Pour une phénoménologie de la traduction littéraire

Type de document: Original Article

Auteurs

1 Doctorante en didactique du FLE, Université Tarbiat Modares, Téhéran, Iran

2 Professeur, Faculté des Sciences Humaines, Université Tarbiat Modares, Téhéran, Iran

3 Maître de conférence, Faculté des sciences humaines, Département de la langue française, Université Tarbiat Modares, Téhéran, Iran

4 Maître Assistant, Département de la langue française, faculté de la littérature persane et des langues étrangères, Université Allameh Tabatabaï, Téhéran, Iran

Résumé

: La phénoménologie trouve aujourd’hui une place importante dans le domaine des sciences humaines. Il s’agit, comme l’indiquait Husserl, d’un mode de pensée qui exige un retour aux choses elles-mêmes. La phénoménologie se figure même à la base de la sémiotique moderne d’où l’intérêt d’en présenter ici la définition, les concepts fondamentaux et son apport à l’approche sémio-phénoménologique de la traduction littéraire. L’approche, dite sémio-phénoménologique, fait intégrer les éléments phénoménologiques tels l’intentionnalité, la perception, le corps et les émotions au sein de la traduction. Dans cette recherche, au premier abord, le fondement théorique sera étudié et son rapport avec la traduction sera mis en lumière. Ensuite, dans un deuxième temps, cette perspective théorique sera appliquée à Gens bien-portants, une prose écrite par Gilles Archambault, parue dans le recueil Stupeur (1979), et sa traduction persane, faite par les étudiants au niveau de Master de la traductologie française à l’université Al-Zahra. L’analyse qualitative des traductions est censée d’attirer l’attention du traducteur sur les points phénoménologiques d’un texte et par conséquent, cherche à améliorer l’acte de lire, comprendre et interpréter ; les étapes principales de processus de la traduction qui, étant toutes les activités cognitives, présupposent un sujet vivant et percevant à leur base

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

Un bref parcours par toutes les approches de la traduction nous montre qu’en gros, la traductologie comprend deux courants majeurs : les courants qui s’occupent de la traduction littéraire et ceux qui se chargent de la traduction non-littéraire, voire technique (Baker et Saldanha, 2009: 84). Cette division, aborde la question de la dichotomie du sens et de la lettre ou bien celle des sourciers et des ciblistes qui était toujours présente au sein des débats traductologiques (Benjamin, 1923; Meschonnic, 1973; Mounin, 1963; Etkind, 1982; Ladmiral, 1994; Berman, 1999). Dès lors, les approches de la traduction se divisent et se forment un continuum, avec des points d’extrême à chaque côté: l’un tente de respecter la forme du texte original et l’autre préfère d’en garder le contenu et rester proche de la langue cible.

L’étude présente, ayant pour le titre Pour une phénoménologie de la traduction littéraire, essaie d’avancer une approche propre à la traduction des textes littéraire. A ce point, la question qui se pose est en quoi le passage d’une approche purement textuelle et sémiotique à une approche sémio-phénoménologique va-t-il nous permettre d’améliorer la qualité de la traduction des textes littéraires? Quels seraient les éléments essentiels d’une telle approche? C’est-à-dire une approche qui aura pour son but de prendre en considération non seulement l’aspect morpho-syntaxique et linguistique d’un texte à traduire mais aussi sa nature thymique ou bien les sensations investies dans le texte qui sont bien fugitives et de ce fait perceptible à l’aide d’un contact intuitif avec le texte, voire une perception phénoménologique. Autrement dit, comment peut-on envisager la phénoménologie husserlienne, un retour aux choses elles-mêmes (1961: 8), dans le processus de la traduction?

S’appuyant fortement sur l’idée que le texte n’est pas fermé dans sa propre textualité formelle et que les sujets vivants, en tant que producteur et récepteur du texte, font partie du monde du texte, nous partons de cette hypothèse que le passage d’une approche purement textuelle à une approche qui engendre les notions phénoménologiques, telles la perception et le corps, l’intentionnalité et la présence au monde pourrait bien améliorer la qualité de la traduction littéraire.

Les préalables historiques

En ce qui concerne la phénoménologie du langage, elle s’enracine dans les réflexions d’Emile Benveniste et ses travaux par rapport au discours. C’est avec lui que le discours devient le point central de l'analyse du langage; «[…] le langage "commence" avec le discours» qui «se présente à nous comme un acte, requérant un énonciateur, mieux "la présence de la personne et s’effectuant dans un espace et un temps spécifiques» (Cité dans Coquet, 1992: 1). Ainsi, Benveniste était conduit à entrer dans le champ de la phénoménologie, le "champ de présence" Husserlienne où se vit l'activité linguistique» (Coquet, 1992: 1). A la suite de Benveniste, la phénoménologie du langage devient une question centrale dans les travaux de Jean Claude Coquet (1992, 1997, 2007). Inspirant les recherches traductologiques, tous ses travaux, cependant, restent dans le domaine du langage et n’entrent pas dans celui de la traduction.  L’article de son disciple Turque, Sündüz Öztürk Kasar (2009), intitulé Sens et intentionnalité en traduction, envisage la traduction littéraire sous un angle sémio-phénoménologique. Mais comme le titre démontre, cet article s’occupe seulement de l’un des concepts phénoménologiques, à savoir l’intentionnalité. De plus, c’est à remarquer les travaux de Clive Scott tel Literary Translation and the Rediscovery of Reading (2012) sur la phénoménologie de la traduction, qui envisagent l’acte de traduire comme un acte de lecture. Pour Scott, «la traduction obéit à des lois similaires à celles de la phénoménologie de la lecture et doit se penser comme telle, dans l’immédiat de l’ici et du maintenant de la lecture. La traduction, tout comme la lecture, actualise le texte à la fois dans le temps et dans l’espace, «deliver [ing] the text to the instantaneous and potentially simultaneous» à travers un passage obligé par le corps» (Gauthier, 2013: 12). L’autre traducteur qui a un regard phénoménologique sur la traduction, c’est Thomas O. Beebee. Ce dernier, ayant recours à un schéma phénoménologique, dans son ouvrage intitulé Transmesis. Inside Translation’s Black Box, décrit le problème initial de la traduction:

 

 

Figure 1. La boîte noire de la traduction: Transmesis. Inside Translation’s Black Box
(Beebee, 2012: 7)

 


Mais cet ouvrage se limite plutôt à la politique des contextes socio-historiques de la traduction en général et de sa réception.

La phénoménologie du langage

Cet article repose sur le fait que la traduction est un acte relevant du langage. Or, ce dernier est fortement lié à l’expérience du monde du sujet parlant. Ce qui veut dire que l’acte de traduire ne peut pas exister sans la prise en considération d’une telle expérience. La problématique principale de cette recherche est fondée sur le fait d’examiner les préconditions de l’acte de traduction, afin de savoir comment et de quelle manière le traduire pourrait faire apparaître la vérité du langage lors du passage d’une langue à l’autre.

Nous pensons donc que l’acte du langage se forme toujours en liaison avec les préconditions du langage. Donc, si traduire se définit comme un acte, il doit nécessairement se soumettre à la fois au langage et aux préconditions du langage. En outre, traduire est une affaire du sujet parlant et du sujet transformant dans le sens où la notion d’acte témoigne de la présence d’un certain sujet qui prend en charge le fait d’énoncer. Un tel sujet, il faut y insister, se trouve constamment en train de vivre une expérience ouverte au monde. C’est ce qui nous fait croire d’ailleurs que tout acte du langage est un acte intentionnel formé d’expériences renouvelables. Comme le constate Merleau-Ponty, «l’intention de parler ne peut se trouver que dans une expérience ouverte, elle apparaît, comme l’ébullition dans un liquide, lorsque dans l’épaisseur de l’être, des zones de vide se constituent et se déplacent vers le dehors» (1945: 229). On peut ainsi distinguer deux états d’existence pour le rapport que nous établissons avec le langage. Le premier est celui qui se sert du langage comme appui. Ce qui signifie que le langage existe au-delà de l’être du sujet parlant. Autrement dit, le langage existe pour lui-même. Pour dire comme Saussure, selon ce point de vue, le langage se place du côté de la langue comme une compétence sociale. Il faut attendre que la langue devienne parole pour pouvoir parler du langage comme être. Ce raisonnement signifie que l’acte du langage se rapproche de l’être puisqu’il abandonne cet état premier où le langage se pose comme une force extérieure aux sujets parlants.

«On pourrait distinguer une parole parlante et une parole parlée. La première est celle dans laquelle l’intention significative se trouve à l’état naissant.  Ici, l’existence se polarise dans un certain sens qui ne peut être définit par aucun objet naturel, c’est au-delà de l’être qu’elle cherche à se rejoindre et c’est pourquoi elle crée la parole comme un appui empirique de son propre non être. (…). Mais, l’acte d’expression constitue un monde linguistique et un monde culturel, il fait retomber à l’être ce qui tendait au-delà.» (Merleau-Ponty, 1945: 229)

De ce point de vue, l’acte du langage et par la suite l’acte de traduire devienne une révélation de l’être. A partir d’une telle révélation, on peut s’attendre à ce que le langage bénéficie des significations possibles, mais jamais épuisées. Le traduire s’avère alors comme un acte du langage, ou plutôt comme une activité linguistique qui cherche à établir une relation vivante avec soi-même, avec l’autrui et le monde. Il en déduit, que l’activité de traduction nous révèle l’être intime à partir de ce que nous pouvons appeler l’expérience du corps. Si, l’acte de traduire est un engagement, je m’y engage avec mon corps étant donné que le mot vise un point sensible du monde et de la chose et que mon corps comme l’a affirmé Merleau-Ponty, est parmi les choses. Par définition, tout mot serait une visée sensible du monde par l’expérience du corps, du fait que ce dernier cette pensée s’oppose certainement à la signification immanente du mot et du langage. Car, la parole n’est autre chose que ce qui nous met en relation avec le monde sensible. Tout mot est une confusion avec la structure du monde. On ne peut pas réduire, surtout en poésie, l’acte de traduire à la découverte du sens conceptuel et terminal du mot. Il y a un sens vivant, émotionnel, gestuel et somatique du mot que le traducteur vit au moment où il s’engage dans l’acte de traduire. Cet engagement est ce que nous avons déjà appelé avec Merleau-Ponty, la confusion avec la structure du monde. L’idée structurale à partir de laquelle on considérait le mot comme une convention, paraît selon cette analyse phénoménologique bien désappropriée à la traduction.

L’acte du langage est toujours lié à la précondition du langage. Le langage a pour foyer le sujet parlant, soit le sujet comme être social. Le mot exprime l’essence du monde par la présence de notre corps qui enlève toute distance avec les choses. Comprendre complètement un mot, c’est comprendre le monde qu’il prend en charge. Même si en traduction, il est impossible de traduire le sens plein d’un mot, puisque notre corps appartient à un seul monde dans lequel il a pu s’élever, cependant, il y a toujours une possibilité trans-somatique qui fait que mon corps est ouvert à toute nouvelle expérience et à toute proposition interculturelle et inter-perceptive. L’expérience que mon corps peut faire d’un nouveau monde à partir d’un mot étranger, ressemble à cet effort de vouloir me construire avec le langage.

Il faut maintenant répondre à une question importante: pourquoi l’expérience du corps trouve une place primordiale dans l’acte du langage? Pour répondre à une telle question, nous n’avons pas d’autres choix que de faire le tour des points de vue comme la suite.

Le corps phénoménologique et le langage

En psychanalyse, comme Freud l’indique, «le moi est avant tout un moi corporel» (1985: 49). Tout acte du langage témoigne de la présence du moi. Dire et traduire sont donc une révélation du moi. Pour Lacan, d’ailleurs, «le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil, mais il est corps» (1966: 183). Comme nous le constatons, Lacan remarque aussi qu’il ne faut pas ignorer le fait que le langage lui-même a un corps qui fait sans doute appel au corps du monde.

Même Saussure qui est un structuraliste et qui a présenté la théorie de l’arbitraire du langage, ne se prive pas de souligner la place qu’il faut donner au sujet parlant en tant qu’être humain ou être social. «La première école de linguistique n’a pas envisagé le langage dans son caractère de phénomène. (…) Elle a ignoré le fait du langage. (…). La conquête de ces dernières années est d’avoir enfin placé tout ce qui est le langage et la langue à son vrai foyer exclusivement dans le sujet parlant, soit comme être humain soit comme être social». (Saussure, 2002: 129)

En effet, si le sujet parlant a un être, celui-ci ne peut pas exister sans un corps qui la relie à l’expérience du monde. Pour Emile Benveniste (1974: 82-84), la réalité du langage est celle de l’être. Tout en se fondant sur la thèse de Parménide: Parler dit l’être, Benveniste pense à une solution de continuité entre la réalité (la chose même), le langage (l’énoncé de l’expérience de l’événement), et le parlant ou l’écrivant (l’instance énonçante). Nous voyons très bien que pour Benveniste, ce qui compte dans l’acte du langage, c’est la relation entre le sujet, la parole et la chose. Ce qui signifie que produire la parole, c’est se confondre avec la structure du monde.

Dans la lignée de Benveniste, J.P. Desclés précise que dès qu’il y a je, il y a la trace d’un corps énonçant. Cette remarque nous rapproche de la source phénoménologique du langage, selon laquelle, le fait de dire témoigne de l’existence d’un corps qui se rallie au monde: «je témoigne de l’existence de celui qui énonce». (Desclés, 1993: 49)

D’ailleurs, en ce qui concerne la traduction, il est intéressant de noter que pour éclairer le rapport avec la chose comme la précondition de la compréhension, Bultmann fait précisément appel au phénomène de la traduction.  Il donne l’exemple du mot «tiourounga» tiré de la langue des autochtones australiens qui peut être traduit par l’expression «bois sifflant» ou par la périphrase «instrument magique investi de puissance». Ainsi, Bultmann indique qu’on ne peut pas traduire un mot de l’extérieur. Tout acte de traduction est destiné á transmettre le sens d’un mot d’une langue à l’autre par son aspect intérieur. «Un objet ou un comportement qui n’ont absolument aucun sens dans le contexte de vie qui est le mien, dans mon milieu et dans mon existence sont incompréhensibles et intraduisibles dans leur dénomination linguistique, - ou ils le sont seulement en ce sens que pour la chose en question un mot est choisi qui la décrit dans son aspect extérieur» (Bultmann: 1970: 604). D’une perspective phénoménologique, P. Ricœur aussi, inspiré par Sein und Zeit de Heidegger [1] et par Wahrheit und Methode de Gadamer[2], insiste que «le discours n’est jamais for its own sake, pour sa propre gloire, mais qu’il veut, dans tous ses usages, porter au langageune expérience, une manière d’habiter et d’être-au-monde qui le précède et demande àêtre dite». (1986: 34)

Alors, pour savoir comment viser la vérité du langage dans l’acte de traduire, il faudrait comprendre comment concilier le langage et l'être et la chose d’une part, et le mot et la chose de l’autre.  Suite à l’étude théorique proposée en haut, nous pouvons aborder maintenant les solutions suivantes:

1) Il ne faut pas se laisser enfermer dans le langage. Il est primordial de revenir sans cesse à la source du langage, à ce que J. Cl. Coquet appelle le «monde de la prise». (Coquet, 2007: 9)

2) Le langage n'est pas un lieu de contrôle des événements des mots. Il ne faut pas avoir peur des accidents du langage. Si non on se limite à des formes et des sens dénudés de la vérité de l'être du langage.

3) L’acte de traduire, c’est abandonner son propre corps, pour se retrouver dans le corps de l’autre et revenir ensuite à soi en tant que l’autre.

4) Le savoir sur un mot ne se réduit pas à une signification conceptuelle du mot. Le traduire doit surtout viser l’être du mot à partir de l’expérience du monde du sujet traducteur.

5) Tout acte de traduire est un acte de perception étant donné que saisir le sens d’un mot, c’est avant tout saisir la dimension perceptive d’un tel mot, son aspect, émotionnel, gestuel, tensif et somatique.

6) Le traduire ne peut plus être soumis à la théorie de l’arbitraire du langage. L’acte de traduction vise l’être phénoménal du langage.

7) On ne peut plus séparer le corps et la pensée, ou l’objectivité et la subjectivité. Il n’est plus possible de donner la priorité à la pensée et au concept. Comprendre un mot, c’est le saisir à travers l’expérience vivante qui nous relie au monde, aux choses et aux autres.

8)  Tout acte de traduire est un acte de va et vient entre ce que nous sommes et ce qu’est l’autre.

Nous procédons maintenant à la partie pratique de cette recherche où l’application des solutions mentionnées ci-dessus sera vérifiée.

L’application pratique

Suite à la base théorique présentée ci-dessus, nous pouvons procéder maintenant à la pratique de l’approche sémio-phénoménologique dans le domaine de la traduction littéraire.

Pour ce faire, au premier abord, nous présentons comme notre corpus, Gens bien-portants, une prose brève écrit par Gilles Archambault, paru dans le recueil Stupeur (1979); ensuite, notre perspective théorique sera appliquée à ce texte et sa traduction persane, faite par les étudiants au niveau de Master de la traductologie française à l’université Al-Zahra.

Présentation de corpus

La manière d’écrire de Gilles Archambault, «c’est d’écrire sans faire de manières. Pas d’esbroufe, de complaisance, d’astuces rhétoriques» (Brault, 2006: 10). Son premier recueil, Stupeurs, «proche d’un lyrisme expressionniste», comme le décrit L. Mailhot, est «une prose affirmée, qui n’est ni roman ni nouvelle, à peine un fragment de récit, parfois un conte, toujours une galerie de portraits, de scènes, de tableaux, d’éclairs dans la nuit». (2005: 191)

De plus, la prose entant que la pratique Gilles Archambault est remplie des «affects de l’humour et de la mélancolie, les cris et les chuchotements, la double affirmation de la mort et de la vie, en somme: toutes les contradictions possibles» qui, selon Brault, «se rejoignent sans se résoudre […]» (2006: 14). Donc, ici il s’agit d’un texte pleine d’incertitude dont la lecture exige «un va-et-vient entre le texte et le hors-texte». (Brault, 2006: 5)

Alors, après avoir présenté l’auteur de notre corpus, nous nous contentons d’en repérer les points essentiels.

Analyse de corpus

D’ailleurs, comme le signale J. Fontanille, «ce sont les structures globales du discours qui déterminent les structures locales (lexicales et phrastiques)» (1999a: 66); c’est-à-dire que l’affectivité et donc l’aspect phénoménologique d’un texte n’est investi que dans la totalité du même texte. De ce fait, un seul mot ou une phrase isolée ne peut bien refléter l’ambiance affective du texte. Dès lors, nous suggérons, au premier lieu, une lecture globale et initiale de ce texte afin d’en dégager l’essentiel:

Gens bien-portants

«Enfin, le troisième palier. S’arrêter pour souffler un peu. Murs lézardés. De l’étage supérieur, lui parvient un air doucereux. L’ami qui chantait et dont les yeux s’animaient pour un rien. Combien de marches encore? Et puisqu’il est question de bonheur, d’exubérance même, pourquoi ne rencontrerait-elle pas une jeune femme épanouie tenant par la main une ravissante petite fille? Haine» (Archambault, 1979)

Cette première lecture donne à voir qu’il s’agit d’une prose courte, composée de huit énoncés dont quatre n’ont pas de verbe (1 er, 2e, 3e et 8e énoncé). Les premiers énoncés sont courts et coupés qui désignent un point essentiel au niveau du schéma rythmique ou de la courbe prosodique de l’énoncé. Selon la situation décrite dans le texte (enfin le troisième palier), on dirait que le sujet d’énonciation parle mais il s’essouffle ou bien après avoir monté l’escaliers il est maintenant hors d’haleine.

D’une perspective sémio-phénoménologique, en ce qui concerne la présence du corps propre du sujet dans un espace-temps vécu, Ouellet souligne que cette présence «contribue à déictiser le monde phénoménal et le monde de la conscience, qui ont tous deux pour centre le sujet en tant qu’auto-affecté par ses sensations»; de cette façon, le sujet propriocepteur est le lieu de rencontre des sentiments et des expériences perceptives venus de l’extérieur du corps et ses propres états mentaux qui s’inscrivent dans son intérieur (Ouellet, 1992: 22). C’est ainsi, qu’en lisant du texte, nous nous trouvons situé dans le sujet percevant et les phénomènes, c’est dire le palier, les murs, etc. sont déictisés par rapport à nous et donc notre corps qui est présent dans cette scène.

De plus, nous remarquons que toutes les phrases commencent par une mise en relief. La structure morpho-syntaxique des énoncés fait que l’ensemble de la scène est vu soit à partir des données de l’espace-temps déictique renvoyant à l’activité extéroceptive et sensori-motrice du sujet de l’énoncé: Enfin; s’arrêter; De l’étage supérieur; Combien de marches encore? soit à partir des actes intéroceptifs du sujet, l’acte mnémonique: l’ami qui chantait, ou imaginatif: la rencontre imaginaire avec une jeune femme épanouie. Chacun de ces éléments, intéro ou extéroceptifs, comme le souligne Ouellet, «renvoie au domaine des sensations, qui elles-mêmes donnent lieu aux passions» (1992: 31). Il va sans dire que dans l’acte de traduire on est à la recherche du sens, et ce sens est le résultat d’un acte qui réunit les deux macro-sémiotiques: l’intéroceptivité comme une sémiotique de la langue naturelle et l’extéroceptivité comme une sémiotique du monde naturel et que cette réunion est faite grâce au corps propre du sujet de la perception, appartenant simultanément aux deux macro-sémiotiques entre lesquelles il prend position[3] (Fontanille, 1999b: 35). De ce fait, la traduction d’un texte littéraire exige un engagement émotionnel et corporel de la part de traducteur qui aboutirait de sa part à une traduction vivante et phénoménologique.

Nous procédons à l’analyse sémio-phénoménologique du texte et ses traductions en persane, faites par les étudiants de master de la traductologie française à l’université AL-Zahra. Les voici, mises en parallèle avec l’original:

 

1.

Enfin, le troisième palier.

Traduction Proposée

بالاخره طبقه سوم!

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

بالاخره به پاگرد سوم رسید.

P2

سرانجام سومین پاگرد.

P3

بالاخره می‌رسم به طبقه سوم،

P4

در نهایت به سطح سوم می‌رسم.

P5

در آخر، به سومین پاگرد می‌رسد.

P6

بالاخره، سومین طبقه است.

P7

بالاخره به پاگرد سوم رسید.

P8

در نهایت، طبقه ی سوم است.

L’analyse sémiolinguistique du premier énoncé, En fin, le troisième palier, donne à voir la proprioceptivité du sujet: d’une part, on constate la configuration de la scène et l’espace-temps externe, et de l’autre, l’état mental du sujet, mis en scène par l’adoption de l’adverbe du temps enfin, au début du texte. Cet adverbe, placé au débout de la phrase montre bien un sentiment de fatigue, d’harassement. Tout est donc en rapport avec le corps propre du sujet et ainsi, l’organisation du texte nous fait sentir la sensation de fatigue subie par le corps propre du sujet.

A propos de la traduction de cet énoncé, il va sans dire que d’une perspective sémio-phénoménologique, elle doit bien refléter la sensation investie dans les mots et les structures syntaxiques.

Alors, comme le montre la table ci-dessus, là où le texte original, de fait que le sujet est fatigué, préfère d’utiliser des phrases courtes et sans verbes, 87.5% des traductions, obéissant à l’ordre canonique de la phrase en persan écrit, la chaîne S-O-V (sujet/objet direct-objet indirect/verbe), sont complètes. Les traducteurs ont tenté de compléter leur phrase avec un verbe, sans tenir compte de la sensation de la fatigue, sentie après avoir monté trois paliers; seulement la deuxième traduction peut quasiment designer ce sentiment. De cette façon, l’acte d’accomplir des énoncés par un verbe entraine des changements au niveau affectif du texte et change par conséquent le sens phénoménal de l’énoncé. Notre traduction proposée à l’aide d’un petit changement au niveau de la ponctuation essaie de mieux transférer le harassement subi par le sujet.


2.

S’arrêter pour souffler un peu.

Traduction Proposée

باید ایستاد، نفسی تازه کرد.

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

لحظه‌ای مکث کرد تا نفسی تازه کند.

P2

ایستادن برای نفسی تازه کردن.

P3

آنجا می‌ایستم برای اینکه نفسی تازه کنم.

P4

توقف برای کمی وزیدن.

P5

می‌ایستد تا نفسی تازه کند.

P6

توقفی برای کمی هواخوری

P7

ایستاد تا نفسی تازه کند.

P8

توقفی داریم برای نفس تازه کردن.

 

Ce deuxième énoncé concerne l’activité sensori-motrice du sujet (s’arrêter) et par le syntagme, pour souffler un peu, connotant la sensation de fatigue d’une manière plus explicite, la dimension proprioceptive est mise en discours.

D’ailleurs, les trois premiers énoncés permettent au lecteur/traducteur de pénétrer la scène et les pensées ainsi que les sensations du sujet. Cette reconnaissance, cependant, devrait prendre corps dans la traduction; une traduction qui exprime l’état mental du sujet. C’est ainsi que la présence phénoménologique pourrait être définie dans le processus de la traduction. Le lecteur/traducteur, ayant une présence au monde, est engagé par son corps propre dans le texte: il entend les essoufflements et se sent la fatigue, lui-même.  Ici, pour un peu souffler, est en fait la proposition circonstancielle de but du verbe nominalisé s’arrêter et donc la traduction de P6 peut mieux transmettre le sens d’énoncé, mais le choix des mots n’est pas tout à fait satisfaisant une raison pour laquelle nous avons proposé une autre traduction de cet énoncé.

De plus, c’est à noter que les énoncés 1 et 2, étant nominaux, constituent un grand défi pour les traducteurs au niveau de l’identification du sujet et surtout le temps grammatical du verbe. 75% des traductions, face à ce problème, ont adopté la stratégie d’accomplir les phrases avec un verbe mais ils n’ont pas bien choisi le temps et la personne pas du verbe: می‌رسم (P4/é.1), می‌رسد (P5/é.1), توقفی داریم (P7/é.2), etc.

 

3.

Murs lézardés.

Traduction Proposée

دیوارها هم ترک خورده‌اند.

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

دیوارهای ترک خورده

P2

دیوارهایی پر از ترک.

P3

دیوارها پر بودند از ترک.

P4

دیوارهای ترک خورده

P5

دیوارها را مارمولک پوشانده است.

P6

دیوارهای ترک خورده.

P7

دیوارها ترک خورده اند.

P8

دیوارهای ترک خورده.

 

Cet énoncé est infinitif et nominal. Il se comporte des mots relativement brefs. L’adjectif lézardés porte sur la dimension temporelle et connote la vieillesse des murs. Là, la scène est rapportée au sujet dans deux niveaux: soit d’une façon extéroceptive, c’est-à-dire par la vue, soit d’une manière proprioceptive dans la mesure où le sujet se sent vieillir juste comme les murs. La traduction devrait prendre en considération cette comparaison faite entre l’âge des murs et celui du sujet. En ce qui concerne cette comparaison, toutes les traductions se sont limitées au domaine du texte et n’ont pas du tout fait allusion à l’acte cognitivo-perceptif du sujet: se comparer avec les murs lézardés. Mais au niveau linguistique, sauf la traduction de P5, les autres traductions sont correctes.

 

4.

De l’étage supérieur, lui parvient un air doucereux.

Traduction Proposée

از طبقۀ بالا نوای موسیقی دلنشینی به گوشش رسید.

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

از طبقه بالا هوای ملایمی به او می‌رسد.

P2

از طبقه بالایی، نسیم ملایمی به سمت او می‌وزد.

P3

طبقۀ بالا هوا به نظر بهتر و صافتر می‌رسد.

P4

از سطحی بالا، دریافت یک هوای دلپذیر

P5

از طبقه‌ی بالا نسیم ملایمی به او می‌خورد.

P6

بادی ملایم از طبقه ی بالا به صورتش خورد.

P7

متوجه شد طبقۀ بالایی هوای ملایمی دارد.

P8

از طبقۀ بالا نسیمی دلچسب به او می‌خورد.

 

Comme la table ci-dessus montre, faute de comprendre la relation logique entre cet énoncé et celui qui le suit, l’air doucereux a été traduit d’une façon littérale: باد/نسیمی ملایم tandis que cet énoncé enraciné dans l’acte intéroceptif du sujet fait rappel un ami et connote de cette façon, la voix de cet ami qui chantait.

D’une perspective sémio-phénoménologique, la traduction de cet énoncé exige une perception phénoménologique ou comme le définit Merleau-Ponty, une confusion du corps avec le monde. Dans les traductions présentées par les participants, cependant, ce n’est pas le cas et tout cela entraîne une traduction littérale, bien loin de l’essence de l’original.

 

5.

L’ami qui chantait et dont les yeux s’animaient pour un rien.

Traduction Proposée

یادآور دوستی که آواز می خواند و چشمانش بی دلیل از شادی می‌درخشید.

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

دوستی که آواز می‌خواند و بی دلیل شاد است.

P2

دوستی که آواز می‌خواند و چشمانش بی‌هیچ دلیلی سرزنده‌اند.

P3

صدای آواز خواندن دوستی را می‌شنوم که چشمانش برق زندگی داشت برای هیچ.

P4

دوستش آواز خواند و چشمانش برای هیچ چیز در حرکت نبود.

P5

این دوست آواز می‌خواند و چشم‌هایش پی‌چیزی می‌گردند و هیچ نمی‌یابند.

P6

دوستی که آواز می‌خواند و چشمانش برای هیچ، برانگیخته شده بود

P7

دوستی که آواز می خواند و چشمانش بی‌هدف در حدقه می چرخید.

P8

دوستش که آواز می‌خواند و چشمانش برای هیچ می‌درخشید.

 

Ce cinquième énoncé est le seul à comporter un verbe. Ce verbe, au passé, change le flux d’attention vers un moment antérieur à la scène: L’ami qui chantait et ainsi marque un souvenir. De plus, les autres composants de l’énoncé tels chanter et les yeux s’animent pour rien reflètent respectivement une expérience cognitivo-perceptive dont fait le sujet d’un donné sensoriel auditif (la voix de ce qui chante) et visuel (l’image mentale des yeux); tout cela manifeste la proprioceptivité, les sensations senties par le corps propre du sujet, et devrait s’apparaître dans la traduction s’il s’agit d’une traduction phénoménologique.

Nous remarquons que toutes les traductions présentées, étant littérales, n’ont pas arrivé à exprimer l’acte de se souvenir; aucune d’entre elles n’a pas provoqué l’idée de se rappeler un ami qui chantait. C’est pourquoi nous avons utilisé le terme یادآور dans notre traduction proposée.

De plus, pour 75% des traductions, le temps de verbe ne s’accorde pas avec celui de l’original (P1, P2, P3, P4, P5 et P6).

 

6.

Combien de marches encore?

Traduction Proposée

چند پلۀ دیگر مانده ؟

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

چند قدم دیگر مانده؟

P2

چند پلۀ دیگر مانده است؟

P3

چند پله دیگر باقیست؟

P4

چند گام دیگر؟

P5

چند قدم دیگر باقی مانده؟

P6

چند قدم دیگر.

P7

چقدر دیگر باید رفت؟

P8

چقدر دیگر از مسیر مانده است؟

Cet énoncé interrogatif met l’accent sur l’activité sensori-motrice du sujet et fait voir encore le sentiment de la fatigue. Nous remarquons que l’adverbe de temps encore, placé à la fin de l’énoncé et portant une valeur aspectuelle d’inchoatif a comme son corrélat l’activité extéro-proprioceptive du sujet: la modalisation extéro-spatiale concernant les escaliers à monter vers l’étages supérieur et la modalisation proprioceptive concernant la sensation de la fatigue subie par le corps propre du sujet. De ce fait, en ce qui concerne la traduction de cet énoncé, il faut tenir en compte l’affectivité du texte et en donne une traduction relevante; une traduction mystifiante qui «se présente comme le transport du signifié intact dans un signifiant véhiculaire indifférent» (Derrida, 2005: 572). Il s’agit, ici, d’une traduction courte avec des mots limités qui peux bien refléter la sensation de la fatigue du sujet. Mais, quant à la traduction, nous constatons qu’environ 62 % des traductions présentées sont longues et complètes, avec le verbe است à la fin. Mais, celles de P1, P4 et P6 ont bien gardé l’aspect affectif du texte.

 

7.

Et puisqu’il est question de bonheur, d’exubérance même, pourquoi ne rencontrerait-elle pas une jeune femme épanouie tenant par la main une ravissante petite fille?

Traduction Proposée

و چون بحث سر خوشبختی و حتی سرخوشی است، چه می‌شد اگر زن جوان و دلربایی را می‌دید که دست دختر بچه‌ای دوست داشتنی را گرفته است؟

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

بحث، بحث خوشبختی ست. شادی. پس چرا با یک خانم جوان شاد که دختر کوچولوی زیبایی دستش را گرفته، رو به رو نیست.

P2

از آن جایی که مسئلۀ خوشبختی و یا حتی سرزندگی است چرا او زنی شاداب که دست دخترک جذابی را گرفته است، ملاقات نکند؟

P3

از آنجایی که صحبت از خوشبختی است آن هم به وفور، چرا انتظار نداشته باشد که با یک خانم جوان بشاش که دست دخترک زیبایی در دستانش است را ملاقات کند؟

P4

مسئلۀ خرسندی است، همان سرمستی، چرا مواجه نشود زنی جوان خندان وسوسه انگیز با دستان دخترکی دوست داشتنی؟

P5

چرا زمانی که صحبت از سعادت و شکوفایی است، زنی جوان و شاداب در نظرمان نمی آید که دستان دخترکی دلربا را در دست دارد؟

P6

از آنجا که خوشبختی و غنا مورد سوال است، چرا با زنی جوان که دخترکی دوست داشتنی دارد آشنا نمی‌شود؟

P7

از آنجا که این سوال چرا نمی‌بایست زنی را ملاقات کند، با روی گشاده و دختر بچه ای دلربا در دستانش؟

P8

چنان که مسئلۀ خوشبختی و حتی سرخوشی ست، پس چرا با زنی جوان و شکوفا که دستان دختر زیبای کوچکی را در دست گرفته ملاقات نمی‌کند؟

Là, il s’agit encore d’une mise en relief à l’aide d’une inversion faite sur un circonstant de type propositionnel: Puisqu’il est question de bonheur, une subordination à valeur causale qui n’est pas montrée qu’implicitement dans l’acte d’énonciation. Cet énoncé signifie quelque chose comme: puisqu’on est en train de parler de bonheur. Cette sensation du bonheur est mise en rapport avec un objet ou un événement que l’on cherche dans le syntagme suivant: pourquoi ne rencontrerait-elle pas une jeune femme épanouie tenant par la main une ravissante petite fille? Encore une fois, nous constatons que la dimension cognitivo-perceptive de sujet de l’énonciation se fait entrer dans le texte sous la forme d’une imagination.

D’ailleurs, la traduction de cet énoncé exige comme sa précondition; une analyse sémio-linguistique qui pourrait mettre en lumière cette activité intéroceptive du sujet, voire l’imagination.

Comme la table ci-dessus démontre, 87.5 % des traductions n’ont pas reflété l’acte intéroceptif d’imagination; P5 c’est la seule à démonter cette imagination par l’utilisation du motدر نظرمان نمی‌آید  mais là encore la personne du verbe et le reste de cette traduction n’a pas traduit l’original.

 

8.

Haine.

Traduction Proposée

لعنتی!

Participants

Traductions proposées par les participants

P1

لعنتی.

P2

نفرت.

P3

هان!

P4

بیزاری.

P5

نفرت دارم.

P6

--

P7

احساس نفرت می‌کند.

P8

 

 

Enfin, Haine, le dernier énoncé avec une focalisation complète, se porte sur l’acte perceptivo-sensoriel du sujet et résume toutes les sensations du sujet par rapport à la perspective des murs, la fatigue d’être finalement au troisième palier, au souvenir d’un ami chantant et à l’image mentale d’une jeune femme. Alors, c’est au traducteur de confondre par tout son corps avec celui du sujet et celui du texte, à vivre la situation, et en fin de compte traduire cette sensation dans le corps d’un seul mot.

Nous constatons que 87% des traductions n’ont pas arrivé à bien communiquer la proprioceptivité du sujet et donc les sensations cachées dans ce mot. P1 a proposé une traduction plus proche de ce contexte mais faute de rester fortement fidèle à la ponctuation, l’amalgame de sensations senties par le sujet n’est pas bien montré. Donc, nous proposonsلعنتی!  comme la traduction de cet énoncé. Evidemment, par ce choix, nous nous éloignons de la signification encyclopédique du mot et changeons la ponctuation, mais tout cela nous mène vers le sens phénoménal du mot ; c’est-à-dire le monde du mot tel qu’il est senti par le sujet de l’énonciation.

Ainsi, cette brève analyse permet de revenir sur les points essentiels de notre partie théorique et de dégager 8 défis principaux pour les traducteurs de ce texte. La table suivante résume ces défis et leur effet sur la dimension phénoménologique du sens:

 

 

 

Exemples

Les effets sur le sens phénoménal du texte

Les défis traductologiques

1

Le fait d’accomplir les phrases avec un verbe où les phrases originales n’en ont pas. (55% des phrases des traductions présentées)

Dans ce texte, la fatigue se fait sentir à travers les mots courts et les phrases non-complètes; alors le changement au niveau syntaxique détruit l’affectivité du texte et ne reflet donc pas la fatigue du sujet.

Les énoncés 1, 2 et 3.

2

Traduire les phrases nominales et sans verbes ou bien l’identification du sujet dans les énoncés sans verbe.

(75% des traductions n’ont pas pu relever ce défi)

Les formes syntaxiques ont, toutes, leur propre intentionnalité. La traduction d’une phrase nominale, doit essayer de respecter, autant que possible, l’ordre des mots de l’original sinon ça changerait l’intentionnalité du texte.

Les énoncés 1 et 2.

4

Rester fortement fidèle à la ponctuation de la langue source.

(Le cas de 93% des traductions)

Si on se limite à des formes, notre traduction serait dénuée de la vérité de l'être du langage.

Les énoncés 1 et 8.

5

Retenir la comparaison faite par le sujet.

(0% des traductions).

L’acte de traduire est avant tout saisir l’aspect émotionnel, gestuel et somatique d’un mot; ne pas saisir le rapport implicite entre les murs lézardés et le sentiment de vieillir aboutit à une traduction purement textuelle et rigide.

L’énoncé 3.

6

Comprendre que le sujet se souvient de son ami.

(0% des traductions).

Le savoir sur le mot air réduit ici à une signification conceptuelle et empêche l’apparition de l’être du mot et détruit de cette façon la présentation de l’expérience du monde du sujet.

 

7

Retenir l’acte d’imagination du sujet. (87.5 % des traductions ne reflètent pas l’acte intéroceptif d’imagination)

Traduire, c’est abandonner son propre corps, pour se retrouver dans le corps de l’autre et revenir ensuite à soi en tant que l’autre sinon la traduction ne refléterait plus les vécues investies dans l’original.

 

8

Traduire un énoncé composé d’un seul mot.

(87% des traductions n’arrivent pas à bien communiquer les sensations investies dans ce mot.)

L’acte de traduire doit viser l’être phénoménal du langage; l’affectivité du mot doit être senti sinon la traduction serait dénuée du sens phénoménal.

 

8

Le fait d’accomplir les phrases avec un verbe où les phrases originales n’en ont pas. (55% des phrases des traductions présentées)

Dans ce texte, la fatigue se fait sentir à travers les mots courts et les phrases non-complètes; alors le changement au niveau syntaxique détruit l’affectivité du texte et ne reflet donc pas la fatigue du sujet.

 

 


Conclusion

Les quelques éléments de base présentés dans cet article devraient contribuer à mieux saisir les fondements théoriques à l’origine de l’approche sémio-phénoménologique de la traduction littéraire.L’approche sémio-phénoménologique de la traduction littéraire, mise en avant dans cette recherche, selon la typologie proposée par Inês Oseki-Dépré (1999), s’enracine dans la catégorie des théories prospectives. Ces dernières envisagent la traduction comme une activité créative et de ce fait considèrent la traduction littéraire comme une activité «ouverte» et «artistique» (1999: 97) qui cherche à faire communiquer l’essence de l’œuvre et celle de l’être humain (Fournier-Guillemette, 2011: 9). Afin de démontrer le rapport entre la base théorique de notre recherche et la pratique de l’approche sémio-phénoménologique pour la traduction des textes littéraires nous l’avons appliquée sur la traduction d’une prose, intitulée Gens bien-portants, par Gille Archambault (1979). L’analyse qualitative des traductions faites par des étudiants au niveau de master de la traductologie française nous a permis de répondre aux questions de cette recherche et de soutenir nos hypothèses théoriques de départ. Comme ces analyses ont montré, le contenu propositionnel de l’énoncé ne se réduit simplement ni à son objet référentiel linguistiques ni à son sens conceptuel; tous les points syntaxiques, le choix des mots, la place que chaque élément occupe dans la phrase, etc. font, d’une façon ou l’autre, changer le centre de l’attention et par conséquent font voir l’objet visé sous un angle précis. Phénoménologiquement parlant, comme l’indique Ouellet, les formes linguistiques «ont une visée ou une intentionnalité qui leur est propre» (1992: 32) qui nous mène vers l’être du langage. Donc, la conclusion que nous pouvons tirer de ces analyses est que le discours littéraire, tout au contraire de discours technique qui à l’aide des formes discursives fixes représente un état de choses donné assez stable, représente la manière dont cet état de choses est perçu et vécu par le sujet de l’énonciation et ainsi tous les actes du sujet-auteur, ses activité sensitive, perceptive et cognitive se manifestent dans le texte sous la forme de discours littéraire et c’est au sujet-traducteur de vivre ses activités cognitivo-perceptives et d’en présenter une traduction phénoménologiques.



[1] Être et temps (1927)

[2] Vérité et méthode (1960)

[3] La proprioceptivité

Archambault, G. (1979). Stupeurs. Montréal: Editions du Sentier.

Baker, M. & Saldanha, G. (2009). Routledge encyclopedia of translation studies. London: Routledge.

Beebee, T. O. (2012) Transmesis. Inside Translation's Black Box. New York: Palgrave Macmillan.

Benveniste, E. (1974). L’appareil formel de l’énonciation. Problème de linguistique générale 2. Paris: Gallimard.

Benveniste, E. (1966). De la subjectivité dans le langage. Problème de linguistique générale 1. Paris: Gallimard

Benjamin, W. (1923/1959). La tâche du traducteur. Œuvres choisies. Paris: Julliard: 57 - 74.

Berman, A. (1999). La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain. Paris: Seuil.

Brault, J. (2006). Remarques sur l’écriture de Gilles Archambault. Voix et Images, 31(2):71–84.

Bultmann R. (1970). Foi et Compréhension. L’historicité de l’homme et de la révélation. Paris: Seuil.

Coquet, J.-C. (2007). Phusis et Logos: une phénoménologie du langage. Vincennes: Presses Universitaires de Vincennes.

Coquet, J.-C. (1997). La quête du sens: le langage en question. Paris: Presses Universitaires de France.

Coquet, J.-C. (1992). Note sur Benveniste et la phénoménologie. Linx, 26: 41-48.

Derrida, J. (2005). Qu’est-ce qu’une traduction “relevante” ? Cahier de L’Herne 83: 562-576.

Desclés, J.P. (1993). Sémiotiques. Paris: CNRS.

Etkind, E. (1982). Un art en crise: Essai de poétique de la traduction poétique. Lausanne: L'Âge d'Homme.

Fontanille, J. (1999a). Sémiotique et littérature-Essais de méthode. Paris: Presses Universitaires de France.

Fontanille, J. (1999b). Modes du sensible et syntaxe figurative. Limoges: Presses Universitaires de Limoges.

Fournier-Guillemette et Marie-Pierre. (2011). La traductologie: entre littérature et linguistique. Postures, n 13: 81-94.

Freud, Z. (1985). Le moi et le ça; Essais de psychanalyse. Paris: Payot.

Gauthier, J. (2013). Les théories de la traduction à la rencontre de l’hypermédia. ALN | NT2.  )Journal en ligne). http://nt2.uqam.ca/fr/ dossiers-thematiques/ enjeux-de-traduction# 2

Husserl, E. (1961). Recherches Logiques. Tom 2, Trad. H. Elie, Paris: Presses Universitaires de France.

Lacan, (1966). Fonction et champs de la parole et du langage. Ecrits. Paris: Seuil.

Ladmiral, J-R.(1994). Traduire: théorèmes pour la traduction. Paris: Gallimard.

Mailhot, L. (2005). Les “petites proses” de Gilles Archambault. Plaisirs de la prose: 191-212.

Meschonnic, H. (1973). Poétique de la traduction. Paris: Gallimard.

Merleau-Ponty, M. (1945). Phénoménologie de la perception. Paris: Gallimard.

Mounin, G. (1963). Les problèmes théoriques de la traduction. Paris: Gallimard.

Oseki-Dépré, I. (1999). Théories et pratiques de la traduction littéraire. Paris: Armand Colin.

Ouellet, P. (1992). Signification et sensation: la représentation sémiolinguistique du sensible. Nouveaux Actes Sémiotiques 20.

Öztürk Kasar, S. (2009). Sens et intentionnalité en traduction. Synergies, n 2: 187-195.

Ricœur, P. (1986). Du texte à l’action, Essais d’herméneutique II. Paris: Seuil.

Saussure F. De. (2002). Ecrits de linguistique générale. Paris: Gallimard.

Scott, C. (2012). Literary Translation and the Rediscovery of Reading. Cambridge: Cambridge University Press.