La peur du temps chez Alfred de Musset

Type de document: Original Article

Auteurs

1 Shahid Beheshti University

2 ‎Ferdowsi University of Mashhad‎

Résumé

Le sentiment du temps apparaît comme un thème perpétuel dans la littérature. L’homme a toujours peur du passage du temps, de la mort et de la fin de sa vie mais c’est un voyage obligé, ce qui domine toute sa vie. Dans cet article, nous étudions les visages du temps dans les poèmes les plus célèbres d’Alfred de Musset qui s’appellent les Nuit. L’omniprésence du temps montre que ce dernier occupe une place très importante dans ses poèmes. Le monde imaginaire de Musset provoque l’angoisse, la peur et le désespoir chez le lecteur. En effet, le poète montre son anxiété devant le passage du temps qui suit son chemin vers la mort. Il présente aussi ses échecs dans l’amour qui apporte la mélancolie pour lui et entraine la fin de sa vie. Cet article est donc basé sur les images désespérantes et angoissantes. Pour étudier les visages du temps dans les poèmes de Musset, nous aurons recours à la méthode critique de Gilbert Durand. Notre étude s’intéresse à l’analyse des images et ne fait pas attention aux aspects philosophiques. L’objectif de cet article est de révéler sous quelles formes, l’angoisse du temps se présente dans la conscience du poète.

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

Alfred de Musset a parlé de tous les éléments de l’école romantique dans ses poèmes: la souffrance, le chagrin, la nuit, la solitude, l’amour, etc. Musset sent le mal de son siècle comme les autres romantiques et il le montre à travers sa solitude. Un thème fondamental de ses œuvres est l’amour. L’amour et la souffrance constituent la part la plus précieuse de ses œuvres. Dans ses poèmes, il parle de l’amour qui se résume à l’échec. L’amour avec George Sand qui s’aboutit à l’échec est un thème clef dans son œuvre. Cette histoire est révélatrice de la place de l’amour chez Musset. Son inspiration vient d’un grand désespoir d’amour. Il n’a gardé que le souvenir, la haine et le désespoir. Ce désespoir, pour le poète, est un aliment nécessaire de la création poétique.

L’écoulement du temps qui va vers la mort, a été toujours la cause de la peur et de l’angoisse. L’homme a toujours peur de la mort, de la fin de sa vie mais c’est un voyage obligé, ce qui domine toute sa vie. Dans les poèmes d’Alfred de Musset, il se trouve les traces de la peur et la terreur devant la fuite du temps. L’ensemble des poèmes des Nuits est un bon exemple pour cela. Ses poèmes sont comme un refuge dans lequel son impuissance devant le passage du temps se révèle. En effet, le temps occupe une place considérable dans son œuvre. Ainsi, ce travail montre la place privilégiée du temps dans l’imagination de Musset et dévoile son univers imaginaire. Pour cette raison, nous allons répondre à ces questions dans cet article: Musset, comment montre-t-il son angoisse devant le passage du temps et la mort? Sous quelles formes se manifeste-t-elle?

Par ailleurs, pour l’analyse et l’interprétation de ce travail de recherche, nous nous sommes appuyées sur les travaux de Gilbert Durand et, en particulier, sur son œuvre intitulée Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Quant à la méthode de Gilbert Durand, il faut dire que le principe de sa pensée est basé sur la méthode et la critique de Bachelard. L’influence de Bachelard est plus importante que les autres sur la pensée de Gilbert Durand. Ce dernier met la philosophie de Bachelard comme le point de départ. Il continue l’étude d’une nouvelle critique, ce qui a été commencé par Bachelard plus avant. Sa critique passe de la psychocritique vers la mythocritique.

Gilbert Durand présente sa méthode dans son ouvrage. Il insiste sur l’importance du temps dans l’imagination de l’homme. La terreur devant ce temps est signalée sous les images différentes. L’homme a toujours peur du passage du temps mais il ne fait pas attention à cela dans sa jeunesse. Toute sa peur vient le gêner quand il devient plus âgé. Donc il sent la fuite du temps et à la suite l’angoisse et le désespoir. Selon Durand, la peur du temps existait depuis toujours dans l’origine de chaque culture. En réalité, le principe de la méthode de Gilbert Durand existe dans les œuvres de tout écrivain ou poète fantastique. Il étudie les formes de l’imaginaire et classifie deux régimes: «le régime Diurne et le régime Nocturne». Parmi les premières, on distingue trois types de symboles représentant l’angoisse devant le passage du temps: les «symboles thériomorphes», les images des animaux qui exercent ou bien la terreur, ou bien le changement. «L’animale est ce qui grouille, ce qui fuit et qu’on ne peut rattraper, mais c’est aussi ce qui dévore, ce qui ronge.» (Durand, 1992: 96)

Ce sont, en effet, les aspects essentiels du temps. Ensuite, le deuxième type, ce sont les «symboles nyctomorphes». Ils montrent les images de la nuit et de l’obscurité, ce qui fait aussi la crainte devant le temps. Ce groupe contient aussi les images de l’eau noire et de l’impureté qui montre le désespoir. Enfin, les «symboles catamorphes», des images du sang, de la chute, du vertige, de l’écrasement et de la pesanteur. Nous avons profité seulement du premier régime et de la première partie de ce régime, cela veut dire les symboles valorisés négativement du régime diurne de l’imagination. (Les images angoissantes)

En ce qui concerne notre travail de recherche, nous avons choisi le recueil des Nuits de Musset, ce qui contient la nuit de mai (1835), la nuit de décembre (1835), la nuit d’aout (1836) et la nuit d’octobre (1837). Ce recueil est complètement lyrique et amoureux. Musset dessine la nuit dans quatre mois différents de l’année et de cette façon, il montre ses expériences insuccès dans l’amour. La nuit cache les mystères du poète. Le poète raconte l’histoire réelle de l’échec de son amour en utilisant les éléments et les images de la fiction. Il appelle les Muses afin de guérir sa souffrance pour le départ de sa maîtresse. Il existe un dialogue entre le poète et la Muse dans tous ces vers. La Muse entend les paroles du poète et essaye de donner des conseils afin de le sauver de sa solitude et sa misère. À présent, nous essayons de montrer la peur de Musset devant le temps à travers des symboles thériomorphes, nyctomorphes et catamorphes.

Les symboles thériomorphes

Les images des animaux se résument dans les symboles thériomorphes. Ils sont en rapport avec les Bestiaires qui ont les visages et les valorisations négatives comme le serpent, le rat, le loup, le dragon, etc. Ce sont les animaux qui suscitent la terreur. Gilbert Durand affirme: «De toutes les images, en effet, ce sont les images animales qui sont les plus fréquentes et les plus communes. On peut dire que rien ne nous est plus familier, dès l’enfance, que les représentations animales.» (Durand, 1992: 71)

Le passage du temps dans l’imagination de l’auteur est semblable aux animaux qui ripe tous et tue, il ne soucie pas des victimes qu’il fauche au passage, il est indiffèrent. Cela montre l’impuissance de l’homme devant le temps, ce qui ne lui permet pas de se défendre et fait sa soumission. Dans cette partie consacrée aux symboles thériomorphes, nous allons étudier la manifestation de l’animalisation dans l’imagination de Musset. Ces symboles montrent les caractéristiques physiques et le sentiment de la peur qu’ils font: violence, attaque,…. Chez cet auteur, la peur devant la mort se présente sous formes d’animaux différents.

Selon Paul de Musset, le frère d’Alfred de Musset, La Nuit de décembre a été écrite après la rupture avec Madame Jaubert, l’une des amants de Musset.

«La Nuit de décembre est l’élégie d’un épisode douloureux des amours d’Alfred de Musset. Paul de Musset raconte qu’en 1835, son frère devint amoureux d’une jeune femme à qui il déclara son amour par les stances A Ninon, mais qu’après une liaison de trois semaines, il dut subir une rupture causée (comme toujours) par sa défiance jalouse.» (Musset, 1957: 737)

Cela peut exprimer l'état d'esprit du poète s’adressant à son amant. Le caractère précis du dédoublement occupe aussi une place très importante dans ce poème. Dans ce chant désespéré, l’auteur parle d’un ange mais il est terrifiant pour lui et cela ne fait que de peur. Donc parfois l’ange joue le rôle d’une créature qui est terrifiante comme les animaux dévorants. Il existe une pensée par antithèse. C’est une sorte de schizomorphe dans l’imagination de l’écrivain. «La dernière structure schizomorphe consiste en une pensée par antithèse, qui synthétise le sens tout entier du régime diurne. Il s’agit moins ici d’opposition d’images que d’opposition d’idées, de conflits intellectuels.» (Chelebourg, 2000: 64)

Dans ce poème (La nuit de décembre), on voit une forme de l’animalité dans l’imaginaire de Musset. Le démon participe à l’image terrifiante des animaux et est comparé avec l’ombre noire que le poète voit toujours dans son imagination. Toutes ces images, thériomorphes et nyctomorphes font peur et le poète ne peut pas échapper de cette vision horrible.

«C'est une étrange vision,

Et cependant, ange ou démon,

J'ai vu partout cette ombre amie.» (Musset, 1957: 311)

L’image macabre d’oiseau se montre dans le visage d’une ombre assise sur le lit. Ici, l’auteur se mit à la place d’une ombre vêtue noire qui est en effet lui-même et qui est comme l’oiseau de passage. Il voit cette ombre comme un oiseau de passage qui va et vient et il est en train de passer tout le temps. C’est le symbole du passage du temps qui aboutit à la mort.

«Sur mon rideau j’ai vu passer une ombre;

Elle vient s'asseoir sur mon lit.

Qui donc es-tu, morne et pâle visage,

Sombre portrait vêtu de noir?

Que me veux-tu, triste oiseau de passage.» (Musset, 1957: 315)

On rencontre souvent les images terrorisées des animaux par les cris, les hurlements, les grognements, etc. Ils sont placés dans la gueule des animaux. En effet, la peur devant la voix de bestiaire est caractérisée par les images terrifiantes de la gueule. Donc,«C’est dans la gueule animale que viennent se concentrer tous les fantasmes terrifiants de l’animalité: agitation, manducation agressive, grognements et rugissements sinistres.» (Bachelard, 1942: 78)

Chanter comme un oiseau aussi montre la mise à la place d’un animal, mais ici l’aspect mélancolique d’un oiseau dont les petits vont mourir est montré. En effet, il montre le temps menaçant qui aboutit à la mort. Le temps est celui qui poursuit, qui traque sa proie et la prend dans ses griffes et la fait aboutir à la mort.

«Le poète

Quand j'ai traversé la vallée,

Un oiseau chantait sur son nid.

Ses petits, sa chère couvée,

Venaient de mourir dans la nuit.» (Musset, 1957: 317)

La Nuit d’Aout est constituée par les plaintes de Muse. Elle souffre dans son cœur. Ici, les souvenirs d’un cœur brisé remuent comme les mouvements d’un serpent. Cela montre le sentiment de remords et de chagrin. La comparaison se voit au moyen de l’outil comparatif «comme» et cause le sentiment d’horreur.«(…) ce cœur pétrifié, brisé cependant, et dont d’un cœur corrompu, c’est la survivance en lui des enseignements et des vertus de la jeunesse; et quand leur souvenir surgit, quand, comme dit Musset, ils remuent, ce sont les mouvements inefficaces de sentiments de remords.» (Musset, 1957: 744)

«L'amour l'aura brisé; les passions funestes

L'auront rendu de pierre au contact des méchants;

Tu n'en sentiras plus que d'effroyables restes,

Qui remueront encore, comme ceux des serpents.» (Musset, 1957: 318)

Dans ce poème, la Muse est comme une femme réelle. Elle impose au poète d’accorder le pardon à la femme qui l’a trahi. Elle montre la noblesse du pardon. La haine, un sentiment abstrait prend les caractères des êtres et des animaux. Elle est impie et devient la vipère assoupie et roule dans le cœur, ce qui suscite l’horreur et fait la mort.

«Le poète

Tu dis vrai : la haine est impie,

Et c'est un frisson plein d'horreur

Quand cette vipère assoupie

Se déroule dans notre cœur.» (Musset, 1957: 327)

Ici, les membres du corps d’un homme ou d’un objet sont animalisés, ils prennent les caractères des membres des animaux. Cette animalisation aussi fait peur et crée le sentiment de l’angoisse. Dans l’image suivante, l’élément aérien (le vent) se trouve animalisé. Le poète prête un caractère bestial au vent. La force du vent arrive à dompter la force de l’homme en se transformant en animal et en ayant les ailes. Les figures du style sont un moyen efficace pour exprimer le changement des éléments naturels en animaux. Avec ce caractère et l’image bruyante du battement à la fenêtre, l’homme sent la terreur et l’angoisse.

«Ce soir encore je t'ai vu m'apparaître.

C'était par une triste nuit.

L'aile des vents battait à ma fenêtre;

J'étais seul, courbé sur mon lit.» (Musset, 1957: 313)

Musset, poète fantastique, ne se borne pas à donner les caractères des animaux aux êtres humains. Dans certaines parties de ses écrits, l’être humain perd quelques-unes de ses caractéristiques, il devient la chimère. La chimère également change en humain pour mieux capturer ses victimes. Dans ces vers la chimère existe dans la vision que le poète voit dans son imagination. Mais puisque la chimère est demi -homme et demi-animal, la transformation bestiale n’est pas complète, mais cependant cela est terrifiant. Enfin, il remarque le visage horrible de la mort.

«Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures;

Mais ta chimère est entre nous.

Eh bien! Adieu! Vous compterez les heures

Qui me sépareront de vous.» (Musset, 1957: 314)

Donc la terreur devant cette caractéristique du temps qui est semblable à celle des animaux et qui commence d’abord du changement et puis aboutit à la mort nous montrent l’aspect négatif du temps par le symbolisme animal.

Les symboles nyctomorphes

«La nuit noire apparaît donc la substance même du temps. Aux Indes, le temps se nomme Kala-fort proche parent étymologique de Kali- l’un et l’autre signifiant «noir, sombre», et notre ère séculaire s’appelle présentement le Kali-Yuga, «l’âge des ténèbres.» (Durand, 1992: 98)

Les espaces noirs, terrifiants, sombre et ténébreux sont les images valorisées négativement du symbole nyctomorphe. Ces symboles nous poussent vers le péché, les pleurs, la mélancolie et la solitude. «L’approche de l’heure crépusculaire a toujours mis l’âme humaine dans cette situation morale.» (Durand, 1992: 98)

Nous avons vu que le temps a une caractéristique d’agressivité animale, sous le nom des symboles thériomorphes. L’angoisse devant le passage du temps peut aussi se révéler comme des images placées sous des obscurités et des ténèbres. La fuite du temps et l’angoisse de l’homme devant cette fuite est symbolisée par les images des ténèbres et de l’eau noire.

L’image de la nuit ténébreuse exprime la peur, le désespoir et la mort. La vision ténébreuse exprime toujours une réaction dépressive. Le sentiment mélancolique de Muse est montré à travers des images de la larme et du tombeau. Ce désespoir se combine aussi avec les larmes coulées au tombeau d’un enfant qui montre les images de l’eau noire, une des sous parties des symboles nyctomorphes que nous allons étudier plus tard.

«Muse

Seule, je viens encore, de mon voile couverte,

Poser mon front brûlant sur sa porte entr'ouverte,

Comme une veuve en pleurs au tombeau d'un enfant.» (Musset, 1957: 316)

L’aveuglement, le cadavre, l’obscurité sont les champs lexicaux des ténèbres. Les rêveries terrifiantes sont souvent sous l’aspect des ténèbres, de l’aveuglement. L’ombre et la nuit aussi apparaissent sous les images de tombeaux, ce qui crée l’angoisse et le mal. Ces images dans un poème préparent le lecteur à une lecture qui fait la terreur et la désolation. L’enferment dans l’ombre et l’obscurité remarque les images des ténèbres dans lesquelles le «mauvais destin», la mort de la maîtresse du poète arrive. L’angoisse devant le passage du temps est évidente dans ce vers parce qu’elle aboutit à la mort.

«Je regarde en rêvant les murs de ton jardin,

Tu te livres dans l'ombre à ton mauvais destin.» (Musset, 1957: 316)

Dans l’imagination de l’auteur, cette ombre vêtue de noire se répète mille fois, mais pendant ses âges différents, il change. Par exemple il devient un homme, un étranger, un convive, un orphelin, etc. il est toujours noir et l’auteur le compare avec un frère. Selon Durant, «Méphistophélès, le confident ténébreux et le sombre conseiller, est le prototype d’une foisonnante lignée de ces «étrangers vêtus de noir» et qui nous ressemblent «comme un frère» (Durand, 1992: 102)

Le poète se dédouble à cause de l’angoisse de la solitude. Ce dédoublement montre la force destructrice de la solitude qui gêne l’âme du poète. Cet enfant est, en effet, lui-même. À la fin, nous voyons que c’est la solitude du poète, qui à travers du passage du temps change et fait la mort du poète.

«Du temps que j'étais écolier,

Je restais un soir à veiller

Dans notre salle solitaire.

Devant ma table vint s'asseoir

Un pauvre enfant vêtu de noir,

Qui me ressemblait comme un frère.» (Musset, 1957: 310)

Le lyrisme personnel de Musset commence avec la Nuit de Mai. Dans ce poème, comme dans d’autres poèmes du cycle de la Nuit, le souvenir de George Sand est presque toujours présent. La douleur et le souvenir se voit successivement. Le vrai sujet des Nuits est, en effet, la souffrance sentimentale.

Les mots de «pleurs», du «tombeau» sont les images de l’obscurité. Ils montrent le désespoir et la mélancolie du poète. Le tombeau est l’image de la mort, le destin absolu de l’homme, ce qui montre sa résistance devant la fuite du temps qui aboutit à la mort.

«La Muse

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne,

Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau,

Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau?» (Musset, 1957: 308)

Aimée d’Alton était l’un des amours de Musset. Il se sent heureux avec elle. C’est elle qui est la belle maitresse de la Nuit d’octobre. Mais elle aussi l’a trahi!

La nuit, le bruit du vent et le froid prouvent l’obscurité et désignent le mal. L’imagination obscure et mélancolique est montrée à travers l’attente du poète pour sa maitresse qui n’était pas revenu encore. Le poète insiste sur sa solitude et exprime ses sentiments du cœur. Cette mise en scène prépare le lecteur à la lecture d’un poème qui excite l’angoisse.

«C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne,

Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci;

Le murmure du vent, de son bruit monotone,

Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci.

J'étais à la fenêtre, attendant ma maîtresse;

Et, tout en écoutant dans cette obscurité,

Je me sentais dans l'âme une telle détresse

Qu’il me vint le soupçon d’une infidélité.» (Musset, 1957: 323)

Le poète parle avec le spectre de sa maîtresse. Il lui demande de ne jamais venir à côté de lui. Cet aspect de son imagination montre sa détresse et son grand chagrin. Parce que son amour a passé la nuit précédente avec quelqu’un d’autre. En effet, il compare le lit sur lequel sa maîtresse était avec le tombeau. Cette métaphore présente la volonté du poète pour la mort qui est une image angoissante. Le fantôme et le tombeau sont les images de l’obscurité et donnent de la peur devant la mort.

«En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu?

Perfide! Audacieuse! Est-il encore possible

Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers?

Que demandes-tu donc? Par quelle soif horrible

Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés?

Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse!

Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé» (Musset, 1957: 323-324)

À la suite des images de l’obscurité, nous étudions les images de l’eau noire. Les larmes appartiennent aux symboles nyctomorphes et sont les symboles de l’eau noire. Les larmes peuvent mener l’homme au désespoir. L’eau n’a pas toujours le visage de clarté ou de joie, elle peut montrer une image terrifiante et inquiétante. «À côté du rire de l’eau, de l’eau claire et joyeuse des fontaines, il sait faire place à une inquiétante «stymphalisation» de l’eau.» (Durand, 1992: 43)

En effet l’eau qui coule, n’a pas de retour, donc elle symbolise le visage du temps. Quand le temps passe, ne revient pas et invite l’homme à la mort. «L’eau qui s’écoule est amère invitation au voyage sans retour.» (Durand, 1992: 94) Cet aspect malheureux du temps cause l’effroi et l’inquiétude. L’eau noire est donc le temps, le temps passant.

Un aspect de l’eau nocturne est la larme. Selon Bachelard, les larmes sont «la matière du désespoir.» (Bachelard, 1942: 124-125). L’auteur est déçu de n’avoir plus le temps heureux avec sa maîtresse et il pleure. Pleurer de misère est un acte désespérant et mélancolique. Ici, le poète pleure pour son échec dans l’amour. Il se souvient de son premier amour et il se sent mélancolique de la fuite du temps.

«Tout tient pour Musset dans l’amour, ce qui n’est pas contrairement à l’opinion courante, le cas de la poésie romantique en général. Et cet amour, qui est son seul sujet, est chez lui un échec de l’amour, la relation à l’être aimé étant source infaillible de souffrance. (…) on peut dire, à l’encontre d’univers moderne, que dans la grande poésie romantique française, il n’y a pas d’amour malheureux, sauf chez Musset.» (Benichou, 1992: 103)

«À l'âge où l'on croit à l'amour,

J'étais seul dans ma chambre un jour,

Pleurant ma première misère.» (Musset, 1957: 310)

Musset est conscient du temps destructeur et il sent les douleurs de l’âme. La Muse pleure sans fin pour le mal que lui a été arrivé. C’est en effet la séparation entre elle et son amant. Le passage du temps ne le rapportera plus. L’eau noire est la conséquence de la séparation entre le poète et sa muse. La place importante de larme chez Dieu est aussi évoquée de point de vue de l’auteur. Cette changement des trésors en pleurs remarque et symbolise le changement du temps qui est angoissant.

«La Muse

Et vous ne savez pas que l'amour de la femme

Change et dissipe en pleurs les trésors de votre âme,

Et que Dieu compte plus les larmes que le sang.» (Musset, 1957: 317)

Enfin, les paysages de la nuit et de l’obscurité, la vision ténébreuse, l’eau noire et les larmes sont les caractères des états de tristesse, de dépression et de mélancolie et surtout de peur et d’inquiétude devant le passage du temps.

Les symboles catamorphes

Les symboles catamorphes contiennent les images de la chute, du vertige, de l’écrasement et de la pesanteur. Ces images sont en rapport avec celles des symboles nyctomorphes. Par exemple, tous les deux aboutissent à la tombe, l’un avec les images de noirceur et l’autre avec l’image de chute. Ces symboles se montrent sous les images du péché originel et la chute d’Adam du Paradis. Ils font exciter le sentiment de l’angoisse et de la mélancolie.

«La chute étant d’ailleurs reliée, comme le remarque Bachelard, à la rapidité du mouvement, à l’accélération comme aux ténèbres, il se pourrait qu’elle soit l’expérience douloureuse fondamentale et constitue pour la conscience la composante dynamique de toute représentation du mouvement et de la temporalité. La chute résume et condense les aspects redoutables du temps, elle nous fait connaitre le temps foudroyante.» (Durand, 1992: 123)

Dans la Nuit de mai, on écoute un dialogue entre le poète et la Muse; elle a trouvé le poète accablé par sa blessure; elle l’invite à reprendre sa lyre; elle énumère tous les thèmes d’inspiration qui pourraient l’inspirer. Elle l’engage à chercher sa douleur. La muse prouve au poète qu’un cœur déchiré est la source du génie poétique.

Cette strophe est une allusion au péché originel qui a fait la descendance d’Adam et d’Ève. D’abord ils étaient immortels comme la Muse de Musset, le temps ne passait pas pour eux mais après la chute ils deviennent mortels. Selon Gilbert Durand, «le second arbre du jardin d’Éden, dont la consommation du fruit déterminera la chute, n’est pas celui de la connaissance comme le prétendent des leçons récentes, mais celui de la mort.» (Durand, 1992: 125)

Lorsque la Muse descend sur la terre, elle rejoint sa maîtresse et devient mortelle. Le temps passera pour elle et le poète. «La chute serait ainsi du côté du temps vécu.» (Durand, 1992: 123) C’est l’image angoissante du passage du temps qui est montrée à travers du symbole de la chute.

«Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,

Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieuse,

Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,

Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.» (Musset, 1957: 306)

Les images du sang participent aussi aux symboles catamorphes. Quand le sang verse, il n’a pas de retour et cela aboutit à la mort de l’homme. Cette image symbolise l’image du passage du temps quand il passe et ne retourne plus et amène la mort inévitable. Donc l’image du sang crée l’angoisse devant la vie qui passe très vite et s’aboutit à la mort.

Le sang coule à flots et excite l’image terrifiante chez le lecteur. Le sang qui coule, aboutit à la mort comme le temps qui passe et amène la mort.

«Hélas! Toujours un homme, hélas! Toujours des larmes!

Toujours les pieds poudreux et la sueur au front!

Toujours d'affreux combats et de sanglantes armes;

Le cœur a beau mentir, la blessure est au fond.» (Musset, 1957: 317)

Le caractère terrifiant du sang dans l’imagination de l’auteur est évoqué et cause de l’angoisse en face de la mort. Bien qu’il y ait des armes tranchantes comme des épines et des glaives participant aux symboles valorisés positivement du régime diurne, mais l’image terrifiante de la lutte et du sang est dominante. Ils sont les images les plus mortelles de toutes. L’isomorphisme entre le sang, la chute et le glaive est remarquable.

«Ses yeux étaient noyés de pleurs;

Comme les anges de douleurs,

Il était couronné d'épine;

Son luth à terre était gisant,

Sa pourpre de couleur de sang,

Et son glaive dans sa poitrine.» (Musset, 1957: 311)

Conclusion

Nous avons vu les images différentes des symboles négatifs de la fuite du temps du régime diurne de l’imaginaire. Les symboles qui causent de la terreur et de l’angoisse devant le passage du temps et qui s’aboutissent à la mort. Ces symboles représentent la mélancolie, le désespoir de l’auteur et son imagination remplie d’inquiétude. L’auteur montre sa résistance devant le temps et la mort à travers ses poèmes, les métaphores et les symboles utilisés. Il montre sa peur devant la mort à travers les symboles thériomorphes, nyctomorphes et catamorphes.

Dans le cadre de notre étude, le point le plus important concerne les figures du temps qui symbolisent les angoisses de l’homme face à sa condition mortelle. Nous pouvons dire que dans l’imagination de Musset, le thème du temps est le thème le plus important. Le temps et l’angoisse devant ceci apparaissent comme inséparables de sa condition humaine et engagent toujours la pensée de l’auteur.

En tout cas, notre souci, dans ce travail, était d’analyser méthodiquement de différentes représentations traditionnelles du Temps comme figure de la mort que Musset utilise dans ses poèmes. La question qui nous préoccupe à la suite de cet article est de savoir si l’imagination de Musset trouve une réponse à ses angoisses face à sa condition mortelle?

Abassi, A. (2004-2005). La Peur du Temps Chez Hugo. Human sciences, 43-44: 93-104.

Bachelard, G. (1942). L’Eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière. Paris: José Corti.

Benichou, P. (1992). L’École du désenchantement. Paris: Gallimard.

Castagnès, G. (2004). Les femmes et l'esthétique de la féminité dans l'œuvre d'Alfred de Musset. Bern: Éditions scientifiques européennes.

Chelebourg, Ch. (2000). L’Imaginaire littéraire. Paris: Nathan.

Durand, G. (1992). Les structures anthropologiques de l’imaginaire, introduction à l’archetypologie générale. Paris: Dunod.

Lefebvre, H. (1997). Musset. Paris: l’Arche.

Musset, A. (1957). Poésies complètes. Paris: édition établie et annotée par Maurice Allem, Gallimard.

Musset, P. (1888). Biographie d'Alfred de Musset. Paris: Charpentier.