Les héros aussi sont mortels: un regard critique sur la théorie de l’invulnérabilité d’Achille et d’Esfandiyâr

Auteur

Islamic Azad University,Mashhad Branch

Résumé

Les critiques et les spécialistes iraniens de Chahnameh aussi bien que les comparatistes occidentaux ont à maintes reprises mis en parallèle Esfandiyâr et Achille, son homologue grec. Le motif qui a le plus souvent attiré leur attention sur le sujet consiste en invulnérabilité des deux héros redoutables. Un tel parallèle implique que l’on voie l’épisode d’Esfadiyâr de Chahnameh susceptible d’être redevable à l’Iliade et à l’Odyssée de l’aède grec Homère. Dans cet article, nous avons pour objectif de démontrer, d’une part, la véracité de la théorie de l’influence des épopées homérique sur la tradition nationale iranienne, et de l’autre, d’examiner si la tradition homérique considère Achille comme un héros mortel ou au contraire  immortel et invincible. Ainsi, nous menons une étude sur les héros supposés invulnérables dans les traditions épiques mondiales et elle sera suivie d’une étude plus détaillée sur la question de l’invulnérabilité d’Achille et d’Esfandiyâr.

Mots clés


Introduction

Les critiques et les spécialistes iraniens de Chahnameh aussi bien que les comparatistes occidentaux, à chaque fois qu’ils ont parlé du parallèle Achille/ Esfandiyâr, c’est l’invulnérabilité des deux héros qui a attiré le plus souvent leur attention. Une première œuvre qui a lancé l’idée de la similitude entre Achille et Esfandiyâr est celle d’un savant indien nommé Jahangir Cooverjee Coyajee pour qui toutes les similitudes entre Achille dans Iliade avec celles de l’épisode d’Esfandiyâr dans Chahnameh, surtout l’invulnérabilité des deux héros, impliquent qu’Esfandiyâr et sa légendes sont des héritiers de l’ancienne mythologie aryenne (Coyajee, 1939: 235-50; Yarshater, 1998: 584-592).

Désormais, dans les œuvres des critiques et spécialistes occidentaux et orientaux, Esfandiyâr est le plus souvent présenté comme un double du héros redoutable grec, Achille. Le point sur lequel tous ces auteurs sont unanimes consiste en «invulnérabilité» des deux personnages.

Les comparatistes français, longtemps avant le parallèle établi par Coyajee entre Achille et Esfandiyâr, mettaient déjà en parallèle le motif de son invulnérabilité avec celle d’Achille. Ainsi, chez J. J. Ampère, là où il résume dans son article le destin de la famille kayanide: «il y a un singulier rapport entre la destinée d’Isfendiar [Esfandiyâr] et celle du fils du Pélée; son corps est invulnérable, sauf en un point où la mort doit le frapper» (Ampère, 1839: 458-459).

Darmesteter également, dans sa traduction française de l’Avesta, n’hésite pas à nommer Esfandiyâr, «l’Achille perse» (Darmesteter, 1960, II: 534, note 197). Le motif de l’invulnérabilité d’Esfandiyâr attire aussi l’attention d’Arthur Christensen qui essaie d’y trouver une liaison avec celle d’Achille et de Balder (Christensen, 1931: 123, note 2).

Viennent, à partir du début du XX ͤ siècle, les études des chercheurs iraniens comme Mehrdâd Bahâr, S. Ḥamîdîân, A. Esmaʿîlpoor, pour n’en citer que quelques uns, chez qui l’invulnérabilité d’Esfandiyâr dans Chahnameh prouve que «les Iraniens ont emprunté l’histoire de "Rostam et Esfandiyâr" aux Grecs, donc son origine remonteà Iliade et à Odyssée» (Bahâr, 1352/1973: 61 de l’introduction; Bahâr, 1374/1995: 117; Ḥamîdiân, 1372/1993: 394; Esmaʿîlpoor, 1386/2007: 43-54).

Notre étude de la question de l’invulnérabilité d’Achille et Esfandiyâr, dans cet article, suivie d’une étude plus détaillée sur les héros supposés invulnérables dans les traditions épiques mondiales, a pour objectif d’étudier, d’une part, la véracité de tels témoignages et de l’autre, de démontrer si pour la tradition homérique Achille est mortel ou invulnérable et donc immortel.

Etant donné que nous nous baignons dans le monde du genre épique et que l’acteur principal de l’épopée est toujours le héros, nous sommes obligés d’étudier, au premier abord, l’image que les anciens grecs avaient de ce dernier dans la mentalité.

Qu’est-ce qu’un héros épique?

Les Grecs distinguaient trois catégories d’êtres doués de pensée: les dieux, les héros et les hommes:

Hymnes, rois de la lyre, quel dieu, quel héros, quel homme allons-nous chanter? Le souverain de Pise est Zeus; c’est Héraclès qui a institué la fête olympique, prémices de sa victoire; et c’est Théron aussi que nous devons célébrer pour le succès de son quadrige […]. (Pindare, Olympiques, II, 1)

Définir l’origine et le statut de la classe intermédiaire conduit à constater non pas une polysémie mais une évolution notable du sens. Généralement on distingue le sens homérique: le héros est un être exceptionnel (par son statut social, par des origines parfois plus ou moins merveilleuses entourant sa naissance ou son enfance) qui accomplit des exploits dépassant la mesure et de caractère précisément héroïques, c’est-à-dire supposant bravoure et vaillance; et un sens beaucoup plus récent et courant: le héros est tout simplement le personnage principal d’une œuvre littéraire qui a une conduite «héroïque», c’est-à-dire d’une vaillance telle qu’elle l’amène à accomplir des actions extraordinaires. Évidemment, c’est à partir de la première de ces deux acceptions que nous allons aborder la notion du héros et c’est essentiellement elle qui guidera notre réflexion.[1]

Les caractéristiques du héros

Les caractéristiques du héros sont nombreuses mais peu variables d’une œuvre à l’autre. Selon qu’il veut valoriser tel ou tel aspect héroïque, le créateur met en avant l’une ou l’autre. Les plus grandes œuvres épiques de l’humanité telles Épopée de Gilgamesh, Iliade et Chahnameh insistent en grande partie sur les traits physiques de leurs héros, sur la nature de la psychologie de ces derniers, sur leur souveraineté et enfin sur le compagnonnage dont ils bénéficient. Mais comme le héros joue la plupart du temps le rôle d’un libérateur de son peuple, celui-ci cherche, dans ses mythes et ses légendes, à lui attribuer des caractères surhumains, à le rendre invincible devant les coups de l’ennemi, dans un mot à le voir immortel et toujours veillant à la protection de sa nation.

C’est justement sur cette question de l’immortalité et celle de l’invulnérabilité des héros que nous tenons à nous focaliser.

Vulnérabilité et immortalité des héros

L’aspiration à l’immortalité chez l’être humain est tellement forte que la plus ancienne épopée littéraire que nous connaissions c'est-à-dire l’Épopée de Gilgamesh en porte la trace:

Après les aventures glorieuses qui finissent par la mort d’Enkidu, le compagnon fidèle de Gilgamesh, celui-ci se trouve seul; son but unique, désormais, est d’apprendre comment il pourrait échapper au destin commun des hommes: la mort. Mais quand, après un long voyage il trouve enfin Utanapishtim et son épouse- les seuls survivants du Déluge- le vieillard immortel lui confirme que «quand les dieux ont créé l’humanité, c’est la mort qu’ils ont réservée à l’humanité; la vie éternelle, ils l’ont obtenue pour leur destinée» (L’Épopée de Gilgamesh, X, VI, 3-5).

C’est ainsi que le héros de l’épopée mésopotamienne se rend compte que nul mortel ne peut échapper à sa condition. Son destin tragique est comparable à l’histoire d’Alexandre et à sa légende de la quête de «l’Eau de la Vie» racontée par les traditions post-islamiques de la littérature persane. Une partie de ces traditions nous présente Eskandar/ Alexandre, le conquérant sage du monde, en quête de l’immortalité. Pour arriver à son but, il entreprend de nombreuses aventures qui lui font visiter des pays étranges et rencontrer des êtres mystérieux. Il parvient finalement, à l’aide de Kheżr - identifié dans le Coran (XVIII/65-82) au compagnon anonyme de Moïse - à l’endroit où se trouve la source de «l’Eau de la Vie», mais il se perd et seul Kheżr trouve l’immortalité.[2]

A l’instar de l’Épopée de Gilgamesh et la légende d’Alexandre, dans la pensée de différentes autres nations du monde les aspirations comme l'immortalité et l'invulnérabilité émergent comme un désir à la fois mythologique et tragique. Selon M.-A.

Eslâmî Nodûshan «l'une des motivations de l'émergence d'une telle pensée c'est la volonté de domination de l'homme sur les autres êtres humains. Les hommes, tant qu'ils peuvent se blesser et s'abattre, sont égaux. Si quelqu'un parmi eux arrive à échapper aux coups mortels de ses semblables, il les aura assez facilement sous sa domination et ainsi, il procurera la qualité du héros inégal dont la création est l’un des plus grands besoins mentaux de l'homme» (Eslâmî Nodûshan, 1387/2008: 49).

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut préciser que la notion d’invulnérabilité doit être distinguée de celle d’immortalité. Selon le dictionnaire Littré, l’«invulnérabilité» est l’«état, [la] qualité de celuiqui ne peut pas être blessé». Cependant, comme on le voit dans le cas de tous les héros conçus comme invulnérables, non seulement ce don n’évite pas la mort, mais au contraire il leur procure une mort précoce par blessure. En revanche, ceux qui jouissent de la qualité de l’immortalité, bien qu’ils soient exempts de la mort, ne sont pas invulnérables et peuvent être blessés. Alors, l’immortalité n’implique pas l’invulnérabilité, comme le montre l’exemple des deux divinités Aphrodite et d’Arès qui dans l’Iliade furent affectés par les coups reçus de la main de leur adversaire Diomède, le héros mortel du camp des Achéens (Il., V, 334 sqq; 856 sqq).

Quelques héros perçus invulnérables ou immortels

Le qualificatif «invulnérable» est attribué à plusieurs héros de la littérature mondiale. Ainsi, dans certains passages de la littérature grecque, Ajax[3] (fils de Télamon) et Kaineus[4], fils d’Etalos sont supposés être invulnérables. Dans les traditions germaniques aussi il est question d’un personnage invulnérable nommé Hackelberend qui est invulnérable sauf dans le pied. Son homologue celtique, Diarmaid est lui aussi vulnérable dans cette partie du corps. Selon la légende, il fut rendu invulnérable par Oengus, dieu de l’Amour et père adoptif de Diarmaid, et fut blessé et mort par le sanglier magique Bean Gulban (Jean- Paul Persigout, 1985: 68-69).

Héros légendaire de la mythologie nordique, Siegfried ou Sigurd est devenu invulnérable, notamment en se baignant dans le sang du dragon Fáfnir, sauf dans un endroit précis du dos (près de l’omoplate) qui n'était pas trempé, et il est tué tragiquement à cause de cette faiblesse. Un autre héros de la mythologie nordique, Balder ou Baldr est devenu invulnérable grâce à sa mère, la déesse Frigga qui avait fait jurer tous les éléments, les minéraux, les végétaux et les animaux de la Création de ne jamais faire de mal à son fils.

Mais comme elle oublie de demander au gui de prêter serment, Loki, le malfaisant, prend un bâton de gui, le donne à Hother, le dieu aveugle, et guide son bras pour qu'il le jette sur Balder, qui est transpercé et meurt aussitôt.

Soslan ou Sosryko, personnage central de l’épopée nord-caucasienne (ossète, tcherkesse, abkhaz, etc.) est invulnérable sauf au genou ou à la hanche selon les variantes des légendes: il s'est baigné dans un lac qui l’a rendu invulnérable, mais le lac était trop petit donc ses genoux dépassaient et n'ont pu être mouillés; d’après d’autres traditions, un forgeron le tenait par la hanche avec des tenailles pour le tremper, ce qui empêcha sa hanche de se mouiller donc de devenir invulnérable. Il meurt en se faisant couper les jambes ou fracturer la hanche par une roue magique avec des pointes d'acier. La légende veut que Soslan ait été trahi par le malfaiteur Syrdon qui a révélé à la roue le seul point faible du héros permettant de le tuer[5].

Les Peaux-rouges de l’Amérique également avaient dans leurs légendes des personnages invulnérables comme Manitu ou Kwasind.[6]

Nous pouvons ainsi constater que le motif de l’invulnérabilité ne se limite pas aux seules mythologies grecque ou persane, mais qu’il s’agit d’une notion universelle qui incarne la dimension tragique de l’être humain, obsédé par la mort et désirant à tout prix y échapper.

A la mort, pire fléau de l’humanité, l’être humain  a cherché de trouver un autre remède que l’invulnérabilité: l’immortalité. Dans la littérature persane médiévale, Alexandre le Grand est l’une des figures qui incarnent le défi aux limites humaines: animé d’une soif de conquête et de savoir, il est, selon les auteurs, symbole de l’homme mortel «borné dans sa nature, infini dans ses vœux» ou symbole du roi-sage qui cherche des ici-bas les signes de l’au-delà et atteint une véritable dimension prophétique, pourtant sans jamais pouvoir trouver l’immortalité qu’il désirait tant tout au long de sa vie.

Les légendes persanes nous présentent plusieurs rois qui étaient d’abord immortels, mais qui ont trouvé au bout de compte la mort.

Selon Zamyâd Yasht (Yasht 19, VI), Jamshid (Yima des Yashts) était d’abord immortel, mais «quand il prit plaisir aux paroles de mensonge et d’erreur» on vit la Gloire trois fois s’enfuir de lui sous la forme d’un oiseau et désormais Jamshid demeura mortel. Cette légende apparaît aussi dans la tradition nationale iranienne (Ch., vol. I, p. 41 sqq.). Kay Kâvûs aussi était un des immortels, mais à partir du moment où le Div s’empara de lui et le persuada de s'élever sans ailes dans les airs, la Gloire divine s’éloigna de lui et il fut mortel.[7] Ferêdûn (N. pers. Fereydûn ou Farîdûn; Av. Θraêtaona) également était immortel, mais plus tard la mort s’empara de lui.[8] Dans les traditions zoroastriennes, il est question de plusieurs hommes et femmes immortels, comme Kay Khosrow, Pashôtan, Sôshyâns, ûs, Giv, Aḡriraṯ, Garshâsp, etc. qui résident soit en vie soit sans vie dans des lieux comme Gangdež  et qui viendront à la fin du monde au secours de Sôshyâns, le dernier libérateur de l’homme.[9]

Pour la mythologie grecque, l’immortalité est conçue comme le privilège exclusif des dieux et des déesses; ce n’est pas un don que l’on puisse attribuer aux êtres humains.

L’épisode de la mort de Sarpédon dans l’Iliade est un bon exemple qui montre que même les héros à la nature semi-divine ne sont pas exempts de la mort. Suivant cet épisode, au moment où Sarpédon et Patrocle s’apprêtent à entrer dans un combat singulier, le récit est interrompu par une discussion entre Zeus et Héra. On voit dans cette discussion que le dieu suprême ressent un sentiment  d’hésitation et de doute : doit-il laisser mourir son fils ou a-t-il la possibilité de le sauver du trépas? Ainsi s’adressant à Héra, il dit:

Las! Le destin de Sarpédon, que j’estime entre tous,

Est d’être tué par Patrocle, fils de Ménœtios.

Mais un double désir partage mon cœur anxieux:

Je puis soit l’arracher vivant à l’horrible mêlée

Et le déposer sans retard dans la grasse Lycie,

Soit le laisser abattre par le fils de Ménœtios[10]. (Il., XVI, 433, 438)

La réponse d’Héra montre que même «le dieu tout puissant» ne pourra pas accorder un sort privilégié à celui qu’il aime, à cause de sa filiation:

Cruel fils de Cronos, quel mot est sorti de ta bouche?

Ce n’est là qu’un simple mortel, au sort depuis longtemps

Marqué, et tu voudrais l’affranchir de la mort cruelle?

Soit! mais les autres dieux ne sont pas tous du même avis.

J’ajouterai ceci, et mets-toi bien la chose en tête:

Si tu emportes Sarpédon vivant dans sa demeure,

Prends garde que quelque autre dieu ne veuille par la suite

Renvoyer lui aussi son fils de la rude mêlée.

Bien des fils d’Immortels combattent sous les murs de Troie,

Et tu risques d’exaspérer le cœur de tous leurs pères (Il., XVI, 440-449).

Ainsi, pour Héra, qu’un héros obtienne l’immortalité est impossible, les dieux eux-mêmes doivent s’y résigner, mais elle propose une compensation pour le fils mortel du dieu:

Si ce héros t’est précieux, si ton âme le plaint,

Accepte de le voir périr dans la rude mêlée,

Dompté sous les coups de Patrocle, fils de Ménœtios,

Et sitôt qu’il aura perdu le souffle de la vie,

Charge Trépas, charge le doux Sommeil de l’emporter

Et le mener jusqu’au pays de la vaste Lycie (Il., XVI, 450-455).

Un des «fils des Immortels qui combattent sous les murs de Troie» à qui le propos d’Héra pourrait faire allusion est Achille, personnage dont l’épopée affirme avec insistance tant la nature semi-divine que l’irréductible mortalité.

Achille, le héros mortel de l’Iliade

Ainsi que Françoise Létoublon le montre dans son article, Achille est constamment représenté dans l’Iliade comme un être mortel. [11] Les évocations de mortalité du fils de Thétis dans l’épopée homérique sont nombreuses. Nous lisons ainsi dans un passage:

Sa chair doit être vulnérable aux coups du bronze aigu,

Et il vit comme nous, puisque tous le disent mortel (Il., XXI, 568-569).

A part cette affirmation d’Agénor qui met explicitement l’accent sur la fragilité et la vulnérabilité d’Achille, Homère, à plusieurs reprises, tant par la bouche du héros lui-même que celle de sa mère et même sa monture, annonce la mort inévitable de celui qui est d’ailleurs «plus puissant que tout le reste des humains» (Il., XXI, 566).

En nous fondant sur les témoignages de l’Iliade, nous voyons bien que d’un bout à l’autre du récit, non seulement il n’est jamais question de l’invulnérabilité du héros- revendiquée et introduite postérieurement dans le destin d’Achille à partir du Cycle épique ou par des traditions orales[12]- mais bien au contraire d’une fragilité et d’une mortalité qui fera du héros «un soir, un jour, un matin» la proie du «trépas odieux». En revanche, une légende très ancienne, supposée à peu près contemporaine de l’âge homérique (Vellay, 1958:148), a essayé de compenser cette mort du héros par les récits qui le rendent immortels et le transportent après sa mort sur une île lointaine.

Dans le résumé que nous procure Proclos de l’Ethiopide (Chrestom., II.), lorsque les Achéens procèdent aux funérailles d’Achille, le corps du héros n’est pas consumé sur le bûcher, mais il est enlevé et transporté par Thétis dans une île lointaine intitulée Leuké, "la Blanche". Pour Pindare, Achille et son père résident avec d’autres âmes de qualité supérieure dans l’île des Bienheureux (Pind., Ol. II: 86-87)[13]. Il avait déjà précisé dans quelles conditions on y accédait: «tous ceux qui ont l’énergie, en un triple séjour dans l’un et l’autre monde, de garder leur âme absolument pure de mal, suivent jusqu’au bout la route de Zeus qui les mènent au château de Cronos» (Pind., Ol. II: 75 sqq.).

Cependant, Achille est exempt de cette règle, car selon le poète, il «y fut apporté par sa mère, quand elle eut touché par ses supplications le cœur de Zeus» (Pind., Ol. II: 79-80). Evoquées pour la première fois par Hésiode (Les travaux et les jours, 170-171), qui réserve ces lieux aux héros de la quatrième race, les îles des Bienheureux sont aussi reconnues par Platon (Banquet, 179 e & 180 b; cf. aussi Gorgias, 523b ) comme lieu de résidence d’Achille. Selon Platon, le Péléide y habite parmi les braves et les justes qui ont mérité cette suprême récompense.

La légende se voit aussi chez Euripide qui dans Iphigénie en Tauride (436) et dans Andromaque (1253-1261) place respectivement Achille sur «la terre aux oiseaux innombrables, le Blanc-Rivage» et «la Côte Blanche, à l’intérieur du Pont-Euxin». Plus tard Quintus de Smyrne (Posthom., III, 773 sqq) et Philostrate (Héroïc ., XX, 32-38) y ajoutent l’intervention de Poséidon lui-même qui surgit des flots à l’intention du héros. Le Ps.-Apollodore non seulement place Achille avec Patrocle après leur mort sur l’île des Bienheureux, mais il l’y marie à Médée (Ep. V, 5).

Malgré tous ces témoignages, d’après la tradition homérique dans l’Odyssée (XI et XXIV, 1 sqq), Achille demeure dans le royaume souterrain où règne Hadès et apparemment il y mène une vie malheureuse. Dans sa rencontre avec Ulysse où ce dernier le glorifie comme le plus heureux de jadis et de toujours, il répond:

Ne cherche pas à m’adoucir la mort, ô noble Ulysse!

J’aimerai mieux être sur terre domestique d’un paysan,

Fût-il sans patrimoine et presque sans ressources,

Que de régner ici parmi ces ombres consumées…. (Od., XI, 488-491).

La seule consolation du héros, selon ce récit, est d’avoir entendu parler de la bouche d’Ulysse parler de la gloire de son fils (Ibid., 538-540).

Pourtant dans un passage de l’Odyssée (IV, 565-568), Homère reconnaît l’existence d’une vie Post mortem qui est destinée à certains élus comme Ménélas. Ainsi dans le chant IV de l’Odyssée (565-569), Protée fait savoir à Ménélas que les dieux ont décidé de l’envoyer, à la fin de sa vie terrestre, aux champs Elysées, là où «la vie pour mortels n’est que douceur: pas de neige, à peine d’hiver, jamais de pluie, mais toujours le doux sifflement du vent du nord, montant de l’Océan pour donner la fraîcheur aux hommes…».

Toutes ces légendes évoquées montrent que le fils de Thétis, dans la tradition homérique est toujours présenté comme un personnage aussi vulnérable que mortel. Quant à sa vie après la mort, l’aède grec le place chez les morts à côté de ses anciens compagnons de guerre. C’est ensuite les auteurs et les mythographes posthomériques qui confèrent au Péléide une vie heureuse dans l’île des Bienheureux tout en parlant de son culte et son souvenir vivant dans l’imagination populaire des Grecs.

Esfandiyâr, vulnérable ou non?

Une étude approfondie du récit de la vie et des exploits du héros persan nous montre qu’il y a trois traditions tout à fait divergentes du motif de l’invulnérabilité d’Esfandiyâr dans le Chahnameh: la première tradition ne reconnaît ni le héros ni son armure comme invulnérables (Omîdsâlâr, 1381/2002: 3). La deuxième tradition fait une petite allusion à l’invincibilité de son armure et enfin selon la troisième tradition, Esfandiyâr est invulnérable et aucune arme ne pourra le blesser. Nous avons déjà étudié dans notre livre (Ghafouri, 2013: 61-64) les légendes qui relatent le motif de l’invulnérabilité du héros kayanide aussi bien que l’invincibilité de son armure. Occupons-nous maintenant de l’étude des passages qui mettent en cause la théorie de l’invulnérabilité du héros.

La première partie du récit de la vie et des exploits du héros dans le Chahnameh ne contient aucun qualificatif qui fasse allusion à l’invulnérabilité du héros. Bien au contraire, partout dans cette partie, Esfandiyâr est présenté comme un héros-guerrier mortel comme les autres êtres humains. Ainsi les vers qui présentent le fils de Katâyoun pendant la première invasion d’Arjâsp ne lui donnent aucune épithète d’après laquelle nous puissions déduire que l’«enfant» engagé dans la guerre était un héros invulnérable. Dans sa réponse à la lettre d’Arjâsp, bien que Goshtâsp se flatte d’avoir «deux vaillants cavaliers, le Sipehdar Zarêr et Esfandiyâr» dans son armée, il ne parle jamais de l’invulnérabilité de ce dernier, tandis que selon Omîdsâlâr (Omîdsâlâr, 1381/2002: 3), si c’était le cas, le roi de l’Iran n’hésiterait pas à le mentionner pour faire peur à ses ennemis redoutables.

Pendant cette même guerre, juste après la mort de Zarêr, durant un discours, Esfandiyâr demande à son armée de ne pas songer à la mort et de le soutenir pour qu’il puisse combattre l’ennemi sans se faire tuer sur le champ de bataille (Ch., vol. V, p. 135, v. 639-648)[14]. Naturellement un héros qui se croit invulnérable ne doit pas donner une telle importance à la mort.

Lors de la deuxième invasion d’Arjâsp, à la fin de la guerre qui finit par la victoire d’Esfandiyâr et son armée, voici comment le poète décrit ce dernier quand il se présente auprès du roi:

Lui et son armée se rendirent auprès du roi, leurs poitrines, leurs épées et leurs casques d'or couverts de sang; son épée était collée à sa main par le sang, sa poitrine et ses épaules étaient froissées par la cuirasse. On trempa sa main et son épée dans du lait pour les séparer, on tira les flèches de sa cotte de mailles; ensuite ce héros, qui ambitionnait la possession du monde, se mit dans l'eau, se lava la tête et les membres, joyeux de cœur et sain de corps (Ch., vol. V, p. 215, v. 1493- 1496).

Comme le remarque d’ailleurs Omîdsâlâr (Omîdsâlâr, 1381/2002: 13), si dans cet épisode on lave les mains d’Esfandiyâr avec du lait, ce n’est pas pour essuyer le sang de l’ennemi, sinon le héros aurait pu utiliser de l’eau, comme il l’a fait à la fin. Donc, ces vers nous montrent que la paume du héros était blessée et que l’on a utilisé le lait pour sa qualité curative. Selon l’auteur du Ḏakhira-ye khᵛârazamshâhi (Jorjâni, 1389/2010: 136), le lait était un remède qu’on utilisait pour laver et ainsi guérir les blessures. Dans le Chahnameh, il s’agit encore d’une autre scène dans laquelle il est question de la qualité de guérisseur du lait: au moment ou Sîmorgh donne des recommandations à Rostam pour soigner ses blessures, il lui dit:

Panse ces blessures, et aie soin de ne pas te heurter pendant une semaine; mouille avec du lait une de mes plumes et passe-la sur les blessures[15] (Ch., vol. V, p. 400, v. 1267-1268).

C’est à partir de l’épisode du combat entre Rostam et Esfandiyâr que nous découvrons l’épithète traduite par «invulnérable», utilisée par les personnages ou le poète lui-même pour décrire le héros redoutable Esfandiyâr. Cependant dans ce même épisode les témoignages et les allusions à la vulnérabilité et donc à la mortalité du héros sont nombreux. Ainsi au début de l’épisode, devant la décision inébranlable de son fils pour aller affronter Rostam, Katâyoun se lamente ainsi :

Ne livre pas ta tête au vent par le désir d’une couronne, car les rois ne naissent pas avec une couronne. […] ne fais pas d’imprudence, n’agis pas follement. Ne me rends pas l’être le plus malheureux dans ce monde et dans l’autre ; écoute les paroles de ta mère pleine de tendresse (Ch., vol. V, p. 306-307, v. 173-178).

La réponse du héros à sa mère est celle d’un guerrier qui a bien conscience de sa mortalité :

Si je dois périr dans le Zâbolestân, le ciel me forcera certainement d’y aller, quoi que je puisse faire (Ch., vol. V, p. 307, v. 185).

Avant cette scène, dans une discussion avec son père, Esfandiyâr lui avait dit que l’intention du roi à l’envoyer à la guerre contre Rostam consistait à chercher un moyen pour se débarrasser de la menace constituée par son prince héritier :

Le Sipehbed Esfandiyâr fronça les sourcils et dit au roi du monde : ne t’écarte pas de la loi. Il ne s’agit pas pour toi de Dastan et de Rostam, tu ne cherches qu’un moyen de te débarrasser d’Esfandiyâr. Tu ne peux te résoudre à m’abandonner le trône royal, et tu désires que je quitte le monde (Ch., vol. V, p. 305, v. 151-154).

Et Esfandiyâr avait bien deviné, car le roi sachant que son fils cherchait à lui reprendre le trône, avait déjà demandé à son astrologue et vizir «si les jours d’Esfandiyâr seraient longs, s'il mènerait une vie vertueuse, tranquille et douce, s'il placerait sur sa tête la couronne impériale, et si le diadème des rois lui resterait longtemps» (Ch., vol. V, p. 295, v. 48-49). Et dans la réponse, le sage vizir avait prévu: «c'est dans, le Zâbolestân que la mort frappera Esfandiyâr par la main du héros fils du Dastân» (Ch., vol. V, p. 297, v. 66).

La mort d’Esfandiyâr et son mauvais sort sont aussi d’une certaine manière annoncés par son chameau. Lors de l’expédition vers le Zâbolestân, l’armée arrive sur un croisement dont une des routes conduit à Gonbaban-Dež et l’autre à Kabol. C’est alors que le chameau qui ouvre la marche se couche de manière que malgré tous les efforts du chamelier, l’armée ne puisse plus s’avancer. Esfandiyâr ordonne de découper la tête et les pieds du chameau, pour que le malheur retombe sur l’animal. Ferdowsi dit: «les hommes de guerre coupèrent la tête à l'animal, sur lequel retombait à l'instant son mauvais augure» (Ch., vol. V, p. 309, v. 201-205) [16]. Pourtant cela ne peut pas éloigner du héros le souci qui lui avait provoqué cette aventure[17].

Dans son ambassade auprès de Rostam, avant de rencontrer ce dernier de près, Bahman le voit du haut d’une montagne et cette seule vue d’«un homme semblable au mont Bîsetûn qui tenait dans une main un tronc d'arbre sur lequel était embroché un onagre» lui provoque une telle peur qu’il craint pour la vie de son père en faisant le raisonnement suivant:

Ceci est ou Rostam, ou le soleil levant. Personne n'a jamais vu dans le monde un homme comme lui, ni n'a entendu parler de son pareil parmi nos ancêtres illustres. Je crains qu'Esfandiyâr, le héros, ne puisse lui résister, et qu'il ne refuse de le combattre ; mais avec une pierre je puis le tuer, et faire trembler le cœur de Zâl et de Roudabeh (Ch., vol. V, p. 319, v. 329- 332).

Cette crainte du jeune fils d’Esfandiyâr et ce qu’il fera ensuite pour se débarrasser de Rostam prouvent que le descendant du héros est conscient de la mortalité et de la fragilité de son père.

Cette crainte sera encore une fois exprimée par le frère d’Esfandiyâr, Pashôtan qui lui demande de ne pas affronter quelqu’un comme Rostam qui pourra mettre en danger la vie du héros:

Tu connais cet homme plein de valeur, tu connais la volonté de Dieu et l'avis de ton père; abstiens-toi donc, ne mets pas en danger ta vie, et écoute les paroles de ton frère (Ch., vol. V, p. 337-338, v. 555-556).

Juste avant cette scène, dès le départ de Rostam, Esfandiyâr avait affirmé à son frère qu’entre lui et Rostam, l’un serait tué par l’autre, ce qui prouve que le héros ne se reconnaissait pas comme invulnérable :

Lorsque Rostam eut quitté le bord du Hirmand, le puissant roi resta plein de soucis ; dans ce moment Pâshotan, le conseiller du roi, entra dans l'enceinte des tentes, et le héros Esfandiyâr lui dit: nous avons pris trop légèrement une affaire pleine de difficultés. Je n'ai rien à faire dans le palais de Rostam, et lui, à son tour, n'a rien à voir chez moi. S'il ne revient pas de lui-même, je ne l'appellerai pas, car si l'un de nous doit périr de la main de l’autre, le cœur du vivant saignerait à cause du mort, et l'amitié qu'il aurait contractée s'exhalerait en lamentations (Ch., vol. V, p. 337, v. 545-550).

Lors de la deuxième rencontre des deux héros, l’armée d’Esfandiyâr, en apercevant la silhouette de Rostam, se fait du souci pour la vie de son commandant:

Rostam monta à cheval, semblable à un éléphant, et Rakhsh hennit de manière à être entendu à deux milles. Le héros chevaucha rapidement jusqu'au bord de l'eau; toute l'armée des Iraniensaccourut pour le voir, et tout homme qui l'aperçut conçut pour lui dans son cœur de la tendresse et de l’attachement. Ils se dirent: ce héros illustre ne ressemble qu'à Sâm le cavalier…. Le roi est insensé de livrer ainsi à la mort un héros glorieux tel qu'Esfandiyâr, un prince beau comme la lune, pour garder sa couronne et son trône; plus il vieillit, plus il devient avide de trésors, plus il tient au sceau et au diadème (Ch., vol. V, p. 340-341, v. 581-589).

On voit qu’alors ni Esfandiyâr ni sa famille ni sa propre armée ne considéraient le héros comme invulnérable. Rostam, aussi de son côté avertit le jeune héros, à plusieurs reprises, de ne pas chercher la guerre contre lui, sinon c’est Esfandiyâr qui trouvera la mort par la main du vieux guerrier défenseur de l’Iran:

C'est à cause de ta dignité royale et de ta couronne que je cherche à me conformer à tes volontés, à rester loyal envers toi, et que je désire qu'un prince comme Esfandiyâr ne périsse pas de ma main au jour du combat. […] Le sort te pousse, toi et ton armée, pour vous faire périr de ma main, et mon nom restera infâme dans le monde (Ch. vol V, p. 253, v. 600 et Ibid., p. 269, v. 848).

Rostam se dira encore ailleurs:

Et si je le tuais sur le champ de bataille, mon visage pâlirait devant les rois, on dirait que j'ai tué ce prince parce qu'il m'a adressé une parole dure, on me maudirait encore après ma mort, et on m'appellerait le vieillard impie (Ch. vol V, p. 267, v. 824-25).

Mais au moment où Rostam découvre qu’aucun de ses avertissements ne peut attendrir son adversaire, il commence à menacer plus clairement Esfandiyâr en se moquant de cette prétendue invulnérabilité:

O homme au cœur de lion! Puisque tel est ton désir, je te recevrai monté sur Rakhsh, mon cheval ardent, je guérirai ta tête avec ma massue. Dans ton pays, tu as entendu dire, et tu as cru à ces paroles, que l'épée des braves était impuissante sur le champ de bataille contre Esfandiyâr. Tu verras demain la pointe de ma lance et les rênes de Rakhsh enroulées autour de ma main, et jamais tu ne désireras plus rencontrer dans le combat un guerrier renommé (Ch. vol V, p. 270, v. 867-872).

Zâl, le père de Rostam ne croit pas non plus Esfandiyâr invulnérable et dans sa discussion avec son fils prévoit le malheur que provoquera la mort de chacun des deux:

Si tu meurs dans le combat de la main d'un jeune homme comme Esfandiyâr, il ne restera plus dans le Zâbolestân ni de l'eau ni de la terre, et ce qui était haut dans ce pays deviendra bas; si c'est Esfandiyâr qui périt, ta gloire périra de même, et tous ceux qui raconteront des histoires déchireront ton nom illustre, et diront que tu as tué un roi d'Iran, que tu as tué un vaillant cavalier, un des lions de la race des Kyanides (Ch. vol V, p. 372, v. 949-953).

Voici la réponse de Rostam à son père:

Mais ne crains pas pour sa vie: s'il vient demain me combattre, je ne prendrai pas une épée tranchante, je ne veux pas blesser son noble corps (Ch. vol V, p. 373-374, v. 973-975).

Tous les témoignages cités ci-dessus prouvent que le thème de la mort d’Esfandiyâr plane, semblable à celle de son homologue grec Achille, sur l’ensemble du récit épique iranien.

Il est temps maintenant de revenir à la question de l’invulnérabilité d’Achille et d’Esfandiyâr, telle qu’elle est posée par plusieurs chercheurs du Chahnameh. L’invention de son héros invulnérable est en effet le point central de l’argumentation selon laquelle Ferdowsi aurait imité son homologue grec Homère. Puisque ni dans l’Iliade ni dans l’Odyssée, il n’y a aucune allusion à l’invulnérabilité du héros grec, et comme Achille de la tradition homérique et aussi mortel que tout autre héros dont parle l’aède grec, on ne peut soutenir, comme le prétendent Bahâr et les critiques cités, que Ferdowsi a emprunté le motif de l’invulnérabilité et la mort de son héros à Homère. Nous avons déjà essayé de montrer dans notre livre récemment cité que l’origine de la légende du bain de l’enfant Achille dans le Styx remonte à la tradition indirecte du Cycle épique à époque tardive, selon certains sous l’influence du baptême chrétien (Young, 1979:12-17; Burgess, 1995: 222; Gantz, 2004: 1104-1105).

Il est intéressant d’ajouter que selon quelques spécialistes de la mythologie grecque, parmi lesquels Thorndarson (1972: 109-124), la légende de l’invulnérabilité d’Achille, apparue longtemps après la tradition posthomérique, a été inventée sous l’influence de la culture des Scythes et surtout leur héros invulnérable Soslan. Suivant Thorndarson, les Scythes qui habitaient autour de la Mer noire ont introduit le motif de l’invulnérabilité dans la tradition orale de la région vers le Ve siècle avant Jésus-Christ, puis ce motif est entré au fur et à mesure dans la littérature écrite (Kemp-Lindemann, 1975: 244; Hommel, 1980: 16; Hedreen, 1991: 322; Pinney, 1983: 322; Burgess, 1995: 218; Omîdsâlâr, 1377/1998: 742).

Nous devons ainsi nous éloigner des clichés relatant des influences directes d’une épopée ou d’un poète sur son homologue et de réfléchir à une certaine universalité des traits et des fonctions héroïques réunies sous la bannière de l’épopée.



[1] Pour une étude plus détaillée sur la définition du héros, cf. Jean Dérive, 2002: 133 sqq.

[2] Pour une étude sur cette légende, cf. Sarkârâti, « Afsane-ye Āb-e Ḥayât…» dans Sâyehâ-ye shekâr shode, 1385/2006, p. 288-300. Pour connaître Alexandre de la tradition postislamique de l’Iran, cf. Ève Feuillebois-Pierunek, «Les figures d’Alexandre dans la littérature persane», dans Épopées du monde, Pour un panorama (presque) général, sous la direction d'Ève Feuillebois-Pierunek, Paris: Classiques Garnier, coll. "Rencontres", 2012, p. 181-202.

[3] Il faut remarquer qu’aucune des traditions concernant l’invulnérabilité des héros grecs ne remonte à l’Antiquité archaïque. Ce sont plutôt les légendes vulgarisées tardivement par les auteurs postérieurs aux mythographes antiques. Ainsi, Ajax est rendu invulnérable à l’occasion de la visite d’Héraklès à Télamon. Selon cette tradition, Héraklès tient le bébé Ajax dans ses bras et l’enveloppe dans sa peau de lion. Puis il prie Zeus de rendre l’enfant de son ami invulnérable. L’enfant devient ainsi invulnérable, sauf aux parties qui, sur le corps d’Héraklès supportaient le carquois: soit les côtes soit  la clavicule. Cf. Lycophron, 455-461 ; cf. aussi ΣAb Il., XXIII, 821.

[4] Selon Gantz (2004, p. 499) l’histoire de sa mort inhabituelle commence avec Acousilaos. D’après cette histoire Kaineus est enfoncé par les Centaures à l’intérieur du sol par les coups qu’ils lui assènent.

[5] Georges Dumézil a comparé dans son livre Loki (Flammarion, 1986) la mort de Soslan  avec celle de Baldr.

[6] Nous nous sommes ici contentés d’un nombre restreint de personnages. Pour une liste assez complète des héros supposés invulnérables dans la littérature du monde entier, cf. Khaleghi-Motlagh, «Babr-e bayân», dans Gol-e ranjha-ye kohan, 1381/2002, p. 275-342; Thompson, 1958, Invulnerability & Invulnerable surtout Z300-Z399.

[7] Dînkart (in The Complete Text of the Pahlavi Dinkard, 1911), livre IX, chapitre 22, p. 815-816. Voir aussi,  WEST W., 1880, 1897 et MOLÉ M., 1967.

[8] Le Mînû-ye kharad, tr. par A. Tafazoli, 1354/1975: 23, 74, 110.

[9] Pour avoir le nom et le lieu de résidence de ces immortels, cf. Cristensen, Les Kayanides, trad. pers., 1931: 153-156.

[10] Les citations du texte et de la traduction de l’Iliade renvoient à l’édition de F. Mugler, texte bilingue présenté par Claude Michel Cluny, Paris: Editions de la Différence, 1989, rééd. Actes Sud, Babel Poche, 1995. 

[11] F. Létoublon, «"Il meurt jeune, celui que les dieux aiment", Les héros sont des hommes comme les autres», dans Épopées du monde, op.cit, p. 277-296.

[12] Ibid., note 14.

[13] Dans sa quatrième Néméenne (IV, 49), Pindare mentionne cependant l’île lumineuse du Pont-Euxin, comme le lieu de résidence d’Achille.

[14] Les citations du texte du Chahnameh renvoient à l’édition de DJ. Khaleghi-Motlagh, The Shahnameh/ The Book of Kings, éd. Khaleghi-Motlagh, Téhéran: Markaz-e dâyerat al-maʿâref-e bozorg-e eslâmî, 1389/2010. Pour la traduction du Chahnameh, cf. Le livre des rois, éd et tr. J. Mohl, Paris: Adrien Maisonneuve, (1838-78) 1977 [édition bilingue persan-français]. Cependant, nous avons parfois modifié l’orthographe des noms propres.

[15] Pour la qualité curative du lait dans le folklore des autres peuples cf. Thompson, 1954, op.cit., vol. 6, Milk.

[16] Sur le mauvais augure dans le Chahnameh et ses origines dans les traditions achéménides cf. Khaleghi-Motlagh, Sokhanhâ-ye dîrîneh, p. 280-281. G. Germain dans sa Genèse de l’Odyssée, p. 320-326, en rappelant la prédiction de la mort d’Achille par son cheval donne des exemples de facultés surnaturelles, parmi lesquelles « sentir la mort », que les peuples primitifs et surtout les Indo-européens attribuées aux animaux.

[17] C’est l’épisode qui a fourni aux comparatistes déjà évoqués  l’occasion de comparer la prédiction du chameau à celle que son cheval Xanthos fait à Achille : le détail de l’épisode montre bien que le parallèle est tout à fait artificiel.

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