Analyse structurale du conte La Fille sans mains de Bonaventure Fleury Selon les méthodes analytiques ‎de Propp, Brémond, Greimas et Todorov‎

Type de document: Original Article

Auteurs

University of Tabriz

Résumé

Le structuralisme vise à privilégier un système cohérent et universel des relations qui se trouvent entre différents faits linguistiques, sociaux, économiques et etc. De même, l’analyse structurale des œuvres narratives a pour objectif d’accéder aux modèles globales et structurés de la narration. Certains structuralistes comme «Vladimir Propp», «Claude Brémond», «Tzvetan Todorov» et «Julien Greimas», ont inventé des méthodes analytiques basées sur la relation des unités narratives et plus ou moins applicables à toutes les œuvres littéraires.Afin de mieux connaître les théories de ces structuralistes, nous allons les appliquer dans cet article, à un conte écrit par Jean-François Bonaventure Fleury; La Fille sans mains qui possède une structure riche, néanmoins simple et convenable pour être adapté aux méthodes analytiques de ces structuralistes. En fait, en outre de connaître quatre types de l'analyse structurelle des contes, dans cet article, nous aurons un regard comparatif sur les points de concordances et divergences d'opinions de ces théoriciens, dont le résultat est de savoir le degré et la manière de la mise en pratique de ces théories avec des contes.

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

Les études structuralistes ont beaucoup modifié depuis XXème siècle et dans le domaine de la littérature, non seulement l’analyse des poèmes, mais celle de l’histoire pour former la science littéraire de la narratologie. Cette science pourrait être considérée comme un champ le plus intéressant et le plus varié des analyses structurales. En effet, la narratologie est le produit des progrès de la critique moderne. Parmi les structuralistes narratologues, on connaît Vladimir Propp, Julien Greimas, Tzvetan Todorov, Claude Brémond, Gérard Genette et Roland Barthes comme les théoriciensles plus éminents. Ils ont depuis longtemps travaillé sur la grammaire de l’histoire, autrement dit sur les règles et les lois de la formation d’une œuvre littéraire, surtout les contes et les récits. Ces derniers ayant une structure assez simple pour l’étude des lois de composition, sont en effet à la base des recherches structuralistes.

Ainsi, cet article est consacré à l’étude du conte intitulé La Fille sans mains de Bonaventure Fleury, basé sur les théories structurales de Vladimir Propp, Claude Brémond, Julien Greimas et Tzvtan Todorov dont chacune propose une nouvelle méthode analytique. Nous débuterons notre analyse en faisant une brève étude sur la méthode proposée par Vladimir Propp qui est à juste titre l’initiateur de l’analyse structurale et morphologique des contes. Nous évoquerons dans cette recherche, de la diversité des points de vue et de l’évolution des recherches analytiques des grands structuralistes qui démontrent l’attrait, la variété et la nouveauté indéniable des études structurales et narratologiques.

 

Un regard sur La Fille sans mains

Ce conte est l’histoire d’une jeune fille si belle, que les passants, quand ils l’apercevaient, s’arrêtaient tout court pour la regarder. Mais sa mère avait elle-même des prétentions à la beauté et elle était jalouse de sa fille. Alors un jour, en promettant beaucoup d’argent à deux hommes pauvres, elle leur demande de tuer sa fille et pour preuve qu’ils ont accompli ses ordres, elle leur ordonne de lui apporter non seulement le cœur de la misérable fille, mais aussi ses deux mains. Troublés de vouloir ôter la vie à une fille si gentille et si aimable, ils la laissent s’échapper, mais ils tuent un chien pour son cœur et coupent les mains de la fille pour faire croire à sa mère cruelle que la mission est accomplie. La fille, en fuite, entre dans le jardin d’un château et se nourrit du mieux qu’elle peut, mange ou plutôt grignote les fruits aux arbres. Le fils de la maitresse du château, la voit et tombe amoureux de la jeune fille dont la mutilation n’avait nullement altéré sa beauté. Malgré les oppositions de sa mère, le jeune homme se marie avec la fille sans mains. Les époux étaient alors, très heureux, mais ce bonheur n’a pas duré longtemps puisque le jeune homme était obligé de partir pour la guerre.

Quelques mois après, un serviteur est allé auprès du jeune homme pour l’informer la naissance de ses beaux jumeaux et pour l’avertir des méchancetés de sa famille qui était mécontente d’avoir une belle-fille sans mains. Donc, pour se débarrasser de la jeune femme, on écrit au jeune marié que sa femme était accouchée de deux monstres et en s’emparant des lettres amoureuses qu’il avait écrites à sa femme, on les a substitués d’autres dans lesquelles on lui faisait prononcer des accusations abominables contre elle et dire qu’il fallait qu’elle soit bien coupable, puisque Dieu, au lieu d’enfants, lui avait envoyé deux monstres. Donc, la femme se laisse persuader que son mari n’aime plus et même voudrait la tuer et que le meilleur pour elle c’était de s’en aller. Donc elle est forcément sortie du château avec ses deux enfants.

Mais, puisque sa mutilation la rendait maladroite, en se penchant pour puiser de l’eau dans une fontaine, l’un de ses enfants y est tombé. Mais que peut-elle faire? Elle prie Dieu de tout son cœur et Il lui rend ses deux mains perdues, pour son amour maternel. La femme pouvait dès lors travailler de ses mains et gagner la vie de ses deux enfants. Elle vécut ainsi douze longues années. L’homme revient de la guerre et se met à chercher sa femme et ses enfants et il les retrouve enfin. Ils rentrent au pays et se réinstallent au château. Mais que faisait la mère méchante de la fille sans mains qui avait froidement ordonné de tuer sa fille? Elle fut enfermée dans un souterrain et dévorée par les bêtes.

 

La méthode analytique de Vladimir Propp

L’initiateur de l’analyse structurale des contes, Propp analyse dans son fameux livre Morphologie du conte, la structure générale des contes merveilleux de la tradition russe. Il y fait en effet une distinction entre les «variables» qui sont les noms et les attributs des personnages et des «constants» ou des fonctions par lesquelles, «nous entendons l’action d’un personnage, définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de l’intrigue.» (Propp, 1965: 31). Les fonctions des personnages représentent alors les parties fondamentales du conte:

«Comme le démontre Propp, l’invariant formel permettant la comparaison, l’unité élémentaire du conte n’est pas le motif, l’argument, le personnage, mais la fonction…» (Cerquiglini, 1973: 756).

Ainsi Propp, établit-t-il une liste de 31 fonctions qui représente la base morphologique des contes en général:

 

 

1. Éloignement

2. Interdiction

3. Transgression

4. Interrogation

5. Information

6. Tromperie

7. Complicité

8. Méfait

9. Médiation (moment de transition)

10. Début de l’action contraire

11. Départ

12. Première fonction du donateur

13. Réaction du héros

14. Réaction de l’objet magique

15. Déplacement dans l’espace

16. Combat

17. Marque du héros

18. Victoire

19. Réparation du manque

20. Retour

21. Poursuite

22. Secours

23. Arrivée incognito

24. Prétention mensongère

25. Tâche difficile

26. Tâche accomplie

27. Reconnaissance

28. Découverte de la tromperie

29. Transfiguration

30. Punition

31. Mariage

 

 

 

 

 

 

 

Mais avant les fonctions, tout conte commence toujours par une situation initiale qui vise à décrire la situation des membres de la famille ou du futur héros.

«Bien que cette situation ne soit pas une fonction, elle n’en présente pas moins un élément morphologique important.» (Propp, 1965: 36)

L’analyse structurale du conte selon le modèle de Vladimir Propp

Puisque toute séquence commence par la présence d’un méfait, on aura ici deux séquences dont la première se termine par le mariage et la deuxième par la réparation du premier méfait (la fille retrouve sa santé par une force magique) et par la punition de la mère méchante:

Première séquence:

La situation initiale: une dame avait une fille si belle, que les passants, quand ils l’apercevaient, s’arrêtaient tout court pour la regarder.

1. Méfait (ordre de tuer quelqu’un): la mère demande à deux hommes de tuer sa fille, par jalousie.

2. Première fonction du donateur: les deux hommes renoncent à tuer la jeune fille. Ils tuent un chien pour son cœur et coupent les mains de la fille. Bien que la fille soit victime de la jalousie de sa mère, la mission n’est pas faite complètement et au gré de la mère. Ici, les deux hommes qui sont à la fois opposants et adjuvants de la fille, jouent le rôle d’un donateur qui lui laisse la vie.

3. Médiation (moment de transition): la fille, en fuite, entre dans le jardin d’un château et se nourrit du mieux qu’elle peut, mange ou plutôt grignote les fruits aux arbres.

4. Mariage: le fils de la maîtresse du château, la voit et tombe amoureux de la jeune fille. Alors ils se marient.

Deuxième séquence:

1. Éloignement: l’homme est parti pour la guerre.

2. Tromperie: la famille du jeune homme essaie de se débarrasser de la jeune femme et de ses enfants. Elle trompe la jeune femme.

3. Complicité: la jeune femme se laisse persuader par la famille méchante de son mari.

4. Méfait: la femme est forcément sortie du château avec ses deux enfants. L’un de ses enfants est tombé dans une fontaine.

5. Médiation (moment de transition): un appel au secours est lancé. La mère adresse à Dieu une courte mais fervente prière.

6. Première fonction du donateur: Dieu entend la prière de son amour maternel et lui rend les membres qu’elle avait perdus.

7. Réparation: l’homme revient de la guerre et retrouve sa femme et ses enfants. Ils rentrent au château.

8. Punition: la mère de la fille sans mains est enfermée dans un souterrain et dévorée par les bêtes. Ici, la punition se faite par un pouvoir céleste et non par le héros.

Alors, ce court conte composé de deux séquences, comporte 12 fonctions selon le modèle analytique de Propp. Donc, on peut en conclure que ces 31 fonctions peuvent ne pas être toutes présentes dans un conte, mais s’enchaînent dans un ordre identique.

«Pour ce qui est du groupement, il faut savoir d’abord que tous les contes ne donnent pas, et de loin, toutes les fonctions. Mais cela ne modifie nullement la loi de leur succession. L’absence de certaines fonctions ne change pas la disposition des autres.» (p.32)

Bien qu’on ne puisse jamais ignorer le rôle précurseur de Vladimir Propp dans la promotion des méthodes analytiques des autres structuralistes, son modèle analytique proposé dans Morphologie du conte, semble avoir quelques inconvénients qui seront plus tard évoqués par les autres théoriciens comme Brémond, Greimas et Todorov.

La méthode analytique de Claude Brémond

Suivant la voie ouverte par Propp, Brémond aussi, a essayé de trouver un modèle universel et stable pour l’analyse des récits, mais au contraire de Propp, il a refusé d’insister sur un enchaînement fixe de fonctions narratives. Au lieu d’illustrer la définition propienne du conte et de considérer la fonction comme la plus petite unité du récit, il proposa de prendre en considération la succession logique des fonctions qui s’appelle «la séquence» selon la définition de Propp aussi. En fait, Brémond redéfinit cette notion en considérant toute séquence comme le résultat du départ d’un état équilibré à un état de déséquilibre pour se poser enfin sur un nouvel état d’équilibre. Donc, selon Brémond toute séquence est basée sur trois états:

«1. L’état dans lequel il y a la possibilité de la métamorphose ou du changement. (La situation initiale)

2. L’état dans lequel le changement se fait. (La perturbation)

3. L’état qui est le résultat du changement.» (La Situation finale)

Alors, Brémond conçoit la séquence comme «une structure infiniment plus souple» (Dumortier, 2001: 32) dans laquelle il y a la possibilité du changement selon la condition. Autrement dit, dans le modèle proposé par Brémond, les fonctions ne se résignant pas nécessairement à une succession stricte, se succèdent seulement selon l’éventualité d’un événement et la condition du récit. Alors, au contraire de Propp qui insistait sur la succession identique des fonctions, Brémond met accent sur les possibles narratifs. En fait, pour le narratologue russe, Vladimir Propp, l’ordre de la succession des fonctions était toujours identique:

«La succession des éléments, comme nous le verrons plus loin, y est rigoureusement identique. La liberté dans ce domaine est étroitement limitée, dans une mesure qui peut être déterminée avec précision.» (Propp, 1965: 31).

L’analyse structurale du conte selon le modèle de Claude Brémond

Selon le schéma narratif de Brémond, Ce conte est composé de quatre séquences:

Première séquence:

1. La situation initiale (état d’équilibre): une dame avait une fille si belle, que les passants, quand ils l’apercevaient, s’arrêtaient tout court pour la regarder.

2. La perturbation (état déséquilibré) : la mère était jalouse de la beauté de sa fille, donc elle voudrait la faire disparaître tout à fait. Un jour, elle demande à deux hommes d’emmener la fille dans une forêt loin pour la tuer. Mais au lieu de lui ôter la vie, les hommes coupent ses deux mains.

3. La situation finale (état d’équilibre): on abandonne la malheureuse victime dans le bois. Elle entre dans le jardin d’un château pour mordiller les fruits qu’elle peut atteindre. En la voyant, le fils du château tombe amoureux d’elle et ils se marient.

Deuxième séquence:

1. La situation initiale (état d’équilibre): après le mariage, les époux sont très heureux. On est dans un état équilibré.

2. la perturbation (état déséquilibré): mais ce bonheur ne dure pas longtemps car le jeune homme part pour la guerre. En absence de son mari, La fille sans mains qui est maintenant la mère de deux beaux garçons, est obligée de quitter le château parce que la famille de son mari est mécontente d’avoir une belle-fille infirme.

3. La situation finale (état d’équilibre): elle est partie avec ses deux enfants et ne vit plus chez la famille méchante de son mari. On est de nouveau dans un état équilibré.

Troisième séquence:

1. La situation initiale (état d’équilibre): en dehors du château, la femme et ses enfants sont hors d’atteinte de la famille du jeune homme. Pourtant, il semble exister la possibilité d’un changement. Donc, on est encore dans un état équilibré.

2. La perturbation (état déséquilibré): puisque sa mutilation la rendait maladroite, en se penchant pour puiser de l’eau dans une fontaine, elle y laisse tomber l’un de ces enfants.

3. La situation finale (état d’équilibre): elle prie Dieu de l’aider et il lui rend ses deux mains perdues. Elle peut alors retirer son enfant.

 

 

Quatrième séquence:

1. La situation initiale (état d’équilibre): elle peut dès lors travailler de ses mains et gagner la vie de ses deux enfants. Douze années passent ainsi.

2. La perturbation (état déséquilibré): son mari revient de la guerre et se rend compte de l’absence de sa femme et de ses enfants. Il se met alors à les retrouver.

3. la situation finale (état d’équilibre) : le jeune homme retrouve sa femme est ses enfants. On retourne au pays et on se réinstalle au château.il y a en fait, une réconciliation générale.

La méthode analytique de Julien Greimas

Profondément influencé par la méthode analytique de Propp, Greimas réduit dans son Sémantique structurale, les 31 fonctions à «un modèle de beaucoup plus large extension; le schéma actantiel» (Dumortier, 2001: 30.) Il affirme que selon les relations et les oppositions qui se trouvent entre les éléments du récit, on peut les partager en trois catégories actantielles qui se présentent dans le schéma suivant:

 

 

Actant destinateur                 actant objet                actant destinataire

 

 
   
 

 


Actant adjuvant               actant sujet                  actant opposant

 

(Greimas, 1986: 180.)

 

 

Selon Greimas, entre ces six catégories, il existe les relations du désir (vouloir), de la communication (savoir) et du conflit (pouvoir).

«Trois relations sont distinguées: 1) la relation sujet-objet, relation impliquant les notions sémantiques de «désir» et de «vouloir»: le sujet désire l’objet et veut l’obtenir; 2) la relation destinateur-sujet/objet-destinataire, impliquant celles de «communication» et de «savoir»; 3) la relation adjuvant-sujet/objet-opposant, impliquant celle de «conflit» et de «pouvoir» (Dumortier, 2001: 30.)

Il est à noter que les deux premiers couples; sujet-objet et destinateur-destinataire sont considérés chez Greimas comme la relation la plus essentielle du schéma actantiel. Selon lui, il arrive même parfois que la structure d’un récit soitformée seulement par ces quatre axes fondamentaux.

L’analyse structurale du conte selon le schéma actantiel de Julien Greimas

Ce conte est composé selon le schéma de Greimas, de quatre situations dans lesquelles tous les six éléments pourraient être en relations:

Première situation:

Actant sujet: la mère de la fille

Destinateur: la jalousie

Actant objet: la mort de la fille

Adjuvant: les deux hommes

Opposant: la pitié des hommes envers la fille

Destinataire: la mère de la fille

La mère de la fille (actant sujet) est jalouse de la beauté de sa fille, donc elle décide de la tuer. Comme le destinateur est un être ou un sentiment qui transmet actant objet à actant sujet, ici le destinateur c’est la jalousie de la mère qui la pousse à tuer sa fille. Ceux qui l’aident à se débarrasser de sa fille sont deux hommes pauvres (les adjuvants). Mais au lieu de la tuer, ils lui coupent les mains, donc le désir de la mère n’est pas complètement réalisé. En effet c’est la pitié des hommes envers la malheureuse fille qui agit ici comme un opposant.

Deuxième situation:

Actant sujet: la mère du jeune homme

Actant objet: l’expulsion de la fille du château

Destinateur: l’antipathie de la mère du jeune homme pour la fille

Adjuvant: la guerre et l’absence du jeune homme

Opposant: sans opposant

Destinataire: la mère du jeune homme

La mère du jeune homme ne voulait pas d’une belle-fille sans mains. Alors, dès que son fils part pour la guerre, elle essaie de se débarrasser d’elle. Ici, la guerre agit comme un adjuvant qui aide l’actant sujet à arriver à son but qui est l’expulsion de sa belle-fille. Malheureusement, aucun opposant ne l’empêche de réaliser son désir.

Troisième situation:

Actant sujet: la fille sans mains

Destinateur: l’amour maternel

Adjuvant: Dieu

Actant objet: le salut de l’enfant

Destinataire: la mère (la fille sans mains)

Opposant: l’infirmité

La mère se penche pour puiser de l’eau dans une fontaine, mais l’un de ses enfants y tombe. Puisqu’elle n’avait pas de mains, ne pouvait le retirer. Donc elle prie Dieu de l’aider. Grace à son amour maternel, Dieu lui rend ses deux mains pour qu’elle puisse sauver son enfant.

Quatrième situation:

Actant sujet: le jeune homme

Destinateur: l’amour du jeune homme pour sa famille

Actant objet: la recherche de la femme et des enfants

Destinataire: le jeune homme

Opposant: sans opposant

Adjuvant: sans adjuvant

L’homme (actant sujet) revient de la guerre et se met à chercher sa femme dont il était tellement amoureux et ses enfants. Son amour (destinateur) le pousse à faire tout son effort pour les retrouver. Enfin, ils les rencontrent et ainsi on est témoin d’une réconciliation générale et une fin heureuse pour tout le monde, excepté la mère méchante de la fille qui est dévorée par les bêtes.

La méthode analytique de Tzvetan Todorov

Pour Tzvetan Todorov une séquence complète est seulement composée de cinq propositions. Donc à l’opposé de Brémond qui insiste sur un modèle ternaire pour une séquence narrative, il propose un modèle quinaire pour une analyse plus détaillée.

1. La situation stable (équilibré) par laquelle commence le récit, 2. L’élément perturbateur qui vient rompre l’équilibre de départ. Cet élément perturbe la situation de la séquence et peut avoir une conséquence positive ou négative, 3. La situation déséquilibrée qui le résultat de la perturbation, 4. L’élément réparateur qui vient rétablir une nouvelle situation stable, 5. La situation stable (équilibré) qui est le retour à un nouvel équilibre

«Un récit idéal commence par une situation stable qu’une force quelconque vient perturber. Il en résulte un état de déséquilibre; par l’action d’une force dirigée en sens inverse, l’équilibre est rétabli; le second équilibre est bien semblable au premier, mais les deux ne sont jamais identiques.» (Todorov, 1973: 82)

L’analyse structurale du conte selon le modèle de Todorov

Selon la méthode analytique de Todorov, ce conte est formé de trois séquences simples et linéaires. Toute séquence commence dans un plan plus ou moins cyclique, par une situation d’équilibre qui va être perturbée par un élément perturbateur pour participer à une situation de déséquilibre et à la formation d’un élément réparateur qui conduit le récit au contraire de l’élément perturbateur, vers une direction positive pour arriver une autre fois, à une situation stable et équilibrée qui est le signe d’aboutissement de la séquence.

Première séquence:

1. la situation stable: une dame avait une fille si belle, que les passants, quand ils l’apercevaient, s’arrêtaient tout court pour la regarder. La situation est équilibrée.

2. L’élément perturbateur: mais la mère avait elle-même des prétentions à la beauté et elle était jalouse de sa fille.

3. La situation déséquilibrée: un jour, la mère demande à deux hommes d’emmener la fille dans une forêt loin pour la tuer.

4. L’élément réparateur: mais au lieu de lui ôter la vie, les hommes coupent ses deux mains. On emporte les mains et on abandonne la malheureuse victime dans le bois.

5. La situation stable: La fille, en fuite, entre dans le jardin d’un château où un jeune homme la voit et tombe amoureux d’elle. Ils se marient.

Deuxième séquence:

1. La situation stable: après le mariage, les époux sont très heureux. On est dans un état équilibré.

2. L’élément perturbateur: l’homme est obligé de partir pour la guerre.

3. La situation déséquilibrée: la femme et ses enfants sont seuls dans le château. La mère du jeune homme qui n’aime pas avoir une belle-fille sans mains, essaie de séduire la jeune femme en s’emparant des lettres amoureuses que son fils avait écrites à sa femme et en les substituant d’autres dans lesquelles on lui faisait prononcer des accusations abominables contre sa femme, en but de l’exclure du château. La femme quitte alors le château avec ses enfants, mais puisque sa mutilation la rendait maladroite, en se penchant pour puiser de l’eau, l’un des enfants tombe dans la fontaine.

4. L’élément réparateur: elle prie Dieu de tout son cœur et il lui rend ses deux mains perdues, pour son amour maternel

5. La situation stable: maintenant, la situation est stable. La femme peut vivre en paix et aider ses enfants à grandir.

Troisième séquence:

1. La situation stable: La femme pouvait dès lors travailler de ses mains et gagner la vie de ses deux enfants. Elle vécut ainsi douze longues années.

2. L’élément perturbateur: l’homme rentre de la guerre, et bien que la rentrée de l’homme soit un événement positif au profit du héros mais cela perturbe la situation stable de la séquence.

3. La situation déséquilibrée: la première parole de l’homme est pour sa femme. Sa mère est beaucoup furieuse de voir, malgré tout ce qu’on lui avait dit contre sa femme, il l’aime encore. L’homme la laisse dire la vérité et demande qu’on lui rende sa femme. Mais le fait est que personne ne sait ce qu’elle était devenue. Donc il se met en voyage, décidé à la retrouver en quelque endroit qu’elle soit retirée. Il s’adresse alors à tout le monde pour avoir des renseignements.

4. L’élément réparateur: il peut enfin retrouver sa femme et ses enfants.

5. La situation stable: on s’explique, on s’embrasse, on retourne au pays et se réinstalle au château. La méchante mère de la fille sans mains est enfermée dans un souterrain et dévorée par les bêtes.

Conclusion

L’intrigue simple du conte La Fille sans mains aboutit à l’enchaînement bout à bout et linéaire des séquences, bien que le nombre de ces séquences soit différent d’une méthode à l’autre. Comme on a appris, ce conte est composé, selon la méthode analytique de Propp, de deux séquences successives dont chacune peut comporter le héros propre à elle, ainsi que Propp l’évoque dans son livre Morphologie du conte en faisant une distinction entre les attributs variables et les fonctions constantes. En bref, on peut souligner que pour tous les quatre théoriciens, chaque séquence ou situation commence par un état déséquilibré qui mène finalement à un état stable pour mettre fin à la séquence propienne, au modèle ternaire de Brémond et à la forme quinaire de Todorov.

Quant à Greimas, il préfère définir un schéma de classement des personnages d’où trois couples d’actants; le sujet qui cherche l’objet, l’adjuvant et opposant dont le premier aide le sujet et le deuxième s’oppose à la réalisation de son désir, le destinateur et destinataire qui font agir le sujet. Robert Scholes, critique et théoricien américain, soulève une objection au modèle actantiel présenté de Greimas, dans son livre «Structuralism in literature», en révélant le problème du changement des points de vue du lecteur dans la méthode analytique de Greimas. En effet, il arrive parfois que le lecteur se heurte dans son analyse, à deux actants sujets et en conséquence à deux sortes de schéma actantiel. On soulève aussi deux objections importantes à la méthode proposée par Vladimir Propp; premièrement la succession des fonctions qui doit être nécessairement respectée et deuxièmement la conformité de certaines fonctions avec les autres qui les rendent répétitives. Ainsi, Le modèle quinaire de Tzvetan Todorov qui pourrait être considéré comme la forme dilatée du modèle analytique de Claude Brémond, propose une approche plus détaillée du schéma ternaire de Brémond, ce qui causerait le problème éventuel de ne pas être appliqué à tous les récits. Enfin, il faut ajouter que la méthode analytique de Claude Brémond est à la fois simple et globale d’où un modèle applicable à plusieurs œuvres littéraires. En proposant un modèle ternaire de l’action qui comporte trois bases essentielles de l’évolution d’une histoire, Brémond présente l’un des méthodes les plus applicables aux œuvres littéraires.

Bibliographie

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Sitographie

Www. Touslescontes.com. Consulté le 6 novembre 2014