Les figures de la solitude dans Le Premier Homme, reflet des fantasmes d'Albert Camus

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Auteurs

دانشگاه آزاد اسلامی واحد تهران مرکزی

Résumé

L’œuvre de Camus, surtout Le Premier Homme est le musée de solitudes. L’homme se sent toujours seul dans la famille, dans la société, dans le monde extérieur et intérieur. Mais selon Camus cette solitude n’est pas toujours négative et elle a des aspects positifs. Il y a différents aspects de solitude: la solitude intérieure, affective et sociale. La solitude et le silence sont des thèmes angoissants dans le monde moderne. Le héros du Premier Homme cherche un père toujours absent, alors il se sent seul. Il y a aussi une solitude affective. Il vit dans une famille, à côté d’une mère sourde avec qui il n’a pas de réelle communication. La solitude n’est pas seulement intérieure, nous la sentons dans la société. Nous vivons dans un monde où il y a la violence, la nostalgie, la terreur, l’injustice sociale et le silence de l’univers à nos diverses questions. En suivant Jacques (Camus lui-même) dans son itinéraire solitaire, nous cherchons à déceler d’une part l’acheminement de l’auteur, de l’angoisse à la sagesse et de l’autre à passer la solitude néfaste à une solitude salutaire et fructueuse.

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

Dans la vie bruyante actuelle l’homme cherche la solitude momentanée afin de retrouver la paix du cœur, mais une solitude imposée, inévitable n’est pas facile à être affrontée.

L’homme, comme l’écrivain, demeure dans sa solitude, mais paradoxalement, il ne s’y sent plus seul. Elle lui est alors rendue supportable. Or, pour cela, il n’est pas impératif que l’autre connaisse notre solitude, mais il est essentiel aussi que nous comprenions la sienne.

Il est bon de rappeler que la première forme de la solitude est ontologique, car elle naît de la singularité de chaque homme, de son identité, de ce sentiment qu’il est seul en face de son existence, seul devant la mort. Il existe différentes manières de traiter la solitude et il existe plusieurs appréciations; elle a un rôle important dans la vie des individus, leur permettant d’atteindre à des aspects positifs et négatifs, à une liberté ou un contrôle. Il n’existe aucun moyen de la vaincre, de faire qu’elle ne soit pas, ou même de l’oublier, sauf à tricher avec soi-même. Il faut au contraire savoir l’affronter.

Dans le monde solitaire, on ne peut en effet qu’accepter l’importance de l’œuvre de Camus; on peut en goûter le caractère mystérieux, énigmatique. Jacques, le héros du Premier Homme, reflète la vie de Camus et son acheminement vers la prise de conscience du non-sens de la vie, de la finitude de l’homme face à l’immortalité de l’univers. En général la mort de l’autre amène l’homme à méditer sur sa propre condition mortelle comme dans Caligula. Désormais l’homme confronte à sa finitude n’a que deux choix: se laisser écraser par le destin ou chercher à l’écraser.

Camus ne cherche pas à être solitaire; il vit dans une solitude imposée. La solitude n’est pas comprise comme punition. Elle n’entraîne pas l’angoisse et le désespoir. Elle peut même être source de plaisir. La solitude de Camus s’accepte plus difficilement car son univers nous invite à la quête du bonheur. Camus décide alors d’écrire, convaincu que s’il arrivait lui-même à toucher fortement la sensibilité de ses lecteurs, il se sentirait considéré dans son malheur, en même temps qu’il aiderait chacun à sortir de sa solitude.

Durant sa vie, Camus a connu les diverses figures de la solitude. Le Premier Homme est en quelque sorte le récit inachevé de la courte vie de son auteur ainsi que le récit de ses souffrances. Il nous représente mythologiquement le père de Camus. Les événements similaires de la vie de Jacques avec ceux de Camus nous poussent à considérer son dernier livre tel une autobiographie qui nous retrace l’acheminement de l’auteur de la solitude néfaste à la solitude fructueuse.

Alors pour étendre au plus l’application de cette logique, il était indispensable de développer le thème de la solitude dans Le Premier Homme, l’œuvre qui est, plutôt, le symbole de la solitude de la vie de Camus.

Le Premier Homme est un musée de la solitude. L’ensemble du livre exposé dans ce musée solitaire nous encourage à découvrir ses différents aspects sous trois catégories: intérieure et silencieuse, affective, sociale.

La solitude a pour but de favoriser une action chez Camus et on prend pour l’initiative de la développer davantage, afin d’entrer dans la vie d’un homme qui avait du courage pour agir en faveur de l’homme. En fait nous chercherons, dans cet article, à suivre Jacques, l’incarnation de Camus, dans son itinéraire afin de déceler à travers lui les différentes figures de la solitude et de savoir si la solitude de Jacques est positive ou négative.

La solitude intérieure et silencieuse

«Il n’y a que l’âme, l’âme avec tous ses débordements, ses ivrogneries, ses intempérances d’émotion pleurarde et le reste. Mais l’âme aussi avec sa seule grandeur: la solitude silencieuse.» (Camus, Carnets I, 1989: 205). Cette vérité impeccable incarnée dans les Carnets est directement liée à la plupart des protagonistes de Camus; et le lecteur est parvenu à comprendre le sort de ces protagonistes lié à cette vérité: la solitude de ces héros est aussi la nôtre. Pour éviter des issues tragiques, nous réalisons soudain l’exigence de la tolérance et de la lucidité totale d’une solitude intérieure et silencieuse. La visée de Camus était certainement cette prise de conscience, à la fois générale et particulière, en vue d’une solidarité effective.

Ainsi, si l’on suit ce raisonnement très concis, qui postule au départ l’avènement d’une prise de position personnelle par rapport à une expérience vécue, on devrait prendre en considération ensuite une démonstration philosophique et littéraire ; en effet, les concepts de la solitude intérieure à côté de la solidarité apparaissent au centre de notre développement. L’idée de solitude intérieure envisagée en termes d’évolution (car cette idée présente divers aspects : une image de repos, une création de la nature, ou bien un calme dans l’esprit, une douce paix offerte à nous sous les formes les plus agréables, etc.) correspond, en un sens, au mouvement du particulier au général. Cette idée sera expliquée si l’on considère les mécanismes de lecture et d’écriture dans Le Premier Homme de Camus.

Parler de ce terme, en effet, c’est faire apparaître une tendance: la solitude et le silence sont des réalités angoissantes dans la société moderne. La solitude est à fuir et le bruit est parfois recherché comme un intermédiaire pour l’oublier. Et voilà une chance offerte à tous de vivre cette vérité. Cette analyse semble d’autant plus convaincante car on retrouve dans Le Premier Homme l’évocation de cette angoisse à travers les rêves de Jacques Cormery. Et Camus, d’une manière instinctive, s’apparente aussi au récit de la solitude et du silence de son héros. Le narrateur du Premier Homme a une raison supérieure, une raison importante en se rendant compte de l’art de l’accouchement au début de l’histoire ; comme Socrate qui « accouchait les âmes» de ses interlocuteurs, Camus aussi « nous fait découvrir des vérités grâce à de multiples descriptions.». (Camus,1994: 94)

Ce dernier roman de Camus visait alors à satisfaire une exigence encore plus fondamentale: Camus devait y trouver la force d’un consentement à une solitude intérieure; ainsi son acceptation nous rappelle « les pensées silencieuses», cité par Isodoro Berenstein «Il s’agit de se rapprocher du dicible, en acceptant avec douleur qu’il existe des produits psychiques tels que des souvenirs, des vécus et des affects qui ne sont pas totalement dicibles et, par conséquent un secteur où la capacité d’être seul est instaurée.» (Didier, 2009: 904)

Cette remarque suscite plusieurs réflexions. En premier lieu, si Le Premier Homme témoigne de cette sorte d’acceptation, alors il satisfait l’aspiration à la solitude de l’écrivain. Ce désir s’est toujours opposé chez Camus au dégoût de la solitude néfaste et négative relevée par Didier: «J’aime la solitude dans la mesure où je ne m’y sens pas seul.» (2009: 901)

Aussi, verrons-nous comment Camus, à travers ce roman, parvient à dépasser ce paradoxe. En second lieu, l’acceptation de la solitude et du silence vont également permettre à Camus de commencer à clore la recherche de son père. Ce dernier roman figure certainement la poursuite de cette quête: «À 40 ans, il reconnaît qu’il a besoin de quelqu’un qui lui montre la voie et lui donne blâme ou louange: un père. L’autorité et non le pouvoir.» (Camus, 1994: 333-334)

Cette recherche solitaire et intérieure le renvoie à sa propre enfance, le confrontant de nouveau à l’irrémédiable absence de ce père: «Il retrouve l’enfance et non le père. Il apprend qu’il est le premier homme.» (Camus,1994: 350)

«Il n’était plus que ce cœur angoissé, avide de vivre, révolté contre l’ordre mortel du monde qui l’avait accompagné durant quarante années (…) Jacques Cormery ressent tendresse et pitié pour un père seulement par un mouvement d’âme, une compassion qu’on a pour la mort d’un enfant injustement mort car son père était moins âgé que lui au moment de sa mort.» (Camus,1994: 35)

On aurait pu dire bien des choses sur la solitude intérieure de plusieurs protagonistes de ce roman car tout être humain pourrait être seul en son être profond; c’est ce qui fait sa grandeur: seul parce qu’il ne peut être lui-même complètement; seul pour exercer sa liberté et devenir un être de communion ouvert à tous, etc. La solitude du héros du livre, Jacques Cormery, est d’abord une disposition de son cœur qui laisse la liberté de nous faire vivre l’Amour.

Cormery, double camusien, peut rechercher des temps privilégiés de solitude et de silence matériels car ils sont nécessaires. Ils ne sont pourtant qu’un moyen pour l’aider à grandir dans cette présence continuelle qui révèle ses vrais besoins et n’a jamais fait taire en lui les bruits intérieurs: «(…) [Jacques] ramassé sur lui-même, ravalait une nausée d’horreur, en ressassant les détails qu’on lui avait racontés et ce qu’il imaginait. Et sa vie durant, ces images l’avaient poursuivi jusque dans ses nuits où de loin en loin, mais régulièrement revenait un cauchemar privilégié, varié dans ses formes mais dont le thème était unique.» (Camus,1994: 95)

On voit, par ces lignes, la force et le pouvoir d’un être susceptible de vivre en bonne compagnie avec lui-même. Et la solitude aide ce héros à mieux réfléchir sur des questions fondamentales de sa vie. Ici, la solitude silencieuse est le plus heureux refuge du héros qui pourrait se connaître à la lumière de ce terme. Sinon il a peu d’espoir de vivre en paix avec soi et de ne pas faire le chemin vers soi et vers les autres.

L’évolution de la solitude silencieuse et intérieure est alors à revoir en termes de complémentarité. L’association des notions solitaires ne nous apparaît plus contradictoire quand le déchirement personnel de l’auteur et l’énigme de sa création semblent émaner de leur coexistence.

La solitude ressentie par Camus dans ce texte littéraire est à mi-chemin entre parole et silence. Ni entièrement parole, ni définitivement silence. Cette solitude significative puise dans un lexique établi des sublimes effets d’une vie simple, innocente humaine. Cette solitude, on peut l’insérer et la rapprocher d’un vœu de silence. Elle introduit l’idée que les mots ne suffisent pas ou suffisent peu. Or, Le Premier Homme va refléter le point de vue d’un homme poussé «dans [ses] derniers retranchements» (Camus, Carnets I, 1989: 17), et sa solitude qui contemple le cercle clos de son expérience tout en reconnaissant son royaume après un long exil.

Afin de combattre le sentiment de solitude, Jacques se l’approprie et s’y mesure. Pas de bonheur possible si cette dimension n’est pas intégrée. Il l’accepte et refuse à tout prix d’imposer aux autres sa présence. Mais il est nécessaire de combler les vides ressentis et rencontrer les autres pour partager de réels moments de plaisir. Il apprend à se réconcilier et à ne pas s’ennuyer avec lui-même, à ne pas se laisser envahir par le sentiment de vide. De temps en temps, il combat ce sentiment; il va à la recherche d’une solution pour ce vide auprès des autres. Pour autant, dans ce livre, il n’est jamais question de couper tous liens familiaux et sociaux. Mais renouer avec autrui, dès lors que vous serez en paix avec vous-même afin de trouver le bonheur. Et là aussi on découvre le plaisir de partager, non par nécessité ou intérêt, mais par plaisir d’être juste ensemble.

Le silence et la solitude de Jacques ne présentent pas la révolte bruyante, mais jouent le rôle d’une résistance. Il apprécie alors la voix silencieuse qui permet d’échapper à la pesanteur de la vie qui règne chez l’homme. Il nous semble faire entendre des paroles interdites, d’un désir qui n’a pas le droit de s’exprimer. On pourrait trouver des exemples retentissants dans Le Premier Homme qui marque la poétique de la solitude chez Camus:

«Ni sa mère ni son oncle ne parlaient plus (...) de ce père dont il cherchait les traces, ni des autres. (…), vides de souvenirs et fidèles seulement à quelques images obscures, ils vivaient maintenant dans la proximité de la mort, c’est-à-dire toujours dans le présent. (…), par leur seule présence, ils rouvraient en lui des sources fraîches venues d’une enfance misérable et heureuse, (…). (...), il devait en rester à deux ou trois images privilégiées qui le réunissaient à eux, (…). » (Camus,1994: 149-150)

Le lecteur ne peut imaginer à quel point le double camusien se sent solitaire. Dans sa famille, on se parle peu, tant on est devenu étrangers les uns aux autres. C’est là encore la norme dans les familles les plus pauvres. Jacques est habitué à partager l’espace, à adopter des concessions inévitables ; tout crée la distance mais cela ne doit pas conduire à l’isolement car il y a l’amour de la vie: «C’est dans les hommes que l’homme se réfugie.» (Camus, 1988: 1212)

Cet amour de la vie s’exprime dans la lettre de Camus à Guy Dumur:

«J’ai cru éprouver aussi ce sentiment de solitude et d’abandon. Mais une des rares choses que je sache aujourd’hui c’est que nous ne sommes pas seuls. Il y a la parole et l’écriture, l’amour, la haine ou la violence, aucun de nous n’est désert ni silence absolu. (…) On est toujours seul quand on déserte l’homme parce qu’il n’y a que l’homme qui puisse être le compagnon de l’homme. Et on déserte l’homme quand on s’égare dans les silences éternels. Je suppose qu’il faut choisir : la solitude avec Dieu ou l’histoire avec les hommes. (…) Il me semble que j’ai choisi. Aucune vérité ne me paraît valable si elle n’est pas atteinte à travers les êtres, je ne crois pas à la solitude (…).» (Camus, 1988: 1670- 1671)

L’étude de la solitude silencieuse au Premier Homme a permis jusqu’à présent de faire émerger une problématique plus personnelle. Cette étude touche la solitude existentielle de l’homme absurde et celle du fils confronté au silence de sa mère. Il s’agit pour Camus de combler l’absence du père et son exil sera placé sous le signe de cette recherche. Mais pourquoi le héros n’est-il jamais seul avec sa solitude? Peut-on parler de la solitude silencieuse et intérieure comme le fruit de cette solitude où le besoin d’une communication s’est amplifié et est toujours ressenti? Peut-on dire que le point de départ de cette solitude intérieure était dans la famille ? Une situation familiale qui a détruit la part de la communication, la part de la disponibilité? Il nous semble que dans une telle ambiance, la solitude des personnages du Premier Homme est le contenu de l’ensemble du roman et pourrait être considérée en tant que l’épanouissement de l’être, de l’individu. En un mot, il s’offre à l’homme. Cela lui permet de se retrouver face à des questions personnelles, à des réflexions. Ce que l’écrivain semble vouloir signifier ici, est le désir naturel de tout individu à accéder à son individualité. On se rappelle le jeune Jacques Cormery confronté à la solitude:

«Un enfant n’est rien par lui-même, ce sont ses parents qui le représentent. C’est par eux qu’il se définit, (…). C’est à travers eux qu’il se sent jugé vraiment, (…). (…), on est jugé, bien ou mal, sur ce qu’on est et beaucoup moins sur sa famille (…). Mais il eût fallu à Jacques un cœur d’une pureté héroïque exceptionnelle pour ne pas souffrir de la découverte qu’il venait de faire, de même qu’il lui eût fallu une humilité impossible pour ne pas accueillir avec rage et honte cette souffrance de ce qu’elle lui découvrait de sa nature. Il n’avait rien de tout cela, mais un dur et mauvais orgueil qui l’aida (…). Avec tout cela, Jacques ne désirait nullement changer d’état ni de famille, et sa mère demeurait ce qu’il aimait le plus au monde, même s’il aimait désespérément.»(Camus, 1994: 222-223)

La solitude silencieuse et intérieure dans Le Premier Homme n’est pas opiniâtre; elle n’est pas la seule issue à laquelle Camus puisse s’attacher. Aussi, une bienveillance qui s’étend-elle à tous les hommes indistinctement y est comprise. La parole interdite, l’absence de liberté d’expression, le silence forcé ne brise jamais l’auteur. Elle inspire à l’homme pour faire exploser la parole de l’Être à la manière plus efficace. Elle n’est pas la frustration car elle ouvre la voie à d’autres médiations littéraires dont le but est le fort désir de Camus et de Jacques et qui les amènent vers la prise de conscience.

La solitude affective

Au cours de son enfance, non seulement il dépend de sa famille pour sa vie et pour sa sécurité, mais, par l’intermédiaire de ces premières relations, nous prenons conscience de ce qui est à la base de l’identité camusienne. Il n’a pas peur de la solitude, de la séparation et du silence parce qu’il les vit en quelque sorte comme symboles d’un homme solitaire. L’écrivain pressent que sa sensibilité profonde cache une vérité qui, si elle s’exprimait, le séparerait des autres hommes.

On précise encore qu’il y a des temps où Camus ne croit pas à la solitude, mais il la fuit et se convainc qu’elle est impossible. Ainsi crée-t-il Jacques pour se donner à lire.

La solitude affective de Camus est l’expérience d’un homme seul. L’absence d’un contact vrai avec les autres et avec lui-même marque certains moments particuliers de sa vie. Elle naît du manque de rapports interpersonnels significatifs; la solitude affective indique une condition physique et sociale de l’être seul; elle montre la souffrance de se sentir seul, le sens du vide et du manque.

Dans Le Premier Homme, cette solitude se perçoit bien au cours du récit de la vie de Jacques. Le double de Camus se sent seul alors qu’il est en compagnie d’un grand nombre de personnes. Beaucoup de choses dépendent du sens que nous donnons à la solitude que Jacques a vécue et cela explique bien la cause de sa solitude, ainsi que la manière dont il la juge et l’accepte. Chez Jacques, le manque des besoins relationnels, affectifs et d’appartenance, qui sont pour lui fondamentaux, mène à la solitude. Pour expliquer le degré de cette solitude perçue et vécue, il semble que l’on doive insister sur les attentes personnelles et la discordance entre celles-ci et la réalité. Il est vrai que les attentes inassouvies de rapports humains créent facilement chez le héros du Premier Homme un sentiment de solitude. Il est vrai que le sentiment de solitude affective naît aussi des échecs relationnels et de l’interprétation que nous donnons à celle-ci.

Cette solitude intérieure et existentielle dépend des circonstances familiales de Jacques Cormery, entouré de sa mère, de sa grand-mère, de son frère, de ses oncles, et de ses amis. On pourrait ajouter ces protagonistes à la solitude du monde, à l’abandon car ils ont tendance à se retirer de tout le monde.

«Ce sentiment de solitude qu’on éprouve authentiquement, il vient peut-être de ce qu’on délaisse les hommes et qu’on s’adresse à ce qui ne peut pas répondre, c’est-à-dire à soi-même ou à quelque puissance inconnue. On est toujours seul quand on déserte l’homme.» (Camus, 1988: 1670)

Il est probable que cette sorte de solitude est un passage obligé, et c’est le moyen de reconquérir la communication avec les autres d’une façon différente. Elle fait partie de l’être humain. Nous sommes tous susceptibles de la vivre à un moment de notre vie. Elle n’a pas d’âge car nous sommes susceptibles d’être seuls. Des moments fragiles concernent divers personnages du roman, notamment le héros, peuvent aussi avoir une certaine influence. La solitude de la mère, veuve du héros chez qui la perte affective causée par l’absence du conjoint est souvent accompagnée d’une perte sociale étendue. Chez elle, isolée, la solitude se colore diversement selon qu’elle n’a pas été choisie, subie. Chez la grand-mère, la personne âgée, il y a une solitude cherchée comme un retour à l’intériorité et une solitude imposée, résultat d’une mise en marge sociale. On trouve une plus grande vulnérabilité à la solitude chez les personnes qui n’ont pas une compétence adaptée pour tisser les rapports qui les aident à surmonter la solitude aussi bien affective que sociale.

Le problème du cheminement du mouvement de la pensée camusienne dans Le Premier Homme portera la marque de ce ressentiment naissant, mûri tout au long de la vie artistique de Camus. Peut-être cette solitude n’est-il qu’une manière d’orienter le point de vue de Camus autour d’une entité mystérieuse dont l’écrivain ne détourne jamais le regard: un mouvement incessant de la conscience convergeant vers un point unique: l’amour.

Le style ni totalement formaliste ni réaliste, spécialement dans Le Premier Homme, met en lumière un récit personnel ou impersonnel nourrie du thème de la solitude. Il décrit des moments de la vie, marqués par la douleur et la fragilité, dans lesquels on est plus vulnérable à la solitude. Celle-ci est une composante significative de l’expérience humaine dans laquelle il y a un plus grand besoin affectif-relationnel, où l’on donne plus d’importance aux relations et où l’on est donc plus sensible à leur absence ou à leur inconsistance (même seulement perçues et non réelles). La solitude frappante de l’œuvre de Camus, surtout Le Premier Homme, peut être physique, sociale, affective et aussi spirituelle ou métaphysique.

Dans Le Premier Homme, l’usage de la troisième personne du singulier, indiquant normalement que l’auteur se place dans une position de pure extériorité, dissimule en fait la subjectivité de l’auteur. Camus y introduit une couleur formaliste qui limite le caractère autobiographique de son récit, et qui lui confère son unité. L’espace du roman est alors ce qui est enclos dans un champ visuel et mental déterminé. Le fond du récit profite d’une forme «plus extérieure» pour décrire la solitude. Cette forme qualifiée « plus extérieure» met l’accent sur la substitution de «il» à «je». Ainsi, on pourrait focaliser sur l’itinéraire d’une solitude qui est évolutive, celle qui tourne autour de ce sujet central dans l’optique de Camus: la mère et le fils. Ce rapport humain attribue au Premier Homme des facteurs pour que ce chef-d’œuvre puisse nous parler des «grands traits de la vie intérieure», le royaume des ombres: «Ce qui est recherché, c’est bien de pouvoir ‘‘parler avec’’ et donc aussi d’être écouté et si possible compris. Nos sociétés ne prennent plus en charge l’écoute (…), la vie quotidienne est devenue ‘‘dure et froide’’, surtout faite de relations impersonnelles au sein de systèmes abstraits, désincarnés et désenchantés.» (Baudry, Sorbets et Vitalis, 2002: 99)

Or, la solitude affective du Premier Homme nous fait découvrir des temps immémoriaux pour un auteur qu’il a pris l’habitude de penser et d’affirmer des vérités humaines. Cette solitude est une attitude qui cherche à s’accorder avec les sources profondes et intérieures de la vie: l’amour, la tendresse, etc. Il est nécessaire à dire que cette attitude vient parfois de l’exclusion familiale, sociale, celle qui est difficile à gérer.

Ici, on croit que ce serait intéressant de regarder certaines causes particulières de la solitude affective et en percer les énigmes. On constate qu’il y a une immense mutation familiale et sociale; et c’est certainement le changement des rapports entre les membres de la famille et la société qui est le point de départ de cette solitude affective.

Il ne faut pas oublier ce point important: tous les moyens ne renvoient qu’au monde solitaire de Camus où on voit Catherine, mère de ce dernier, veuve à trente-deux ans, qui doit élever deux garçons dont le plus jeune n’a même pas un an. Un travail pénible, une surdité qui lui font accepter comme inévitable la mort de son mari, d’autres épreuves ne sont pas de trop pour cette femme digne, silencieuse, infirme dont le détachement naturel donne la première leçon d’impassibilité à son fils; cette mère si sage, si silencieuse, si absente, sera toujours présente dans les œuvres de Camus. Cette personne passive, simple, influencera tous les personnages muets chez Camus, celle qui semble s’en remettre au destin. L’image de cette mère hantera des manifestations de la solitude affective. Il se sent seul mais il aime toujours cette mère en silence. Ce sentiment solitaire est à côté d’une affection indiscrète pour montrer la grande estime de Camus pour cette mère toujours silencieuse.

Dans Le Premier Homme, des modèles montrent bien le besoin d’attachement et de liens sociaux entre la mère et le fils, une motivation principale de l’action du héros mais au second plan, la solitude devient évocatrice de la souffrance et du désordre intérieur de Jacques Cormery seul: «Elle ne savait pas lire non plus, mais de plus elle était à demi sourde. Son vocabulaire enfin était plus restreint encore que celui de sa mère. (…) Sa vie était sans divertissement. (…) Elle ne pouvait non plus écouter la radio. Et quant aux journaux, elle feuilletait parfois ceux qui étaient illustrés, se faisait expliquer les illustrations (…) et refermait le magazine pour regarder de nouveau par la même fenêtre le mouvement de la même rue qu’elle avait contemplé pendant la moitié de sa vie.» (Camus,1994: 110-111)

Ces êtres seuls ont besoin d’une vraie compétence relationnelle pour s’introduire et se présenter. C’est pourquoi Jacques a besoin d’un lien affectif profond avec une figure de référence, c’est-à-dire sa mère. Cette figure intime et constante, toujours présente mentalement out absente physiquement, est une thérapie pour soigner l’angoisse d’être seul pour le héros.

«Catherine Cormery se penchait par-dessus son épaule. Elle regardait le double rectangle sous la lumière, la rangée régulière des lignes; elle aussi respirait l’odeur, et parfois elle passait sur la page ses doigts gourds et ridés par l’eau des lessives comme si elle essayait de mieux connaître ce qu’était un livre, d’approcher d’un peu plus près ces signes mystérieux, incompréhensibles pour elle, mais où son fils trouvait si souvent et durant des heures une vie qui lui était inconnue et d’où il revenait avec ce regard qu’il posait sur elle comme sur une étrangère. La main déformée caressait doucement la tête du garçon qui ne réagissait pas, elle soupirait, et puis allait s’asseoir, loin de lui.» (Camus,1994: 110-111)

Cette solitude conduit le héros à l’autonomie et donc au développement de sa personnalité sous de multiples aspects. On se rend compte qu’un héros a la force de s’écarter de ses proches, de sa référence affective pour retrouver, grâce à eux, ses droits à la vie dans la solitude. On n’oublie jamais Camus qui a vécu dans le petit appartement de Belcourt avec sa grand-mère maternelle.

Lorsque l’on se prive de l’affection humaine, alors on ajoute à l’abandon et à la solitude affective. Ainsi, dans son ensemble, cette solitude partira plutôt de L’Étranger pour aboutir au Premier Homme, afin de suivre l’évolution de Camus, tant sur le plan philosophique que personnel.

Grâce à des commentaires lucides de l’auteur évoqués en annexe du Premier Homme, grâce à ses paroles effectivement précises, grâce à ses interprétations au sens littéraire, la solitude affective de Camus, cette vérité personnelle, ne reste plus ambiguë. Ce dernier roman de Camus montre bien le mouvement des forces contraires d’un homme qui a senti la solitude dans les conditions de la vie familiale et quotidienne même dans les habitudes de taille réduite ; d’un homme qui est arrêté dans sa solitude pour parler des réalités importantes de la vie humaine et il en veut plus en sortir: «Il savait qu’il allait repartir, se tromper à nouveau, oublier ce qu’il savait. Mais ce qu’il savait justement, c’est que la vérité de sa vie était là dans cette pièce… Il fuirait sans doute cette vérité. Qui peut vivre avec sa vérité? Mais il suffit de savoir qu’elle est là, il suffit de la connaître enfin et qu’elle nourrisse en soi une ferveur secrète et silencieuse, face à la mort.» (Camus,1994: 349)

Il faut dire que les liens de nécessité et d’amour retiennent les solitaires dans ce dernier roman de ce grand penseur du XXe siècle. Dans Le Premier Homme, le monde fermé de Catherine Cormery signifie que l’on ne doit pas rester indifférent à sa solitude. Le mutisme de cette femme est propre à une personne seule affrontant l’angoisse de sa vie. Son fils, Jacques, dans les décisions qu’il doit prendre, la soigne et l’accompagne d’une manière imperceptible. Leur douleur est commune, même lorsque quelqu’un leur propose la présence et le partage. Il perçoit qu’elle peut souffrir avec lui. Jacques vit la solitude par l’amour de sa mère. Le manque de l’affection fulgurante de sa mère, ainsi que celle de sa grand-mère, est envahi par des émotions qu’ils ne réussissent à gérer que dans la solitude. Parfois ils s’isolent physiquement pour se laisser aller.

La solitude est souvent aggravée par le manque de parole, d’enthousiasme et par la pauvreté. Le plan communicatif, affectif et relationnel est significatif de ces manques. En lisant les diverses lignes du roman, on est frappés par la gêne de tous les rapports, la gêne de dire, d’entendre. Les héros se sentent incapables de communiquer vraiment, authentiquement: «Et quant à sa mère, vers qui [Jacques] courait maintenant, il semblait que rien ne réduirait sa douce ténacité, puisque des dizaines d’années de travail épuisant avaient respecté en elle la jeune femme que Cormery enfant admirait de tous ses yeux.» (Camus1994: 68)

Or, l’expérience solitaire du héros du Premier Homme commence à la période de l’enfance. Par conséquent, ce que laisse transparaître le vécu personnel de la solitude de l’auteur correspond à la petite enfance, où se constitue la subjectivité d’un individu, et à la jeunesse, où survient sans doute le premier «désaccord fondamental qui sépare l’homme de son expérience pour trouver un terrain d’entente selon sa nostalgie, un univers corseté de raisons (…).» (Camus,1962: 136)

On pourrait dire que la solitude affective serait la plus sublime et la plus nuageuse de l’expérience de Camus. Comme son héros, il a senti le besoin d’exprimer ses propres sentiments, d’éclairer les problèmes, de chercher une consolidation et de développer les relations. Mais le mécontentement issu de la non-communication, dans Le Premier Homme, peut provoquer un sentiment de solitude affective sous divers aspects.

Dans cette analyse, on peut relever un autre facteur pour la solitude affective de Camus enracinée dans ses œuvres, notamment dans ses romans et ses pièces de théâtres. En effet, la solitude va continuer de l’enfance à l’adolescence chez Camus. Celui-ci ne cesse d’en souffrir dans l’épreuve et le vide de la maladie qui l’attend. Le corps fiévreux s’impose en tyran absolu et l’avenir même est bloqué par un seul projet: guérir. Pour cela, il change même de pays, va dans les Alpes. C’est la rupture la plus radicale, l’abandon singulier et soudain du monde et des hommes. L’exil de la tuberculose signifie engourdissement affectif, passivité. Camus, incroyant, n’a pas la ressource de se tourner vers Dieu. C’est le face à face avec lui-même. L’adaptation du jeune adolescent de dix-sept ans a dû être difficile, vu son tempérament impétueux et instinctif.

On peut dire que lorsque l’on pose la question de la solitude affective, on se dit que l’on a encore du chemin à parcourir, il y a des changements de comportement car elle s’élabore différemment. Elle se reconstruit car elle est une démarche personnelle. Par rapport à la silencieuse, cette sorte de solitude chez Camus peut se développer et prendre un aspect social. Petit à petit, le Camus solitaire s’efforce d’aller vers les autres en leur adressant des mots aimables et un sourire généreux. L’enthousiasme de Camus ne saute pas aux yeux mais il y a toujours quelqu’un pour en sourire.

La solitude sociale

«Comme Rousseau, Camus vient d’ailleurs. Cet ailleurs est à la fois géographique et sociologique.» (Guérin, 1993: 13)

Une autre forme de solitude frappe l’esprit de celui qui imagine la solitude intérieure, silencieuse et affective. Il y voit une autre existence soigneusement organisée; celle qui n’empêche jamais l’auteur d’avancer peu à peu dans la peau d’un personnage solitaire de la société. Ici, l’idéal solitaire suppose soumission et renoncement délibéré de l’homme à ses droits, à son indépendance, à sa force mais, à l’inverse, ces exigences apportent à Camus toutes les sources de création qui lui sont nécessaires.

La solitude est souvent due à des événements extérieurs mais également à soi-même. Pendant un temps d’hivernage silencieux et affectif se développe une autre forme de solitude que l’on pourrait nommer pour certaines raisons «sociale».

Dans l’œuvre camusienne, la solitude sociale est en rapport avec le silence. Elle utilise le silence pour le briser. Elle dénonce la violence, la nostalgie, la terreur, l’injustice sociale, le silence, etc. de manière silencieuse. Elle le fait stratégiquement. Cette sorte de solitude accepte le rôle de la conscience dans le temps. Elle a la société pour objet; elle la sollicite; et elle développe la richesse humaine chez Camus.

Examinons un cas précis et attardons-nous un moment sur l’analyse du rapport de la solitude sociale avec le vécu de Camus vivant l’absurdité de la vie, celui qui ne justifie jamais l’autodestruction et le nihilisme. Cette solitude peut être vécue par le silence ou la création. Elle donne un sens à la vie de Camus, «une liberté», et ainsi ce dernier se révolte contre l’inévitabilité du destin de l’homme condamné à accepter «l’ordre du monde.»

À la lumière de son discours prononcé en Suède pour la remise du prix Nobel, il est clair que la force qui soutient Camus à travers les épreuves est la création et une solitude qui l’attire douloureusement. Ce silence, cette solitude et cette création l’amènent parfois au désespoir. La tâche est rude mais il choisit la parole et la difficulté. Il fait sienne la solitude et l’intègre à son art. Elle sert à faire entendre sa voix, porteuse de la vérité, du malheur et de l’espérance. L’artiste puise à la source de la solitude pour bâtir son œuvre, comme en témoigne ce passage des Carnets: «Au bout d’une semaine de solitude, sentiment aigu à nouveau de mon insuffisance pour l’œuvre que j’ai commencée avec la plus folle des ambitions. Tentation d’y renoncer. Ce long débat avec une vérité plus forte que moi demandait un cœur plus dépouillé, une intelligence plus vaste et plus forte. Mais que faire? Je mourrais sans cela.» (Camus, Carnets II, 1989: 196)

Camus a besoin de la solitude sociale, non comme simple pause dans le cours de sa vie, mais comme expérience de croissance, occasion précieuse pour se débarrasser de ce qu’il est. Il passe par la solitude sociale pour réaliser son propre Moi, en affrontant les découvertes et les conquêtes au cœur des périls et tourments. Dans le moment de la solitude sociale, on peut aussi récupérer des capacités réflexives, symboliques et récréatives. Camus philosophe, politicien, journaliste, romancier et homme de théâtre, a besoin de solitude sociale, d’un espace intérieur qui soit à l’abri de l’envahissement et du regard des autres. Un lieu où il soit possible d’interrompre les sollicitations continuelles de la société, de récupérer les énergies ou simplement de prendre soin des parties les plus fragiles de son Moi.

Le silence, propre à l’écrivain dans sa création, mais aussi celui des autres, les humbles, les hommes voués aux silences («Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art» (Camus, 1957: 14), précédant la parole et la création, sont un moyen de dépasser l’absurde; et la solitude fait entendre à Camus la sourde musique de la vie dont, en tant qu’être humain, il ne perçoit que quelques sons. La création littéraire utilise les mots et la solitude de Camus la fait vivre, et la libère. De même, la solitude sociale traduit des «vérités» où règnent le mutisme, la fermeture, et l’antithèse des origines.

La solitude est à la fois consentement et révolte mais pas fuite; elle utilise le réel, le vivant, et en souffre. Elle traduit le désespoir ou plus exactement une nostalgie. Elle apparaît aisément quand les orifices de la vie, le fleuve de la vie sont difficiles à dompter, à maîtriser, à saisir. Elle apparaît quand la souffrance terrestre est plus cruelle à assumer. Elle est acceptée car l’homme comprend pourquoi il souffre, et il se révolte. La révolte porte la vérité et le silence; la solitude sociale fuit vers le «désert» et Camus la conquiert, y vit et la structure.

De là, naît l’engagement politique de l’individu, mais Camus vit son propre engagement comme une solution transitoire, car il se situe «au-dessus», dans une sorte de parti qu’il définit ainsi: «Est-ce qu’on peut faire le parti de ceux qui ne sont pas sûrs d’avoir raison?» (Berne, 1967: 203)

En effet, la solitude sociale naît au moment où Camus sent que l’on lui a enlevé quelque chose, et qu’il est obligé de tout recréer ; on attend, chez Camus, la nécessité à s’émanciper. Il pense que chacun est seul responsable de sa régression sociale. Camus appelle la solitude contre laquelle sa vie se dirige. De là vient le mépris avec lequel l’auteur désigne et accuse son passé ou son présent. La lutte dans la solitude serait donc d’abord une lutte contre les productions les plus repoussantes de l’action humaine. Il s’agirait alors d’interroger, ce qui rend cette solitude plus actuelle.

Alors que l’on souligne l’importance de la solitude sociale de Camus, pour satisfaire les besoins de communication, de participation, de considération, de partage, il est important de souligner que, pour être bien avec les autres, il faut apprendre à savoir bien se tenir seul, sans avoir peur de l’isolement physique comme s’il était le pire des maux, un signal d’abandon affectif et de faillite sociale, mais plutôt une occasion pour un retour à un dialogue plus profond avec soi-même. Dans ce climat, on peut s’arrêter sur le choix du thème du désert, quand Camus relate un voyage en Toscane, la visite d’une Italie bruyante; on aurait mieux compris Tipasa ou Djémila, des déserts. Chaque lieu révèle une situation solitaire particulière, un paradoxe qui fait que l’on peut sentir Camus seul au milieu de la foule.

On peut proposer bien des réactions: une maison, une rue, un pays, un voyage, un climat etc. exigent une solitude sociale. Ce qu’Albert Camus appelle par ailleurs un dur tête-à-tête avec le malheur, la violence et l’injustice:

«Solitude de cette grande maison, de la ville morte. Le temps coule, sensible, en moi, et la respiration me revient. Autour de Cordes sur le cercle parfait des collines le ciel repose, tendre, aéré, à la fois nuageux et lumineux. La nuit, Vénus, grosse comme une pêche, se couche avec une rapidité folle sur la colline de l’Ouest. Elle s’arrête un moment sur la ligne de crête, puis disparaît brusquement, aspirée comme un jeton dans une fente. Aussitôt les étoiles pullulent et la voie lactée devient crémeuse.» (Camus, Carnets III, 1989: 203)

Dans Le Premier Homme, la solitude sociale est aussi liée aux responsabilités que les personnages prennent dans la vie. Un veuvage chez Catherine Cormery signifie assumer seul la charge de la famille, et de nouvelles orientations s’imposent. Ici des situations peuvent être vécues comme un abandon, et la nécessité de faire face seul. C’est une perception assez extérieure à la solitude qui permet à l’individu de se recentrer dans ses activités: «(…) Fasciné par cette solitude où ils se trouvaient entre le ciel et la mer, également vastes, et, quand il se retournait, la plage lui paraissait comme une ligne invisible, une peur acide le prenait au ventre et il imaginait avec un début de panique les profondeurs immenses et obscures sous lui où il coulerait comme une pierre si seulement son oncle le lâchait.» (Camus,1994: 115)

Ou la mère de Jacques qui affronte seule de telles choses:

«(…) cette maladie de jeunesse (au fait, selon la grand-mère, c’était une typhoïde. Mais une typhoïde ne laisse pas de semblables séquelles. Un typhus peut-être. Ou quoi? Là encore, c’était la nuit), puisque cette maladie de jeunesse l’avait laissée sourde et avec un embarras de parole, puis l’avait empêchée d’apprendre ce qu’on enseigne même aux plus déshérités, et forcée donc à la résignation muette, etc.» (Camus,1994: 93-94)

C’est la solitude qui peut arriver à l’homme, à celui qui se sent seul parce qu’il vit quelque chose de traumatisant, de particulier. Jacques et, à ses côtés, sa mère, se sentent seuls mais c’est quasiment métaphysique. Ils sont eux, face au monde. Mais il faut arriver à gérer la solitude.

Quand on parle de l’acceptation de la solitude dans Le Premier Homme, on fait référence à cette solitude qui peut être un ressort, un mécanisme intérieur d’acceptation, mais qui laisse les individus seuls face aux grandes questions. Le souci du quotidien fait que l’on réfléchit peu sur le sens de l’existence. Mais chez Camus, à l’inverse, cette solitude a une force quel que soit le degré d’action. La solitude sociale mal vécue de l’intérieur est liée à des circonstances extérieures.

Il convient d’abord de revenir sur les rapports entre l’œuvre d’art et l’expérience personnelle de l’auteur. Si nous revenons aux sources de l’inspiration camusienne, la solitude sociale exhale tout à coup le parfum émouvant d’une réalité de l’époque. Et c’est cette solitude à côté d’autres éléments qui conduit Camus à la nécessité d’écrire. Dans Le Premier Homme, la solitude sociale n’est pas un fléau, même si cela touche tout le monde. Alors cela touche tout le monde, et là on parle de la solitude qui fait parler de la vie. Elle dépend de la façon dont les personnages l’utilisent. Elle est un liant exceptionnel pour des personnages qui peuvent s’intégrer difficilement.

Dans Le Premier Homme, la solitude sociale est en fait une défense, une coquille contre ce qui menace la subjectivité; Jacques Cormery et son histoire est le lieu de la confrontation avec l’extérieur, mais aussi avec une séparation intérieure qui le divise. Le monde autour de lui ferme ses portes parfois et l’isole hors des frontières naturelles. Mais cette brisure entre lui-même et le monde est peut-être finalement aussi précaire que celle qui le sépare de lui-même. Bien entendu, il s’agit de «consommer la splendeur et l’inutilité d’une vie d’homme.» (Camus,1962: 139)

L’immense expérience de la solitude sociale de Camus s’applique aussi aux nouvelles circonstances de son époque; elle est l’effet de groupe, ou plutôt de masse, et se fait largement sentir. Et Camus aurait un sentiment fabriqué d’une solitude présente s’ouvrant sur d’autres horizons. L’un des effets les plus caractéristiques et par conséquent les plus remarquables de la solitude camusienne, est qu’elle est vue de l’intérieur et de l’extérieur.

Elle nous invite à la volonté d’inventer ou réinventer un autre présent, regarder devant soi et avancer pour aller vers les autres en sachant que l’on pourra offrir un peu plus de soi.

L’attitude de Camus face à la vie s’exprime de la façon la plus nette, la plus complète. Ce dernier s’est exilé pour combattre l’injustice dans le monde, en dénonçant l’illégitimité de toute condamnation à mort, au regard de l’impossibilité d’une innocence absolue.

Pour que règne la fraternité, il préconise que chaque homme doit respecter la vie de tous ses semblables, quels qu’ils soient. Est-ce là un nouveau mode de recréation? Camus définit ainsi la première valeur de la révolte: «Quoi que nous fassions, la démesure gardera toujours sa place dans le cœur de l’homme, à l’endroit de la solitude. Nous portons tous en nous nos bagnes, nos crimes et nos ravages. Mais notre tâche n’est pas de les déchaîner à travers le monde; elle est de les combattre en nous-mêmes et dans les autres.» (Camus,1975: 372)

Or, pour rester dans la logique de ce raisonnement, Camus devait se sentir également solidaire des meurtriers dans sa solitude. Il avoue cette amère conséquence dans Le Premier Homme: «Jacques, qui était jusque-là senti solidaire de toutes les victimes, reconnaît maintenant qu’il est aussi solidaire des bourreaux.» (Camus, 1994: 353)

Cette contradiction va devenir la principale cause de son déchirement lors qu’éclatent les violents conflits en Algérie. Car, les principes qu’il a acquis durant son exil restent inefficaces devant l’injustice qui frappe sa terre natale, et l’empêchent même de condamner entièrement les hommes qui tirent pourtant sur les siens.

Ce souci de neutralité apparaît dans Le Premier Homme, dans une scène où Jacques aide un arabe innocent à la suite d’un attentat meurtrier contre les Français. Mais en même temps, l’effroi et la résignation de sa mère le renvoient à la culpabilité de celui qui a abandonné les siens: «C’était lui qui ne pouvait endurer le visage pincé d’agonisante qu’elle avait eu soudain. ‘‘Viens avec moi en France’’, lui dit-il, mais elle secouait la tête avec une tristesse résolue: ‘‘Oh ! Non, il fait froid là-bas. Maintenant je suis trop vieille. Je veux rester chez nous.» (Camus,1994: p.89)

La vie de Jacques lui a offert l’expérimentation d’une multitude de situations à travers lesquelles il se construit. Le chemin vers soi-même est sans aucun doute le plus long à parcourir, sans garantie absolue de le faire jusqu’au bout. L’expérience de la solitude vécue se propose comme une parenthèse au cours de laquelle il peut prendre un peu plus de temps pour aborder certaines questions telles que l’injustice sociale, le meurtre, la violence etc.

Solitude et socialité ne sont pas deux réalités opposées et incompatibles, mais complémentaires, précieuses toutes deux en vue de sa propre croissance. En fait, sa solitude est une arme, un pouvoir pour faire face aux injustices sociales: «La solitude, c’est le pouvoir» (…). Le pouvoir, aujourd’hui, pour des milliers de solitaires, parce qu’il signifie la souffrance de l’autre, avoue le besoin de l’autre. La terreur est l’hommage que de haineux solitaires finissent par rendre à la fraternité des hommes.» (Camus,1975: 304)

La solitude sociale de Camus implique de savoir créer une relation intelligente d’aide, de savoir reconnaître le besoin de relation et le désir d’être seul en alternant en des temps et des manières diverses, présence et éloignement, proximité et distance. Dans Le Premier Homme, l’écrivain confesse son propre mensonge dans le respect des valeurs qu’il prône: «Chaque instant l’avait relancé vers d’autres instants, chaque être vers d’autres êtres, il n’avait rien aimé pour finir de ce qu’il avait choisi (…). L’amour véritable n’est pas un choix ni une liberté. Le cœur, le cœur n’est pas libre. Il est l’inévitable et la reconnaissance de l’inévitable.» (Camus, 1994: 354)

Ainsi, dans Le Premier Homme la solitude du héros est une vérité de l’ordre d’une sincérité personnelle. Elle renvoie l’homme au face à face avec le monde. En écrivant Le Premier Homme, Camus affiche donc le désir volontaire de se distancier de ce qui constitue sa solitude: le sentiment absurde de la condition humaine et une vérité personnelle obscure. Mais alors même qu’il les refuse, l’auteur affirme leur existence. Il révèle ainsi une part de lui-même pour se rapprocher des hommes et assouvir sa soif de vie. C’est vrai que Jacques Cormery construit sa vie sociale dans sa famille solitaire et déstabilisée où il lui est parfois difficile de trouver une vie relationnelle et affective équilibrée.

Ce qui est évident, c’est la vie d’un auteur et son œuvre qui deviennent pour nous très vite indissociables de la solitude. La confrontation de l’injustice et de la solitude sociale, sur ce chemin, pourrait répondre à toutes les réactions de Camus dans le domaine de la politique.

Conclusion

Dans Le Premier Homme, Camus entreprend un intense voyage solitaire dans la mémoire. L’auteur se laisse alors aller à un lyrisme inhabituel, et ses longues phrases précipitées, jamais retravaillées rappellent l’écriture d’un homme solitaire, qui cherche à exploiter les profondeurs de l’être.

Nous pouvons donc déduire que la solitude camusienne devient en quelque sorte un abri où le drame humain existe, où on sent la vulnérabilité humaine. La création camusienne, aussi, devient alors un moyen de rejoindre chacun dans sa solitude, et aussi de la dépasser. S’il fait l’apologie de l’art, c’est qu’il ressent l’impression d’une dualité intrinsèque. Et pour ne pas se confronter à lui-même, il commence une œuvre d’art équivalant à un appel muet pour renouer avec l’humanité. Il part en quête d’une autre vérité en sombrant dans l’Histoire. Dans son dilemme solitaire, les vérités humaines demeurent les mêmes, mais l’effort intellectuel évolue. Cette sorte de déplacement spirituel est porteuse d’une vérité personnelle qui progresse selon l’expérience d’une vie. Camus ne révélera entièrement le secret de sa solitude qu’après l’avoir lui-même découvert dans sa totalité.

La solitude dans ce dernier roman de Camus n’est pas le résultat auquel Camus puisse s’attacher. Le silence, la solitude intérieure dans la condition familiale et la solitude extérieure et sociale ne le brise jamais.

Camus envisageant ainsi Le Premier Homme, considère ce roman comme une rédemption finale où il trouve dans la solitude et la fraternité les richesses d’une complémentarité. Cette œuvre conte l’histoire d’un héros solitaire qui, n’ayant oublié ni les plaisirs du Royaume ni les angoisses de la Chute dans ce monde, s’engage sur la voie du retour.

Alors même qu’il refuse le sentiment absurde de la condition humaine et une vérité personnelle obscure, l’auteur affirme leur existence. Il révèle ainsi une part de lui-même pour se rapprocher des hommes. Le Premier Homme va porter les marques d’une reconnaissance de Camus envers les êtres qui lui ont permis d’aimer véritablement. Sa solitude négative apparaît au moment où les amours contraints par la société. La solitude sociale de Camus correspond donc à la volonté de Camus de revenir à sa vérité, au désir qui a souvent été refoulé.

Camus a un regard humain qui ne supporte pas le spectacle de désespérance de l’homme. L’une des caractéristiques de la solitude vécue de Camus est son aspect moderne qui n’est jamais une menace douloureuse et angoissante au point qu’on veuille l’éviter à tout prix. Il existe un fort sentiment de solitude, une grande appréhension de rester seul, vécue souvent comme conséquence du fait de n’avoir pas été accepté ou d’avoir été abandonné.

La solitude chez Camus parle, ou elle prête l’oreille à ceux qui parlent. Cette solitude a des soutiens intérieurs chez Camus qui peut le fortifier, le remplir d’amour. On apprend encore que chez Camus la solitude a double visage : la parole et la méditation.

En lisant l’œuvre de Camus, on prend mieux conscience du désert, de la pauvreté, de la solitude que Camus nous retrace. Mais cette solitude n’est pas néfaste et elle nous présente une révolte, une expérience croissante.

Bibliographie

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Didier, A. (2009). Le travail de l’inconscient. Paris: Dunod.

Guerin, J.-Y. (1993). Camus, Portrait de l’artiste en citoyen. Paris: François Bourin.