement un habitus qui fait la distinction entre les mondains et les bourgeois, mais il peut également fournir un sentiment de solidarité entre les mondains. D’ailleurs, pour être ensemble, il faut se trouver des ennemis, des hommes à exiler, des minorités à humilier.

Selon les aristocrates, l’intelligence et le charme ne se trouvent que chez la noblesse. La création et l’affirmation unanime de cette illusion de supériorité par l’ensemble de la société des mondains, justifie ainsi cette supériorité: les mondains sont supérieurs parce qu’ils se considèrent supérieurs. Le mondain proustien ne trouve en effet la raison de sa supériorité que dans l’humiliation des autres. Il se permet donc de les mépriser. Il se moque de tous ceux qui ne se trouvent pas dans son sphère social restreint.

C’est surtout par son discours que le mondain creuse une distance infranchissable entre soi et les autres. Oriane ou bien la duchesse de Guermantes donne l’exemple même d’un esprit méprisant et humiliant qui se met à la hauteur de tout. L’emploi des pronoms et du vocabulaire discriminatoire chez ce personnage est assez révélateur. Elle n’hésite pas à désigner les gens qu’elle n’apprécie pas par le pronom démonstratif «ça». Dans une soirée chez la princesse de Guermantes, elle donne ainsi son avis à propos d’une invitée: «Ah ! […], on reçoit ça ici !»[4] (Proust, 1999: 1264). Elle sent même la nécessité de s’excuser auprès du narrateur pour la présence de la personne nommée:

«Je ne comprends pas, me dit-elle, comme pour s’excuser, que Marie-Gilbert nous invite avec toute cette lie. On peut dire qu’il y en a ici de toutes les paroisses» (Proust, 1999: 1264).

Désigner les hommes de la même manière qu’on désigne les objets s’ajoute aussi au langage orgueilleux de la duchesse qui présente les autres comme ’les paroisses’ et ’la lie de la société’. Quand, à la soirée de la princesse, elle voit une femme –qui appartenait d’ailleurs à la haute société mondaine, mais qui reste inconnue pour Oriane, elle demande à son mari d’un air étonné: «Qu’est-ce que c’est que cette personne, Basin?» (Proust, 1999: 1265). Les gens, que la duchesse ne connaît pas, sont réduits dans son discours jusqu’aux objets ou aux animaux:

Ah ! non, ça, par exemple, […]. Je ne sais même pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. Mais c’est la lie de la société (Proust, 1999: 1303).

La vanité discursive, qui se manifeste à travers un vocabulaire insolent et des pronoms humiliants, n’est pas la seule stratégie discursive des mondains pour creuser la distance. Une sympathie factice peut aussi jouer le même rôle.

Les mondains proustiens forment en fait, un groupe social exigeant qui dicte aux autres sa propre loi du discours. Ils proposent tout un système d’énonciation et d’interprétation des énoncés aux autres personnages du roman. C’est ainsi qu’au lieu de respecter ’la loi de la sincérité[5]’, ils proposent un autre contrat discursif à leurs interlocuteurs: si un marquis ou une marquise formulent une amabilité en faveur de leur interlocuteur, ils exigent que ce dernier ne croie pas à la sincérité de leurs énoncés. Il ne faut pas prendre à la lettre ce genre de gentillesse de la part des gens du monde, sinon on risquerait de paraître mal éduqué ou arriviste: «croire l’amabilité réelle, c’était la mauvaise éducation» (Proust, 1999: 1257). Pour pouvoir interpréter correctement l’énoncé des gens du monde, il faut adopter absolument leur loi du discours. Ainsi, au moment où Oriane voulait prendre congé au narrateur, son amabilité paraît plutôt exagérée et factice.

J’ai quelquefois regretté de demeurer aussi près de Marie, […], parce que, si je l’aime beaucoup, j’aime un petit peu moins la voir. Mais je n’ai jamais regretté cette proximité autant que ce soir puisque cela me fait rester si peu avec vous (Proust, 1999: 1303).

La vacuité de cette amabilité s’accentue lorsqu’on lit la réaction de son mari: «Allons, Oriane, pas de discours».Le duc sait parfaitement bien que le propos de sa femme n’est qu’un simple discours dénué de sens, une simple banalité mondaine. Chez la noblesse proustienne faire ainsi croire au locuteur bourgeois qu’il est «égal, sinon mieux» aux mondains est exclusivement pour «être aimés, admirés, mais non pour être crus» (Proust, 1999: 1257).

Les membres de la communauté linguistique des mondains utilisent ces nouvelles formes langagières pour s’assurer de leur distinction. Du fait que les classes dominantes sont en position supérieure, ils imposent leur goût, leur vision du monde et leur façon de parler comme bonne, légitime et supérieure. D’ailleurs, les classes dominées qui trouvent leurs propres goûts dans une position moins élevée par rapport à la classe dominante subissent ce qui est imposé par cette classe. Étant donné que les membres des groupes sociaux dominés s’efforcent constamment d’imiter la façon d’être des groupes sociaux dominants, pour se valoriser socialement, les premiers changent perpétuellement leur façon de vie et de parler, pour créer plus de distinctions par rapport aux seconds. Ce choix et ce changement d’habitus est en effet une tentative de «l’incorporation des signes distinctifs et des symboles du pouvoir sous la forme de ’distinction’ naturelle, d’’autorité’ personnelle ou de ’culture’» (Bourdieu, 1996: 320).

Nous avons étudié les stratégies langagières qu’ une noblesse en crise emploie pour sauvegarder sa supériorité. Par la déformation de prononciation des mots et des noms, aussi bien que par ce mélange de vanité et de sympathie, les aristocrates créent l’illusion de leur supériorité dans la lutte sociale. Mais il faut se demander si ces stratégies sont assez efficaces pour faire remonter la situation des mondains dans la lutte sociale. Afin de répondre à cette question, il faut d’abord analyser les stratégies que les bourgeois emploient, cette fois, contre le capital social des aristocrates.

Une bourgeoisie riche et cultivée

C’est par le langage et les modifications langagières que les mondains de la Recherche essaient de maintenir leur capital social. Contrairement aux aristocrates, les bourgeois de la Recherche ne disposent pas de distinction par naissance ou par titre. Ils essaient donc de récompenser leur manque par attribution des deux capitaux culturel et économique et de réaliser une ascension sociale. C’est ainsi qu’au moment où les grandes aristocrates montaient dans les omnibus, les bourgeois aisés du roman possédaient des voitures et des maisons de luxe. Baron de Charlus constate ainsi à ce propos:

Il n’y a qu’une seule reine de Naples, qui est sublime, celle-là, et n’a pas de voiture. Mais de son omnibus elle anéantit tous les équipages et on se mettrait à genoux dans la poussière en la voyant passer (Proust, 1999: 1809).

Bien que, même dans la pauvreté, les orgueilleux mondains se croient ’sublimes’, l’influence de cette accumulation du capital économique par les bourgeois ne doit pas être négligée. Ainsi, le jeune narrateur, issu d’une famille bourgeoise, hérite une grande fortune de sa tante Léonie. Le père du narrateur doit gérer cette fortune jusqu’à sa majorité. Le père, en tant qu’un homme bourgeois, essaie non seulement de garder mais aussi de multiplier cet argent en achetant des titres et des valeurs de bourse. Il a même une habileté considérable dans le choix de ces titres. Monsieur de Norpois félicite le père pour «la ’composition’ de son portefeuille» qui est «d’un goût très sûr, très délicat, très fin» (Proust, 1999: 364).

Alors que les membres de la caste des mondains s’appuient sur leur capital social, les bourgeois, essaient d’obtenir plus de capital économique, pour pouvoir atteindre une situation plus élevée dans la vie sociale. Ils sont souvent riches et possèdent d’ailleurs des salons fréquentés parles plus éminents artistes de l’époque. Ils protègent les artistes en leur procurant la situation et les moyens d'exposer leur art. Comme l’explique M. de Charlus, «mécène, c’était quelque chose comme le Verdurin de l’antiquité» (Proust, 1999: 1473).

À côté des dispositions économiques, l’accumulation du capital culturel est aussi une autre dimension importante de la lutte sociale qui devient une tâche essentielle pour les bourgeois du roman proustien. Le salon de Mme Verdurin est entouré d’intellectuels. Les artistes de la Recherche font généralement leur apparition dans ce salon. Le peintre, Elstir, le poète, Bergotte et le musicien, Morel, tous obscures au début du roman, sont reçus et découverts dans le salon de Mme Verdurin et deviennent de plus en plus célèbres vers la fin du roman.

C’est dans ce salon qu’on affiche des goûts d’avant-garde sur les questions politiques et artistiques. L’expression des premières prises de position dreyfusardes dans ce salon révèle la modernité politique du ’Patronne[6]’. De plus, lorsque la ’naissance’ prime toujours dans les salons aristocrates, c’est l’intelligence et la création artistique et intellectuelle qui deviennent de plus en plus importantes dans les salons bourgeois. Au moment où les aristocrates restent dans leur goût musical plutôt traditionnel et préfèrent Chopin -mort depuis plus de trente ans- aux autres, les bourgeois découvrent des Wagner et des Vinteuil. La culture paraît ainsi le principal point faible de l’aristocratie proustienne.

Du point de vue littéraire, au lieu de rester dans une critique familiale et biographique, c’est le talent individuel et extra-failial qui prime d’abords chez les bourgeois. Alors que les mondains, comme Mme de Villeparisis, sont représentants d’une critique biographique de Sainte-Beuve, on apprécie dans le salon des Verdurin l’œuvre d’un artiste comme Bergotte, sans s’attarder sur son ’moi social’ qui paraît plutôt vulgaire. Par un point de vue ironique, Marcel Proust fait incarner ses idées critiques et esthétiques de Contre Sainte-Beuve dans l’esprit des mondains de la Recherche. Ainsi, pour Mme de Villeparisis, c’est le caractère de l’écrivain ou bien son ’moi social’ qui détermine la valeur de son œuvre. À propos de Stendhal, elle cite le jugement de son père qui disait souvent que «Beyle […] était d’une vulgarité affreuse» (Proust, 1999: 563). Quant à Victor Hugo, elle disait que M. de Bouillon, son père, n’avait pu rester jusqu’au bout de son Hernani, «tant il avait trouvé ridicules les vers de cet écrivain doué, mais exagéré» (Proust, 1999: 563). Mme de Villeparisis interrogée sur Chateaubriand, sur Balzac, sur Victor Hugo, qui sont tous été jadis reçus par ses parents et entrevus par elle-même, riait de l’admiration du narrateur et racontait sur ces écrivains «des traits piquants» et «jugeait sévèrement ces écrivains» (Proust, 1999, 562).

Elle se permet de porter des jugements sur ces grands auteurs, justement parce qu’ils venaient chez son père. Elle revendique même le nom de Sainte-Beuve:

Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon père ; et comme disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de l’esprit, il faut croire sur eux ceux qui les ont vus de près et ont pu juger plus exactement de ce qu’ils valaient (Proust, 1999: 562).

D’ailleurs, pour elle, il n’existe aucune part de l’imagination dans la création artistique : on doit décrire ce qu’on a réellement éprouvé dans sa vie personnelle. Étonnée de voir Balzac admiré par les jeunes, elle lui reproche « d’avoir prétendu peindre une société ’où il n’était pas reçu’, et dont il a raconté mille invraisemblances» (Proust, 1999: 572).

L’accumulation du capital culturel produit finalement ses conséquences sociales et convainc un aristocrate enragé comme le baron de Charlus que le seul moyen pour la réussite de la carrière musicale de Morel, c’est l’organisation d’une soirée musicale chez Mme Verdurin. Très attaché pourtant à la hiérarchie sociale, le baron de Charlus choisit ses invités parmi les aristocrates et provoque ainsi la première rencontre des deux mondes sociaux, sans se soucier des conséquences de ce mélange qui coûtera finalement très cher pour l’aristocratie de l’époque. Ce genre de mélange annonce un changement fondamental dans la structure sociale du roman proustien.

Conclusion

La lutte des classes continue entre les mondains et les bourgeois et nous sommes en face d’une modification profonde dans les structures sociales du roman proustien. Les gens du monde essaient dans une lutte symbolique de créer l’illusion de leur différence pour sauvegarder leur position dominante dans l’ordre social. Or, l’abolition des frontières des deux mondes bourgeois et aristocrates, à la fin du roman, témoigne déjà de l’inefficacité de ces méthodes de distinction.

Mme Verdurin, qui à l’époque de son petit clan, était le représentant de la classe bourgeoise, à la fin du roman et par son troisième mariage devient la princesse de Guermantes. Gilberte se marie avec Saint-Loup, l’ami aristocrate du narrateur et donne naissance à Mademoiselle de Saint Loup, qui est le résultat vivant de la réunion finale des deux côtés de Swann et de Guermantes. Du point de vue géographique, c’est encore Gilberte Swann qui indique au héros un raccourci unissant les deux côtés de Swann et de Guermantes. Cette distance qui paraissait ’sidérale’ aux premiers volumes du roman, par l’habitude « de n’aller jamais vers les deux côtés un même jour, dans une seule promenade, mais une fois du côté de Méséglise, une fois du côté de Guermantes » (Proust, 1999: 114), se trouve abolie aux dernières pages du roman par une proposition de la part de Gilberte:

Si vous voulez, nous pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c’est la plus jolie façon”, phrase qui en bouleversant toutes les idées de mon enfance m’apprit que les deux côtés n’étaient pas aussi inconciliables que j’avais cru (Proust, 1999: 2125).

C’est par cette modification des structures sociales que le Faubourg-Saint- Germain, séparé au début du roman du salon des Verdurin, se trouve en fin de compte mêlé aux groupes moyens. Le mur qui sépare les deux groupes sociaux du roman, se trouve d’abord fissuré et puis complètement aboli dans les derniers passages.

La vision de Marcel Proust ne se résume pas donc dans la vue d’un bourgeois fasciné par l’aristocratie. Il est en même temps le témoin d’une ascension et d’une descente des groupes sociaux: «La recherche est donc présentée in fine comme le roman de la montée de la bourgeoisie au détriment de la noblesse, de la fin d’un monde archaïque et de l’entrée dans la modernité» (Champy, 2000: 352). Loin de présenter une taxinomie de la vie des couches sociales, Proust devient, comme l’indique Florent Champy, «le théoricien du changement social ». D’ailleurs, nous l’avons constaté que ce changement s’explique par la théorie sociologique de Pierre Bourdieu (Champy, 2000: 347). Dans la lutte des deux classes, c’est l’accumulation des capitaux culturel et économique qui réussit finalement. Les titres et les racines familiales semblent déjà traditionnels aux yeux du narrateur proustien, pour un monde moderne basé plutôt sur le pouvoir économique et culturel.



[1] Dans la suite du texte, on utilisera le titre abrégé ‘la Recherche’.

[2] Cette méthode, représentée en 1964 par Goldmann, consiste à chercher dans l’œuvre une construction idéologique cohérente, exprimant la position sociale de l’auteur.

[3] Bourdieu a écrit en 1979, un livre intitulé La Distinction: critique sociale du jugement où il tente de décrire l’origine de la hiérarchie sociale par la notion du style de vie et la pratique des agents sociaux.

[4] C’est nous qui avons souligné les pronoms et les vocabulaires discriminatoires dans les discours d’Oriane.

[5] Paul Gricea introduit la problématique des «maximes conversationnelles» ou des «lois du discours». Ces lois sont un ensemble de règles que les interlocuteurs sont censés respecter pour assurer la réussite et le bon fonctionnement de l'acte de communication. ‘La loi de la sincérité’ exige que chaque intervenant n’affirme que ce qu’il croit être vrai ou ce pour quoi il a des preuves: «N'affirmez pas ce que vous croyez être faux. N'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves» (Grice, 1979: 61).

[6] C’est ainsi qu’on appelle Mme Verdurin dans son salon.

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