Du côté de chez Swann l’œuvre d’art classique, réaliste et impressionniste

Type de document: Original Article

Auteurs

1 Université Azad Islamique, Unité de Sciences et de Recherches, Téhéran

2 Université Azad Islamique, Branche Centrale de Téhéran

Résumé

Ruskin, philosophe de l’art, a attiré l’attention de Proust sur les œuvres d’art. En visitant les musées de la Haye, Proust a aimé les peintres hollandais. Vermeer est le peintre favori de Proust dans son œuvre. Toute œuvre de Proust est un musée où nous pouvons visiter la peinture réaliste, classique et impressionniste. Les peintres réalistes ont beaucoup influencé Proust par leur sentiment sur la réalité. Proust cherche le réel dans les œuvres d’art et en profite pour présenter la description de ces personnages. Les ressemblances des portraits de ces peintures avec ceux de Proust sont incroyables. Proust a été aussi influencé par les impressionnistes. Il a présenté, dans son œuvre, les couleurs de la nature, et surtout la description des paysages, comme s’il était un peintre impressionniste de son temps. Désespéré de sa maladie, il nous a donné l’espoir du bonheur en dessinant comme un peintre. Proust trouve ce bonheur dans la peinture. Les amis, les paysages, les villes et les hommes qui l’entourent, ont été montrés avec un génie étrange dans son œuvre. Mais à quel point l’influence de Ruskin a orientée Proust vers les peintres classiques, réalistes et impressionnistes?

Mots clés


Introduction

De nombreux ouvrages philosophiques, par lesquels Proust a été influencé, sont consacrés à la formation de considérations esthétiques. Chez les écrivains de ces ouvrages, l’art apparaissait comme le vrai chemin de formation spirituelle dans un univers où l’industrialisation et le machinisme avait accéléré la tendance de l’homme vers le développement personnel et ses intérêts. Ruskin (1819-1900), un de ces philosophes, écrivain anglais, a salué l’art avant bien d’autres écrivains de son temps. Ruskin pensait que «chacun est considéré comme celui qui doit reconnaître l’art et la beauté dans toutes ses manifestations.» (Bastianelli, 2015:97) Dans son œuvre intitulée Les sept lampes de l’architecture (1849) il a écrit: «[….] Il s’agit des sept grandes lois auxquelles tout artiste doit se soumettre: Le Sacrifice, la Vérité, la Force, la Beauté, la Vie, le Souvenir et l’Obéissance.» (Cogez, 1990:13). Ruskin en parlant de la Beauté comme une des sept lois, a donné une très grande importance à l’art. Proust  a été très influencé en lisant les œuvres de ce grand philosophe. C’est à la lumière des descriptions ruskiniennes que Proust a visitée l’architecture, surtout les monuments religieux du XIIIe siècle et certainement les peintures classiques. Après avoir lu Ruskin, Proust commence par aimer les peintures classiques, des Italiens comme Botticelli et surtout des Hollandais comme Vermeer, Rembrandt et aussi Chardin. Proust pense que l’expression de l’artiste est une création unique du monde. Dans son Chef-d’œuvre À la Recherche du temps perdu, il a fait allusion à un nombre considérable de peintres surtout les réalistes, les classiques et aussi les impressionnistes du XIXe siècle comme Monet, Degas, Moreau, etc. En lisant Du côté de chez Swann, nous pouvons considérer la tendance de Proust pour les peintres. À la recherche du temps perdu de Proust fait intervenir la figure de Bergotte, le personnage de Proust, qui meurt après avoir médité longuement sur le «petit pan de mur jaune» de la Vue de Delft (1659-1660) de Vermeer, et le récit nous montre alors la vitrine illuminée de la librairie où sont exposés ses livres.

Notre but, dans cet article, est de savoir si c’est Marcel Proust qui est intéressé par l’art ou c’est Marcel le Narrateur. De même, notre intention  est de considérer les écrits de Proust tout en montrant que celui-ci puisait toujours la description des paysages, des portraits de ses amis dans les œuvres des peintres, les comparer avec la réalité et les décrire dans son œuvre.

Mais comment ce génie de littérature a-t-il décrit les ressemblances des peintures réalistes et classiques et le milieu de ses héros dans Du côté de chez Swann? Quel rôle les impressions des peintres jouent-t-elles dans la représentation proustienne dans cette œuvre?

Marcel, le Narrateur, ou Marcel Proust? Qui est intéressé par la peinture?

La réalité proustienne est la base de la fiction et la fiction réinvente la réalité. Proust est parfois le spectateur qui observe et regarde autour de lui, parfois le Narrateur, Marcel, est en train de décrire le milieu et son entourage, mais en fait il nous semble que le Narrateur soit le porte-parole de l’auteur.

Proust est le responsable de tout ce que nous constatons dans ses œuvres, puisqu’il a inventé, lui-même, ce Marcel Narrateur. Après avoir lu et étudié sa vie, nous pensons que c’est Marcel Proust qui aimait, ou plutôt, adorait l’art, surtout la peinture, dès son enfance. En parlant des peintres et en décrivant leurs tableaux, nous pouvons dire que, du point de vue artistique, Proust n’est plus le Narrateur d’À la recherche du temps perdu. Sans connaître la vie de Proust aussi nous sentons une attirance extrême pour la peinture classique et les peintres du XIXe siècle, dans son œuvre. Malgré sa maladie, il allait toujours aux musées pour voir les tableaux des grands peintres. Son amour pour l’art est incroyable. Avec un style unique, une culture, une connaissance de la peinture, de la musique et de l’architecture, il avait acquis à un vocabulaire riche et précis.

À vrai dire nous ne pouvons pas mettre le signe égal entre l’Auteur et le Narrateur. Celui-ci est son double. Il est toujours conçu par l’auteur. C’est Proust qui a créé le Narrateur. C’est lui-même qui a choisi de décrire les tableaux de Botticelli et les a comparés avec le portrait d’Odette. Le Narrateur, dans les œuvres de Proust, est un réducteur qui a un rôle secondaire. Ce que nous voulons montrer, ici, c’est l’amour de Marcel Proust pour les peintres.

À propos de Marcel Proust Maurois a écrit: «Ses rêveries de promeneur solitaire, et attentif à ce qui l’entoure, ému de ce qu’il voit, accumulent en lui un fonds prodigieux de sensations dans lequel, il puisera pour recréer l’Illier de son enfance.» (Maurois, 1983: 87)

Proust et les peintures réalistes

«Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994:176).

 

Dans ce passage Proust exprime donc qu’il n’a plus vraiment confiance en ses impressions parce que celles-ci ne pouvaient jamais fournir aucune vérité abstraite ou universelle. Il pense qu’un écrivain ou un poète, outre les impressions, devrait s’occuper des vérités et des réalités, sinon, selon lui, un romancier perdrait son espérance de devenir écrivain. L’écrivain doit trouver des vérités universelles, mais celles-ci ne sont pas toujours possibles.

En fait une des méthodes favorites de Proust est d’évoquer le réel par l’interprétation des œuvres d’art. Proust n’était pas peintre ni musicien, mais il donnait une très grande importance à l’art et surtout à la peinture. Bergez dit:

«Après l’épuisement du naturalisme et de ses succédanés, la littérature met  en question sa valeur figurative avec Proust, qui entend rompre radicalement avec ce qu’il nomme la «littérature de notations». De même qu’il dénonce dans son Contre Sainte-Beuve le caractère mutilant de la méthode historique et biographique pratiquée par le critique du XIXe siècle, Proust s’engage, avec À la recherche du temps perdu, dans une œuvre qui n’entend pas reproduire la réalité, mais initier au sens que peut lui donner une démarche créatrice. Il est ainsi sans doute le premier grand romancier français à rompre radicalement, en théorie peut-être plus qu’en pratique, avec la logique habituelle de la représentation pour l’écriture romanesque.» (Bergez, 2004: 47).

 

À cause de sa maladie il sortait si peu et certainement il ne voyageait presque jamais, cependant pour voir les tableaux des peintres hollandais, il s’est rendu à la Haye.

Proust a commencé par aimer la peinture en fréquentant les salons et l’atelier de Madeleine Lemaire. Quand il était un enfant on lui a demandé de dire son peintre favori et il a dit, fortement, le nom de Meisonnier, Helleu et la Gandara. Il aimait aussi Degas. Il mêlait les impressionnistes à Helleu pour en faire «Elster», le grand peintre de son roman avec le surnom de M. Biche. Il avait toujours l’habitude de chercher, entre les personnages des tableaux et ceux de la réalité, des ressemblances:

 

«Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle (Odette) avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine.» (Proust, Un amour de Swann, 1998: 53).

 

Proust continue de parler encore des ressemblances entre la figure d’Odette et le tableau de Zéphora:

 

«Il plaça sur sa table de travail, comme une photographie d’Odette, une reproduction de la fille de Jéthro. Il admirait les grands yeux, le délicat visage qui laissait deviner la peau imparfaite, [….]. Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d’œuvre que nous regardons, maintenant qu’il connaissait l’original charnel de la fille de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le corps d’Odette ne lui avait pas d’abord inspiré. Quand il avait regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui qu’il trouvait plus beau encore et approchant de lui la photographie de Zéphora, il croyait serrer contre son cœur.» (Un amour de Swann, 1998: 55-56).

 

Pour montrer la ressemblance des personnages qui l’entourent et ceux des peintures Proust a ajouté dans Un amour de Swann:

 

«Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généreux de la réalité qui nous entoure, […..], les traits individuels des visages que nous connaissons: ainsi, dans la matière d’un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliques des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi; sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy; dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur de Boulbon.» (Un amour de Swann, 1998 :55-56).

 

Proust se souvient d’un autre tableau de Botticelli, peintre et sculpteur du XVe siècle à Florence, et dit comme suit: «Elle (Odette) le (Swann) regardait d’un air maussade, il revoyait un visage digne de figurer dans La Vie de Moïse de Botticelli.» (Un amour de Swann, 1998:72)

Et il aimait bien, aussi, de retrouver la foule de Paris dans les cortèges de Benozzo Gozzoli, peintre italien de la Renaissance, et le portait de Mahomet II, par Bellini (1801-1835), musicien italien, dans le profil de Bloch:

 

«Et Swann sentait bien près de son cœur ce Mahomet II dont il aimait le portrait par Bellini et qui ayant senti qu’il était devenu amoureux  fou d’une de ces femmes, la poignarda afin, [….], de retrouver sa liberté d’esprit.» (Un amour de Swann, 1998: 219).

 

Proust adorait bien ces peintures et ces peintres afin de donner une atmosphère connue, dans son livre, au lecteur cultivé, et de montrer des descriptions à ceux qui voulaient imaginer une réalité dans ses œuvres. Il faut dire que Proust voulait montrer une atmosphère connue, propre à un grand peintre, qui permet au lecteur de mieux comprendre les pages de descriptions et tout ce que Proust voulait dire:

 

«À Doncières dans un petit magasin de bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lumière rouge sur une gravure, la transformait en sanguine, pendant que luttant contre l’ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir, niellait un poignard de paillettes étincelantes; sur des tableaux, qui n’étaient que de mauvaises copies, déposait une douceur précieuse comme la patine du passé ou le vernis d’un maître et faisait enfin de ce taudis, où il n’y avait que du toc et des croûtes, un estimable Rembrandt.» (Mauriac, 1973: 102).

 

À vrai dire les couleurs et les lieux sordides peuvent être, pour Proust, respectés par les lumières qui les revêt. Et il trouvait le visage d’Odette dans la peinture de Rembrandt. Pour Swann, c’est une irremplaçable beauté dès qu’il a reconnu ce tableau de Botticelli.

Proust identifie surtout son propre amour pour la peinture hollandaise à Ruskin, l’un des plus grands écrivains de tous les temps et de tous les pays d’après lui. Il voyage ainsi en Hollande en 1898 pour voir la grande exposition consacrée à Rembrandt à Amsterdam. Puis, il retourne en 1902 aux Pays-Bas. Vermeer[1], peintre hollandais, est alors son peintre favori:

 

« Selon Paul Claudel, l’une des matrices du «paysage hollandais» est justement cet englobement du spectateur par un paysage où les différents éléments se fondent, comme sur des lisières incertaines entre le ciel et la terre: L’œil en Hollande ne trouve pas autour de lui un de ces cadres tout faits à l’intérieur de quoi chacun organise son souvenir et sa rêverie. La nature ne lui a pas fourni un horizon précis, mais seulement cette soudure incertaine entre un ciel toujours changeant et une terre qui, par tous les jeux de la nuance, va à la rencontre du vide. (Bergez, 2004: 134).

 

À part ses idées sur l’art et sur la littérature que Proust a exprimées partout dans son œuvre, le fait qu’il ait apprécié surtout l’œuvre de Vermeer, en qui il voyait un précurseur de l’impressionnisme, est peut-être le plus remarquant. Proust l’admirait beaucoup parce qu’il voyait en Vermeer un artiste ayant créé un monde personnel et unique du réalisme. Il a dit alors:

 

« Dans Du côté de chez Swann, je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Vermeer…Et encore je ne connais presque rien de Vermeer…Cet artiste de dos, qui ne tient pas à être vu de la postérité et qui ne saura pas ce qu’elle pense de lui, est une idée poignante…. ». (Bergez, 2004: 92).

 

Proust écrit encore, dans Du côté de chez Swann «Et vous, avait−elle dit, vous ne viendriez pas une fois chez moi prendre le thé ?» Il avait allégué des travaux  en train, une étude − en réalité abandonnée depuis des années − sur Ver Meer De Delft.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 89)

Mais il ne fait référence dans la Recherche qu’à deux de ses peintures, qui sont pourtant des singularités relatives dans le travail du peintre: La Vue de Delft, et «son petit pan de mur jaune», définie comme la plus belle peinture du monde, qu’il voit à l’exposition de peinture hollandaise au Jeu de Paume en 1921, et Diane et ses compagnons ou La toilette de Diane. Il écrit encore à son ami Jean Louis Vaudoyer: «Depuis que j’ai vu, au musée de la Haye, La Vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde.» (Deleuze, 1964: 223) Et il a écrit: «Est-ce qu’on peut voir de ses œuvre à Paris pour que je puisse me représenter ce que vous aimez…» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 112) Ajoutons que Vermeer ne défigure pas la réalité mais il la transfigure. Comme Vermeer, Proust pense que la peinture est un moyen d’exprimer toute la poésie du monde. Il y trouve la description des paysages, des personnages et des couleurs. À vrai dire la peinture de Vermeer a tous les adjectifs que Proust a utilisés dans son œuvre et il est profondément différent de l’art hollandais de son temps. René Huyghe, philosophe de l’art français, qui a étudié les œuvres des deux maîtres dans son œuvre Les puissances de l’image, a écrit:

 

« Du réalisme, Vermeer et Proust s’écartent par cette commune conviction que l’on peut remplacer l’imagination par la sensibilité. Ils ont tous les deux une vision vraie, c’est-à-dire une vision ressentie et non imaginée, et pourtant distincte de la vision commune, collective qui pour la plupart, constitue le réalisme.» (Maurois, 1983: 165). »

 

Chez Proust, le réalisme hollandais dans le roman est très proche à un réalisme du passé; c’est tout à fait une forme de mémoire. Proust pense que la mémoire elle-même peut donc parfois travailler comme un peintre hollandais. Les tableaux de genre de Proust ne sont pas des tableaux avec des couleurs locales mais elles représentent les couleurs de l’univers, où chacun peut se trouver, dans ce monde, sa propre couleur.

Jean Chardin (1699-1779) est un autre peintre qui a influencé Proust. Peintre français réaliste du XVIIe siècle est très connu pour ses natures mortes et ses autoportraits.Marie Gueden, doctorante à l’université Paris1, a écrit à proposdes peintres favoris de Proust:

 

«Proust traite de l’art de Chardin, du caractère vivant de ses natures mortes, et de celui de Rembrandt, de la lumière qui constitue le principe même d’existence des objets. Rembrandt et Vinci sont les peintres favoris de Proust à cette époque. La réalité prend  forme dans la mémoire seule selon Proust. Ainsi, la peinture peut rivaliser avec la littérature en atteignant la véritable réalité des choses.»[2].

 

Pour faire comprendre la nature de certains états amoureux, Proust recourt à Watteau (1684-1721), peintre réaliste espagnol au XVIIIe siècle qui avait toujours aimé les impressionnistes de son temps par la légèreté de l’atmosphère des bergers et des bergères et leur joie de la vie rustique, et il a écrit dans Du côté de chez Swann:

« Quelques fois… Quelque chose de plus précieux se dissipe aussi, tout un tableau ravissant, de sentiments, de tendresse, de volupté, de regrets, vainement estompés tout un Embarquement pour Cythère de la passion dont nous voudrions noter….. »

 

Et il a ajouté:

 

« La vie d’Odette pendant le reste du temps, comme il n’en connaissait rien, lui apparaissait, avec son fond neutre et sans couleur semblable à ces feuilles d’études de Watteau où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, dessinés aux trois crayons sur le papier chamois, d’innombrables sourires.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994:110). »

 

Pieter De Hooch (1629-1684), peintre hollandais, représentant du baroque, est considéré comme l’un des principaux maîtres de la scène de genre. Proust l’aime bien par ces idées réalistes et classiques. Pourtant il était souvent cité aux côtés de celui de Vermeer. La plupart de ces tableaux sont basés sur le portrait des femmes de ménage. Proust aimant Vermeer comme peintre préféré, a écrit aussi de ce peintre d’Amsterdam. Les peintures de Pieter de Hooch contiennent une vue vers l’extérieur, tandis que Vermeer se limite la plupart du temps à une fenêtre laissant pénétrer la lumière depuis la gauche. Proust pour parler de ses sentiments sur la lumière a écrit dans son œuvre:

 

«Il commençait par la tenue des trémolos de violon que pendant quelques mesures on entend seuls, occupant tout le premier plan, puis tout d’un coup ils semblaient s’écarter et, comme dans ces tableaux de Pieter De Hooch qu’approfondit le cadre étroit d’une porte entr’ouverte, tout au loin, d’une couleur autre, dans le velouté d’une lumière interposée, la petite phrase apparaissait, dansante, pastorale, intercalée, épisodique, appartenant à un autre monde.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994:100).

 

Dans ce passage nous pouvons bien sentir l’influence de De Hooch sur Proust.

Proust et les impressionnistes

«L’Impressionnisme a choisi une vision moderne, avec des thèmes encore non abordés en peinture, s’affranchissant des canons picturaux pour inventer une nouvelle technique picturale répondant au désir de privilégier en peinture l’impression instantanée sur la construction de l’esprit. Il s’agit de l’aboutissement esthétique d’une création artistique liée à la représentation réaliste. Ils peignent sur le motif, en plein air, emportant en train les tubes de peinture.» [3]

Proust pense que les impressions forment donc pour le peintre, mais également pour l’écrivain, le seul critère de vérité: elles sont pour lui ce que sont les expériences pour un scientifique. Pour que l’impression soit authentique, il faut que l’artiste fasse de la peine pour éviter tous les concepts et les méthodes.

Pour l’artiste, le monde est un objet dont la subjectivité ou l’objectivité dépend de l’agressivité ou de la passivité des désirs de l’artiste lui-même vers le monde. Dans la sensibilité fluide de Proust la douleur et le plaisir sont interchangeables.

Proust n’était pas seulement influencé par les peintres réalistes et classiques, mais il respectait aussi les impressionnistes français, hollandais et espagnols. Il se sentait très proche de ces peintres qui avaient fait, en peinture, à peu près la même révolution que lui-même dans la littérature ou de Debussy en musique.

Proust dans Du côté de chez Swann présente cette impression en retraçant la réalité avec une création artistique. Les Nymphéas, le tableau de Claude Monet, rappellent ceux de Giverny[4]:

 

«Et comme dans ce jeu où les japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque−là indistincts qui, à peine y sont−ils plongés, s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 16-17).

 

Influencé par les couleurs vives et éblouissantes des impressionnistes, Proust a décrit le jardin en indiquant les couleurs des fleurs:

«mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or − signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été "en couleur" et celles qui ne l’avaient pas été − me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs.» (Proust, Du côté de chez Swann,1994: 19).

 

Proust, comme les impressionnistes, aimait bien les couleurs fortes surtout le jaune. Il ajoute dans son œuvre:

 

«Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther[5],…. auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage: un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au- delà du dessin de leur contour; le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant "Passé" dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au−dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 24)

 

À vrai dire ce que Proust voulait montrer par ces couleurs, c’était les variations de la lumière et des couleurs différentes au moment de la journée.

Sur la lumière étendue dans la peinture des impressionnistes, Richer a écrit:

 

«Avec la peinture en plein air, l’aspect lumineux des paysages est reproduit par des tâches de couleurs juxtaposées, composant un ‘mélange optique’ qui devra être reconstruit par l’observateur. Le tableau prend ainsi une forme ouverte.» (Richer, 1974: 89).

 

Proust comme les impressionnistes montrait les éléments picturaux et en même temps la description picturale. C’est justement ce que les impressionnistes du XIXe siècle dessinaient. Deleuze dit:

 

«Il décrit la façade occidentale d’Amiens», «bleue dans le brouillard, éblouissante au matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l’après-midi, rose et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n’importe laquelle de ces heures que ces cloches sonnent dans le ciel que Claude Monet a fixées dans les toiles sublimes où se découvre la vie de cette chose que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en l’immergeant en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa double révolution se déroule dans les siècles et d’autre part se renouvelle et s’achève chaque jour….». (Deleuze, 1964: 129).

 

Et en parlant de Florence Proust dit: «Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte -marie-des- fleurs.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 182)

Goya, peintre romantique espagnol au XVIIIe et au XIXe siècle, qui vivait en France, a influencé Proust par ces peintures romantiques ou mieux dire néo-classiques. Pourtant Proust a aussi parlé de lui pour montrer une femme traditionnelle avec des couleurs vives dans ses tableaux:

 

«Parvenu en haut de l’escalier le long duquel l’avait suivi un domestique à face blême, avec une petite queue de cheveux noués d'un catogan derrière la tête, comme un sacristain de Goya ou un tabellion du répertoire, Swann passa devant un bureau où des valets, assis comme des notaires devant de grands registres, se levèrent et inscrivirent son nom.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 151-152)

 

Mais nous pouvons dire que Proust, lui-même, a créé un peintre, dans cette œuvre, au nom de «Elstir», qui apparaît pour la première fois, chez Madame Verdurin sous le surnom de «Biche». Il est alors un homme assez vulgaire, aux plaisanteries grossières, mais qui déjà étonne les Verdurin parce qu’il parle du mauve dans les cheveux des femmes!:

 

«Quand dans celles−ci ils pouvaient reconnaître une forme, ils la trouvaient alourdie et vulgarisée (c’est−à−dire dépourvue de l’élégance de l’école de peinture à travers laquelle ils voyaient dans la rue même les êtres vivants), et sans vérité, comme si M. Biche n’eût pas su comment était construite une épaule et que les femmes n’ont pas les cheveux mauves.» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 97).

 

Dans son roman, «Elstir», comme Proust, compose ses chefs-d’œuvre avec des descriptions réalistes et des sentiments impressionnistes qu’il éprouve. Nous pouvons constater que Proust voulait montrer l’art de Rembrandt ou de Monet (dans La dame un peu vulgaire) par les peintures de «Elstir». Dans les tableaux de celui-ci nous pouvons considérer le portait d’une femme vulgaire, belle, mais Proust, ou mieux dire «Elstir», le compose afin de présenter l’amour, la jalousie, l’oubli, comme si nul n’avait jamais écrit sur ces sujets.

En fait, Proust, en créant ce peintre voulait, encore une fois, présenter l’importance qu’il donnait aux peintres impressionnistes.

Un des autres peintres favoris de Proust est l’Italien Gustave Moreau qui était symboliste, mais ses tableaux sont très proches de l’image des couleurs des impressionnistes. Moreau a créé des œuvres d’art où l’âme peut trouver toutes les aspirations de rêve, de tendresse, d’amour, d’enthousiasme, de puissance, de bienfaisance. Une âme avec beaucoup de joie, d’imagination, de caprices et d’envolées lointaines aux pays sacrés, inconnus, mystérieux. La peinture de Moreau doit faire davantage rêver que penser. Elle vise à transporter le spectateur vers un autre monde. Proust en parlant de ce peintre dans son œuvre voulait montrer son amour pour Odette :

 

« Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue − chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux − et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui−même….» (Proust, Du côté de chez Swann, 1994: 125).

 

Dans Du côté de chez Swann il y a encore d’autres artistes, musiciens, sculpteurs, poètes, écrivains, dont Proust a parlé de leurs œuvres, mais pour étudier tous ces auteurs-là, il faut rédiger un grand livre. Nous avons seulement parlé des artistes par qui Proust avait été influencés plus que les autres.

Conclusion

Tous les arts doivent obéir aux- mêmes règles, qui lui imposent les lois de la nature et les exigences de l’espoir. Le romancier trouve à apprendre chez le peintre cette nature et ces exigences. Les œuvres que créent un artiste, Proust les a fait revivre dans ses livres, peut-être avec une étonnante intensité. La plupart des romanciers, lorsqu’ils parlent d’œuvre d’art dans leur roman, citent un chef-d’œuvre historique; la Sixtine, les cathédrales, les églises, etc. Du côté de chez Swann, surtout la deuxième partie, Un Amour de Swann nous enseigne sur la vie de Proust et son amour pour la peinture. Ce roman est, peut-être un cours sur la peinture classique, réaliste, impressionniste et romantique. Cet écrivain, désespéré de sa maladie, nous présente les plaisirs de l’amour et de la vie. Malgré sa maladie, Proust a retrouvé, dans les peintures, ses forces d’admirateur et d’idéaliste. Cet homme qui a donné tant d’années à la vie mondaine, est en réalité un artiste pur. L’art pour Proust est la forme suprême de l’action. Il nous a appris à approfondir chaque fait. Sa maladie ne l’a en rien diminué. Sans sortir de sa chambre, il est devenu comme un conducteur de l’homme. Pour lui comme pour Goethe le plaisir intéressé conduit au néant. Seul l’oubli nous fait connaître un moment de bonheur. Proust le trouve dans l’art, surtout dans la peinture. En fait, il voulait montrer dans son œuvre, la réalité qui nous entoure. Il a cherché à présenter les amis, les paysages, les villes; Combray, Paris, etc. sous forme de tableaux des peintres essentiels de l’Europe qui, eux-mêmes cherchaient le bonheur et le plaisir de la vie. À vrai dire, littérature et peinture ont souvent puisé aux mêmes sources d’inspiration à travers l’Histoire et affronté les mêmes problèmes, avec des réponses parallèles aux mêmes questions.

Marcel Proust, Auteur, est tout à fait influencé par les peintres classiques, réalistes et impressionnistes. Proust essaie de coordonner ses impressions pour les traduire exactement comme il les ressent. Il décrit ses impressions et ses idées réalistes et classiques dans son œuvre. Il pense, lui-même, qu’À la Recherche du temps perdu est le monde où il vit, avec toute sa beauté et certainement le Moi.

Avec les citations données de Du côté de chez Swann, que nous avons mentionnées, nous constatons que ce génie de la littérature est aussi un artiste et un auteur de l’art.



[1] Ici nous devons ajouter que dans Du côté de chez Swann, la dictée de Vermeer était sous cette forme-là: Ver Meer

[2]http://obvil.paris-sorbonne.fr/corpus/ critique/brunetiere_roman-naturaliste/body-5?q=la%20peinture#mark1,2008

[3] De la peinture réaliste à la peinture impressionniste au XIXe siècle.

[4] Giverny est une commune française située dans le département de l’Eure en région Normandie. Elle est surtout connue pour la maison et les jardins du peintre impressionniste Claude Monet (1840-1926).

[5] Les tapisseries d’Esther Commandées en 1767 par la duchesse d’Enville à la Manufacture Royale des Gobelins, les tapisseries, ainsi que leurs couleurs, se sont admirablement bien conservées.

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