L’éthique de la mobilité dans la poésie charienne

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Auteur

Associate Professor Azad University of Tehran, Tehran, Iran

Résumé

Il ne serait pas abusif de dire que toute la poésie de Char est le lieu d’un grand conflit entre ouverture et clôture. En effet il y a toujours chez Char un grand désir de partir et de changement perpétuel et une grande tendance à revenir sur le lieu inaugural, pour ne pas y demeurer, mais pour en profiter comme un point d’appui qui prépare mieux une réserve d’énergie pour le sujet qui cherche à s’ouvrir sur les possibilités différentes de l’être. Le sujet charien ne cède jamais aux capiteuses séductions de la tendresse de la clôture protectrice, par contre il se rend constamment disponible pour un renouvellement perpétuel. En d’autres termes il préfère le risque de partir à la léthargie de demeurer. Cet article a pour objectif principal de répondre à cette question que dans la poésie de Char quelles images poétiques métaphorisent ces deux tendances contradictoires, à savoir, le désir de partir, et l’attraction des origines protectrices qui amoindrit en nous le désir de renaitre de temps à l’autre.

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

L’un des éléments les plus essentiels de la poésie de Char est «l’inconnu» auquel sont liées les notions telles que le mystère, l’imprévu, le hasard, le risque et l’obscure. Toutes ces notions nous font songer à Héraclite dont la pensée a exercé une grande influence sur la poésie charienne: «Le parti pris de lucidité, le pessimisme de la force, les invitations au risque, la mise en lumière du fatal, l’obscurité recherchée du vocabulaire et des formes syntaxiques nous semblent relever de manière moins extérieure de l’influence d’Héraclite chez Char.» (Fortier, 1997: 70-71)

En effet, la poésie de char peut être considérée comme la recherche de l’inconnu qui est riche des promesses du futur. (Aspel, 1968: 175) Dans la poésie de Char se révèle un sentiment de «nostalgie» profonde vis-à-vis de cet inconnu lointain vers lequel tend la pensée du poète avec tant de passion. Autrement dit, Chez Char la nostalgie du passé est remplacée par le désir ardent de rejoindre le futur. En profitant des termes heideggériens, on peut prétendre que Char affirme l’idée de «l’historial», ce temps toujours matinal qui vise à éclairer notre futur, par contre, il rejette «l’historique», temps de la succession et des téléologies.

Sous la pensée homérique, il s’agit, dans la poésie charienne de retourner en amont, en arrière, pour mieux la permanence du temps et relancer le mouvement vers le futur. Influencé par Héraclite, lui aussi il oppose au statisme de la démarche rationnelle et transparent, le mouvement perpétuel, le devenir et l’ouverture. A vrai dire, chez Héraclite, comme chez Char, «Échapper à la certitude et consentir au fatal, au risque et à l’obscure, c’est assurer sa disponibilité dans le présent» (Fortier, 1977:65). La disponibilité dans le présent implique chez Char une mort perpétuelle dans l’instant. Autrement dit, l’homme qui se rend continuellement témoin de sa mort dans l’instant et la côtoie sans cesse est le plus vivant et le plus disponible d’entre tous: Marcotte dit que chez Char «Aimer, créer, c’est quitter. Répéter, à chaque instant, l’acte de sa propre mort - et le rendre aussi banal que le plus ordinaire des événements de l’existence» (Marcotte, 1968:69).

La même passion pour un perpétuel devenir et un constant départ apparait quand on parle de l’influence nietzschéen de la pensée de Char. En effet la présence de l’idée de «l’éternel retour» de Nietzsche dans l’ouvre de Char est évidente. Patrick Née a raison de dire que Char pratique très tôt Nietzsche et constate qu’il découvre son «grand initiateur en philosophe du pessimisme» (Née, 2007: 81). Est exclue de la pensée charienne toute interprétation passéiste de «l’éternel retour» de Nietzsche, celle qui fait de ce dernier un éternel revenir. Au contraire de cette interprétation passéiste, il faut insister sur une autre interprétation de ce motif selon laquelle «l’éternel retour» ouvre au devenir et à l’avenir. A vrai dire, pour char, comme pour Nietzsche, le retour ne se borne jamais à une répétition cyclique qui refuse toute passion de renouvellement et de renaitre. Chez lui le retour, loin de tout désir nostalgique, ne revient jamais exactement à son point de départ pour mieux approfondir son trajet; Ici s’affirme l’interprétation heideggérienne selon laquelle «l’éternel retour» met l’accent sur une volonté de puissance en constatant retour sur soi mais aussi en constatant débordement. (Née, 2007: 119).

L’influence de Nietzsche est comparable à bien des égards avec celle de Rimbaud, influence liée chez Char aux notions de départ, de renouvellement et de devenir, métaphorisées dans la poésie rimbaldienne par les images du navigateur, du voyage et du marcheur (Née, 2007: 135). Georges Poulet parle également de l’absence de la nostalgie dans la poésie charienne: «Aucun lien ne le ]événement[ rattache à un passé, tombé, dès qu’il surgit, dans l’oubli. Afin qu’il ait lieu, le temps se dénude, la table se fait rase» (Poulet, 1964: 92). D’où chez Char il y a un grand privilège accordé à une grande catégorie d’images qui figurativisent à la fois l’instantanéité de la perception charienne qui table sur le présent et le désir d’un départ énergétique qui n’ignore pas cependant le point d’appui de son départ, sans vouloir s’y installer. Dans cet article, Il s’agit donc de répondre à cette question que quelles images poétiques métaphorisent ces deux tendances contradictoires, à savoir, le désir de partir, et l’attraction des origines protectrices qui amoindrit en nous le désir de renaitre de temps à l’autre. L’approche qui nous sert à répondre à cette question est l’approche thématique et nous nous appuyons, particulièrement sur les idées et les réflexions de Jean Pierre Richard en tant que l’un des plus grands piliers de cette approche critique.

Les recherches déjà effectuées

Parmi un grand nombre des livres et des articles qui ont été déjà écris et publiés sur René Char et sa poésie ceux qui nous ont servi le plus est le livre de Jean Pierre Richard à savoir, onze études sur la poésie moderne; Richard a consacré une bonne partie à dessiner les grandes lignes de l’univers imaginaire de Char et son paysage mental né du paysage réel. A René char, Née a consacré une remarquable étude, René Char, une poétique du retour, où Patrick Née essaye d’examiner la charge de la pensée philosophique de Char qui était un poète lecteur de philosophie. L’article de Jean starobinski, intitulé «René Char et la définition du poème» aborde la problématique de l’ouverture dans la poésie charienne, une ouverture qui nait d’un contraste entre ici et ailleurs, entre l’éblouissement actuel et l’appel d’un futur potentiel. L’étude de troisième volume d’Etude sur le temps humain nous a appris beaucoup sur la conception de l’instantanéité du temps chez René Char, aussi bien que sur l’absence de toute nostalgie dans la poésie charienne; Dans son article «René Char et Nietzsche», Paulène Aspel tente d’analyser l’influence de la pensée de Nietzsche sur la pensée de Char et sa poésie. Il prétend que la poésie de Char n’est que la cristallisation littéraire de la pensée nietzschéenne.

L’éthique de la mobilité

En recourant à cette expression, l’éthique de la mobilité, nous ne voulons qu’insister sur ce fait que dans la poésie charienne, on témoigne d’une grande énergie qui nous fait passer d’un passé à un lointain futur, qui nous arrache à un espace originel pour nous amener à un lointain possible, destiné à rester inaccessible. En effet, cette expression peut également suggérer une parole poétique qui «s’environne d’un deçà et d’un au-delà qui ne sont pas atteints et nommés, mais que l’énergie du poème ne cesse de désigner» (Starobinski, 1968: 13). Dans les lignes qui suivent, nous essayons de montrer comment l’éthique de la mobilité prend les illustrations poétiques et imagées dans la poésie de Char.

On peut considérer la poésie de Char comme un espace d’ouverture à notre regard, espace qui ne se contente pas de rester dans son lieu originel et est pointé sans cesse vers un ailleurs, un lointain qui est destiné à être inaccessible. En d’autres termes, dans la poésie de Char, notre regard est toujours orienté, à partir d’une origine, vers un lointain absent qui ne se laisse ni à posséder ni nommer, mais fortement pressenti. En effet, chez Char il y a toujours la trace d’un espace originel, mais il ne contente jamais d’y demeurer. Ce qu’il faut souligner également c’est que cette ouverture nous oblige à chercher constamment ce qui nous échappe à tout instant: «L’ouverture, on le voit, ne se borne pas à la conquête positive d’un vaste horizon offert à la contemplation. Elle appréhende négativement ce qui nous est dérobé. Elle nait du contraste entre un ici et un ailleurs…» (Starobinski, 1968: 14). A vrai dire, l’ouverture dans la poésie charienne relève du contraste entre le désir de l’origine et le refus d’y demeurer, entre un ici et un ailleurs, entre l’éblouissement de l’instant actuel et l’insaisissabilité d’un ailleurs qui recule infiniment. Cette idée vient directement de la leçon d’Héraclite qui selon char «met l’accent sur l’exaltante alliance des contraires» (Char, 1948: 159). De là est définie chez Char la fonction de la poésie qui est de maintenir cet affrontement des contraires, et de concilier le désir nostalgique des origines avec le désir d’aller au-delà de ce désir. La poésie se donne alors comme mission de maintenir la tension, et la cohabitation des contraires. A vrai dire l’espace originel dans la pensée de Char est un espace inaugural qui étouffe l’élan vers le lointain, et tue le désir de se diriger vers les possibilités infinies de l’être pour celui qui veut y demeurer. En effet Chez Char l’espace des origines suggère l’idée d’une fixation gluante qui entrave toute tentation de vouloir se détacher du poids du passé. C’est pour cela que Starobinski le considère comme un poète qui n’est pas fasciné par l’origine: «Mais René Char n’est pas un poète de la nostalgie» (Starobinski, 1968: 16). Rimbaud qui a exercé une grande influence sur Char a déjà glorifié dans l’enfance l’idée d’un départ continu: «Ce ne peut être que la fin du monde en avançant». Jean Pierre Richard a interprété le mystère de la poésie de Rimbaud, ce qu’on peut l’appliquer à celle de Char: le mystère qu’interroge la poésie de Rimbaud, c’est précisément celui de ce passage, de cet avènement du même à l’autre, celui même en vertu duquel la nuit devient aussi du jour, le passé de la future, et le néant de l’être.» (Richard, 1955: 193)

Pour char l’espace de continuité étouffante qui paralyse le désir du départ s’oppose à tout ce qui suggère l’idée du commencement et de la naissance. Jean Pierre Richard dans son excellente étude thématique sur Char parle d’un Char fasciné constamment par l’idée de commencement: «Un profond pessimisme de continuité vécue amène Char à privilégier l’acte éclatant du commencement et de la naissance …» (Richard, 1964: 87). Chez Char le désir de l’origine et celui d’y échapper ont un rapport fort dialectique. Tout cela rend compréhensible la phrase aphoristique de Char: «Epouse et n’épouse pas ta maison» (p: 40)[1]. Cette phrase clés de la poésie de Char nous révèle tout clairement que le poète est quelqu’un qui ne s’installe que dans les lieux du passage, et de là il se contente exclusivement d’avoir l’expérience de «discontinuité», celle qui nous amène à voir chez Char une poétique de soulèvement: «L’ouvre de Char, dans son caractère le plus général, se manifeste comme un soulèvement» (Starobinski, 1968: 16). Cette caractéristique de la poésie de Char révèle le refus de toute fascination par l’origine et toute tentation pour rejoindre les lieux nostalgiques, par contre elle met l’accent sur ce fait que l’événement poétique, chez Char, loin d’assurer la continuité de la durée qui nous fait passer chronologiquement d’un passé lointain vers un futur, révèle une temporalité qui «s’y manifeste sous l’aspect de la rupture et de la disjonction» (Starobinski, 1968: 16). La phrase concise de Char possède en lui-même une contradiction évidente: le désir à la fois d’habiter là on est pour garder l’unité de l’être (épouse), et celui de le soulever et l’alléger pour sauver l’activité de l’être, ce qui rend tout espace inhabitable (ne pas épouser).

En effet le mot «soulèvement» évoque un caractère paradoxal et contradictoire: il présuppose l’existence d’un espace d’origine qui rend possible paradoxalement l’arrachement et l’élan vers un ailleurs indéfini. Dans l’univers poétique de Char le mot soulèvement suggère le besoin d’un point d’appui pour pouvoir prendre l’élan vers les hauteurs, c’est-à-dire vers le possible. En d’autres termes ce mot peut être paradoxalement interprété: d’un côté il évoque le besoin nostalgique d’un point d’appui et de l’autre, il suggère l’idée de toute énergie recourant à laquelle on s’arrache à ce point d’ancrage. Chez Char est nié tout ce qui nous attache à l’immobilité des origines, au contraire, est apprécié ce qui nous met dans un mouvement perpétuel de devenir et de renouvellement. Il préfère le risque d’une naissance et d’un commencement renouvelé à la torpeur de l’état de fixation; C’est pour cela que toutes les formes d’imaginations qui risqueraient d’engourdir en nous le désir de soulèvement et la vertu d’élan et d’ouverture est fortement refusé: «Certains se confient à une imagination toute ronde. Aller me suffit»
(p: 12). Alors l’imagination charienne oppose la paralysie et l’étouffement de la clôture et de la rondeur à la vivacité d’ouverture et de départ. Autrement dit, dans son imagination, la tendresse et la sécurité de la clôture s’oppose au risque d’être constamment renouvelé par une naissance perpétuelle. Jean Pierre Richard a très bien distingué chez Char ce refus d’être protégé dans la clôture protectrice qui ne fait qu’ amoindrir,  engourdir et détruire notre désir de naitre et de renaitre de temps à l’autre: «…ce qu’il y a en lui de plus positif, de plus original, proteste avec vigueur contre les trop capiteuses séductions de la tendresse» (Richard, 1964: 195); Alors sont rejetées dans l’œuvre de Char les images qui suggèrent l’idée de la torpeur et de la léthargie, comme «l’hébétude des navires à l’ancre», ou la «léthargie de la forteresse». Le thème maléfique de la clôture et de la torpeur qui y est lié est figurativisé par exemple par l’image des maisons ou bien des villes qui nous prennent dans leur piège: «Paris est aujourd’hui achevé. J’y vivrai. Mon bras ne lance plus mon âme au loin. J’appartiens» (p: 181). Le mot «appartenir» tout en insistant sur l’immobilité et l’attachement du sujet évoque, comme dit Richard «le besoin fatal d’installation». (Richard, 1968: 87)

A part les maisons et les villes qui sont les espaces d’installation à la fois fatales et tendres du sujet qui le protègent contre le risque de partir et de se délibérer de la tendresse des origines, chez Char c’est plutôt le monde végétal qui est le milieu duveteux le plus protecteur. Pour Char rien ainsi de plus écœurant que l’idée d’une installation alourdissante qui empêche l’allégresse du départ et la délivrance du passé: «la sagesse est de ne pas s’agglomérer». (Richard, 1964:85)

Les images poétiques du soulèvement

La rivière: rêve d’un renouvellement perpétuel et d’un départ constant

Chez char le désir de partir et de ne pas demeurer, désir qui nous pousse à expérimenter sans cesse des changements perpétuels s’oppose au temps, plutôt à l’écoulement lent du temps qui cause l’usure des choses et tue en nous le plaisir de mourir et de renaitre au pas qui le suivra, c’est-à-dire le plaisir d’un renouvellement constant. A vrai dire, le temps est chez lui le responsable de la léthargie et de la paralysie de l’être. En effet, tout ce qui s’avère contre l’idée de cette léthargie paralysante est apprécié dans la poésie de Char, ce qui justifie le gout de Char pour les rivières et les eaux courantes qui suggèrent l’idée du changement et évoquent métaphoriquement l’image d’un temps fluide et capricieux. Influencé par Héraclite Char pense comme ce philosophe présocratique qu’on ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c’est une autre eau qui vient à vous: «Quand on a mission d’éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi (p: 237). A part l’aspect capricieux de l’écoulement de l’eau, il faut souligner son aspect purifiant. En effet, l’eau qui roule avec sa frénésie coulante est sans mémoire et sans nostalgie et nous purifie de tout ce que nous étions. A vrai dire, avec une énergie bestiale, la rivière s’arrache de son origine pour se diriger vers ailleurs. L’énergie déchainée des eaux coulantes et leur discontinuité glissante métaphorise la liberté joyeuse avec laquelle on essaye de s’arracher de l’origine pour s’aventurer avec risque dans les terrains non battues de l’avenir: «Elle ]rivière[ effaçait d’un coup la montagne, se chassant de ses flancs maternels. Ce n’était pas un torrent qui s’offrait à son destin, mais une bête ineffable dont nous devenions la parole et la substance» (p: 102); Jean Pierre Richard fait également allusion à la magie des rivières coulantes qui tient à leur mouvement discontinu: «Chacun de ses passages y efface le passage intérieur, chaque afflux y délivre de ce flot qui s’éloigne. La volubilité de la rivière nous accorde ainsi la grâce, quelque fois affolante, d’une sorte de l’avènement perpétuel.» (Richard, 1968: 91)

Dans la poésie de Char un autre motif qui est associé à l’eau, est le vent qui peut être considéré comme une «rivière aérienne», plus léger et plus impalpable. La fugacité du vent, comme celle de la rivière, réveille en nous le désir du partir et de la liberté. Le poète s’adresse à la femme aimée: «Je veux être pour vous la liberté et le vent de la vie» (p: 85). Ici ce qui est évident c’est que l’amour est associé à un soufflement du vent qui nous renouvelle sans cesse. En tout cas la rivière et le vent nous procurent la joie d’une mobilité salvatrice qui nous arrache du poids gluant de la nostalgie des origines pour nous faire sentir à la fois le plaisir d’un renouvellement perpétuel et celui de partir constamment afin de ne pas être victime d’une agglomération pourrissante. Mais selon Richard, à cause de la futilité venteuse et sa légèreté gratuite, le vent ne peut pas satisfaire Char; En effet les particularités du vent s’opposent chez lui au désir d’intensité et de dureté physique et morale. L’oiseau que Richard l’appelle «le vivant caillou du ciel», grâce à sa légèreté et son acuité peut bien parcourir l’étendu du ciel pour atteindre son objectif futur (Richard, 1968: 93). La thématique de l’oiseau exige un développement plus détaillé.

Oiseau: rêve de percer le ciel

Dans la poésie de Char, l’oiseau est un motif crucial. Ce qui séduit en lui le poète c’est la légèreté, la vitesse et l’acuité avec laquelle il fend l’air et le ciel. Richard a très bien défini la particularité de l’oiseau cher à Char: «Le vrai oiseau, c’est l’oiseau-flèche, l’oiseau – cime, celui qui se situe à la pointe d’une trajectoire ou paroxysme d’un moment» (Richard, 1968: 94). Oiseau-cime de Char est comparable à l’aigle de Nietzsche qui apparait dans Ainsi disait Zarathoustra: «Quiconque voit l’abîme, mais d’un œil d’aigle, celui-là a du courage. [...] C’est ainsi seulement que l’homme grandit, atteint les hauteurs où la foudre le frappe et le brise, quand il est monté assez haut pour rencontrer l’éclair» (Nietzsche, 1996:347). En effet, la forme ténue de l’oiseau - flèche et son acuité pénétrant lui offre la capacité de percer l’étendu du ciel avec une vitesse miraculeuse. En d’autres termes, la qualité ponctuelle de l’oiseau, son départ fugitif et la trace qu’il laisse dans le ciel est associé souvent chez Char à la ponctualité du temps et sa fuite, ce qui insiste toujours sur le refus de tout état statique qui amoindrit la vivacité de l’être. A vrai dire, l’oiseau vole, prend l’essor, crie, et s’échappe au regard: «il n’est pas d’yeux pour le tenir, il crie, c’est toute sa présence» (p: 105). Toute la présence de l’oiseau-flèche se traduit par sa crie qui ne laisse qu’une trace fugitive dans le ciel. S’il reste à l’horizon du regard, il suggère l’idée de la stabilité et de la lenteur, celle qui est rejetée dans l’imagination charienne qui n’apprécie que la ponctualité et l’acuité des mouvements sans mémoire. La voix de l’oiseau-flèche prend lui aussi la forme d’une épée qui perce le ciel: «l’épée de son chant» (p: 14). Pour pouvoir tuer cet oiseau flèche, le poète évoque une arme dont l’acuité est analogue à celle de l’oiseau: «un mince fusil va l’abattre» (p: 105). Cette arme devient dans un autre poème, un faucheur doué d’une acuité tranchante capable de faire face à l’acuité de l’oiseau: «Un faucheur de prairie/ s’élevant, se voutant/ piquait les hirondelles/ sans fin silencieux» (p: 187). Le poète compare la fonction du oiseau-flèche qui pointe le ciel et le perce au cours de son vol, au métier du poète qui n’est d’après lui, qu’«un métier de pointe». (p: 275)

L’oiseux de Char est plutôt un aigle. Comme dit Paulène Gaspel: «l’aigle est le symbole, le signifiant, le plus riche de toutes les riches images chariennes. L’aigle comprend et condense les principaux thèmes du poète.». (Gaspel, 1967: 181-180). L’aigle ne cherche jamais l’évasion, par contre, il est oiseau de proie vif et puissant. C’est en effet avec toute véhémence et toute énergie que l’aigle, cet oiseau - cime pénètre le ciel et fend l’air. Le vol de l’aigle est un vol de cime, un acte volontaire, geste d’une chasse qui le différentie d’un vol de fuite; Gaspel associe son pouvoir à celui du poète: «C’est un fragment vivant doué d’un furieux pouvoir, celui de la création et du poète lui-même.» (Gaspel, 1968: 181-180). Il compare également l’aigle au surhomme nietzschéen: «[...] comme le surhomme nietzschéen, il ne se réalisera que dans l’avenir, un avenir proche et réalisable, imminent même, qui nous tente et nous provoque». (Gaspel, 1968: 180-181). Ce grand désire de l’avenir rend justifiable cette affirmation de Char: «L’aigle est au futur».
(p: 278). L’aigle comme la fuite de l’eau dans la rivière est le symbole d’un mouvement irrépressible, instantané et ponctuel qui ne dure pas et qui ne cherche qu’à partir vers un ailleurs et un avenir incertain. En effet il s’écarte d’où il est pour se lancer de manière explosive là où il n’est pas. L’oiseau – chasse de Char porte en lui-même comme une réserve d’énergie supplémentaire, principe de leur éclatement dans les hauteurs. Dans son vol, l’essentiel n’est pas de conquérir une cime pour le posséder éternellement, mais de partir vers des cimes possibles de l’avenir. A part l’idée de la libération qui est métaphorisée par le vol de l’aigle, cet oiseau est également l’image métaphorique de l’idée nietzschéenne de la volonté de puissance qui refuse le ressentiment à l’égard du temps en se plaçant au cœur de l’éternel.

Les images poétiques de l’installation paresseuse

Vallon, espace d’une fixation rassurante

Comme nous l’avons souligné ci-dessus, dans l’imagination charienne le désir de partir s’oppose à tout ce qui l’entrave. D’un côté la grande ardeur de vouloir être arraché à la tendresse gluante des origines, de l’autre côté l’attraction protectrice de ces espaces accueillantes qui empêchent le désir de tout arrachement possible. Chez Char l’un des motifs qui métaphorise l’idée d’une intimité protectrice est le vallon qui est lentement comblé par un brouillard chaud et protecteur offrant l’abri d’une intimité parfaite.

«La contre-terreur c’est ce vallon que peu à peu le brouillard comble…». (p: 51)

Char a qualifié ce paysage de «contre – terreur», car il s’oppose au désir euphorique charien de s’aventurer dans les espaces risqués des lointains.

Jean Pierre Richard a bien développé l’idée de l’intimité parfaite de ce vallon:

«Intimité d’ailleurs peu à peu rempli, «comblé» par la descente d’un brouillard qui, tout en nous rendant sensibles à la lente continuité des heures, réussi à noyer les formes, à en estomper la discontinuité ou le tranchant, bref, à colmater nos déchirure». (Richard, 1964: 84)

En effet le brouillard prépare un espace de tendresse et de douceur qui entrave la vocation d’élan du sujet, tout en lui apportant le bonheur d’une vie ralentie et paresseuse. Le vallon est l’espace d’une fixation rassurante qui étouffe en nous l’idée de partir vers l’avenir. A vrai dire, la clôture et la profondeur d’un vallon couvert d’un brouillard chaud et rassurante s’oppose à des cimes des hauteurs où l’oiseau-cime de Char s’aventure en y risquant sa vie. Autrement dit, le vallon peut être considéré comme espace d’origine que le sujet charien fait tous ses efforts pour en être détaché.

Le monde végétal, espace de protection

Jean Pierre Richard met l’accent sur le monde végétal qui est dans la poésie de char le monde le plus rassurant: «Ce bonheur tendre, c’est dans le monde duveteux du végétal qu’il s’épanouira le plus souvent». (Richard, 1964: 85)

L’herbe fait partie de ce monde qui ne procure que le calme et la tendresse pour qui s’y abrite. En effet, il est une substance dont la densité aérienne sait bien recouvrir tous les êtres qui y cherche le refuge; La fonction de la protection de l’herbe apparait tout clairement dans un poème où le lézard s’adresse au chardonneret: «Revient à ton nid de laine/ Seules les herbes sont pour toi/ les herbes de champs qui se plissent». (p: 123). L’herbe en se plissant recouvre chaudement les êtres qui s’y abritent et amoindrit en eux l’ardeur de tout détachement explosive. En effet, avec le repliement des herbes, la prairie prépare un tapis rassurant de tendresse, ce qui l’oppose à des hauteurs insaisissables. La prairie captive ce qu’elle abrite en enfermant son captif et lui interdisant, par son tapis de tendresse, tout désir de liberté. Pour défendre ce qu’elle abrite contre les dangers du vol et du départ, la prairie propose à ce qu’elle abrite, de descendre dans les profondeurs chaudement protégées: «A en croire le sous-sol de l’herbe où chantait un couple de grillon cette nuit, la vie prénatale devait être très douce». (p: 42). Comme nous avons souligné plus haut l’herbe est surement un élément naturel accueillant et exquise qui offre les capiteuses séductions de la tendresse, mais Char ne cherche jamais la suavité délicieuse des lieux originels et nostalgiques qui engourdissent et détruisent en nous l’ardeur du vol et du départ. A vrai dire Chez lui l’essentiel est de ne pas céder à une fixation alourdissante qui nous empêche de renaitre à chaque instant en nous écrasant sous le poids de la matière et de la durée.

Conclusion

Toute la poésie de Char est marquée par une discontinuité énergique, un mouvement explosif qui ne se contente pas de céder aux capiteuses séductions de la tendresse duveteuse des origines pour aller vers les lointains possibles d’un ailleurs inconnu. La poésie charienne est la poésie de ne pas demeurer, celle qui connait exclusivement l’ardeur de partir. L’attraction protectrice des origines tout en nous accueillant chaudement par sa suavité délicieuse amoindrit en nous le désir d’un renouvellent perpétuel. Mais ce qui est essentiel chez lui c’est que le mouvement vers l’avant n’oublie jamais son point du départ, ce qui fait paraitre une continuité s’instaurant entre l’en-avant et l’origine. Chez Char toute progression tire sa force d’un retour à l’inaugural, qui est chez lui synonyme de tout lieu d’assurance, de certitude et d’optimisme rationnel qui tue toute tentation de renaitre d’un instant à l’autre, aussi bien que le désir de toute disponibilité d’esprit.  Alors tout au long de l’œuvre de Char il y a la dialectique entre le calme et la paix rassurante des origines et le départ risqué pour aller saisir l’inconnu. L’instant charien est un instant chargé d’émotion, de tension et de risque qui échappe à la monotonie rassurante de la durée pour pouvoir se renouveler constamment. Comme Héraclite et Nietzsche, Char refuse l’optimisme de la certitude rationnelle pour défendre un pessimisme de la force qui n’est jamais le découragement ou le désespoir issu de la faiblesse d’esprit, mais une parfaite lucidité qui nous rend disponible à chaque instant pour une nouvelle expérience rafraichissante. En effet, le refus de la certitude et de l’optimisme triomphant, s’exposer au risque et accepter la part de l’inconnu nous rendent dignes d’une vie dont la vérité est problématisée et changeante. La part du danger, du risque et de la souffrance qui existe dans le pessimisme de la force de Nietzsche se trouve dans la poésie de Char qui dans son caractère le plus général, se révèle comme un détachement qui laisse en arrière de soi la région nocturne de la nuit nostalgique pour se lancer à travers la clarté du jour vers le risque des possibilités ultérieures



[1] Les références à l’œuvre de Char appartiennent à l’édition des Poèmes et prose choisis de René Char, Gallimard, 1957.

Aspel, P. (1968), René Char et Nietzsche, Liberté, vol. X, n 4.

Char, R. (1948), «Seuls demeurent», XVII, O.C.

Fortier, A.-M. (1997), «L’inclémence ou la dislocation recevable: Héraclite et Char», Littérature n 16, 61-73.

Marcotte, G. (1968), Le congé de René Char, Liberté, vol. X, n.

Nietzsche, F. (1996), Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, GF Flammarion.

Née, P. (2007), Une poétique du Retour, Paris, Hermann.

Poulet, G. (1964), L’étude sur le temps humain, le point de départ, Paris, Librairie Plon.

Richard, J.- P. (1955), la poésie et la profondeur, Paris, Seuil.

Richard, J.- P. (1964), Onze études sur la poésie moderne, Paris, Seuil.

Starobinski, J. (1968), «René Char et l& définition du poème», Liberté, vol .X, n 4.

Poèmes et prose choisis de René Char (1957), Gallimard.