Aline - Ali: une étude titrologique

Auteurs

1 Maître de conférences, Département de français, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Université Shahid Beheshti, Téhéran, Iran

2 Doctorante en langue et littérature françaises, Département de français, Faculté des Lettres et des Sciences humaines, Université Shahid Beheshti, Téhéran, Iran

Résumé

Le grand nombre de romans du 19e siècle dont le titre est un nom propre a été interprété par certains critiques (Edelman, Wilwerth et Martens) comme une quête identitaire. Aline-Ali écrit par André Léo en 1869 est l’un des exemples de ce type de roman, dont l’auteur a raconté l’histoire du personnage éponyme. Le présent article, va premièrement aborder ce roman par la différence qui le distingue des autres romans de cette main chez le même auteur et ensuite étudier la relation entre le titre du roman et son contenu ainsi que l’effet que produit ce choix onomastique sur la lecture. Une question pertinente est de savoir si le titre du roman conduit le lecteur à une recherche identitaire de nature sexuelle et d’en déduire le rapport que la romancière entretient entre le titre et son pseudonyme masculin. Pour ce faire, il nous faut d’abord étudier le statut de la femme-auteur dans le contexte social du XIXe siècle, puis les motifs qui président au choix de pseudonymes masculins pour publier ses œuvres. Ensuite, nous aborderons la question du titre dans ses caractéristiques phonétiques, son rapport avec le contenu du roman et la quête identitaire qu’il engage. Nous allons suivre donc la méthodologie onomastique qui recouvre aussi les analyses titrologiques.
 

 

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

Léodile Béra-Champseix (1824-1900), écrivaine prolifique du XIXe siècle, écrit 12 romans pendant les années 1860 et dans chacun d’entre eux elle aborde de manière diagnostique ou prescriptive les sujets des femmes (Martens, 2017: 239-250)[1] des pauvres et des paysans, ceci la situe dans la lignée des écrivains féministes et idéologues (Bellet, 1992). En 1869, elle publie La Femme et les Mœurs : monarchie ou liberté. Cet essai trouve sa traduction romanesque dans Aline-Ali, qui est publié la même année, sous le pseudonyme de l’écrivain: André Léo. Ce roman mal reçu par ses contemporains, mérite aujourd’hui une attention privilégiée en ce qui concerne son intérêt pour la notion du genre.

Le roman Aline-Ali dénonce les injustices sociales qui existent à l’égard de la femme, ainsi que l’institution du mariage qui complète son état d’esclavage. Il raconte l’histoire d’une jeune fille, Aline Maurignan, qui s’apprête à se marier avec Germain Larry qu’elle ne connaît que depuis trois mois. Pendant une longue nuit de confidences, la sœur aînée d’Aline, Suzanne, met sa petite sœur en garde contre le mariage et l’avertit sur la brutalité de la vie conjugale. Le lendemain, Aline découvre le corps de Suzanne qui s’est suicidée. Aline profite du deuil pour éprouver Germain qu’elle trouve incapable de lui fournir des garanties d’une vie conjugale égalitaire. Elle annule donc ses fiançailles en déclarant à son père qu’elle souhaite «connaître en frère et en ami celui qu’elle épouserait» (Léo, 1896: 124). Ceci conduit à son travestissement: Aline choisit de se travestir en garçon et prend le nom d’«Ali Maurion» et elle va lier une forte amitié avec Paul Villano, un jeune médecin franco-italien; les deux amis, officiellement garçons, entretiennent une relation ambigüe, qui tiendra jusqu’à la révélation du sexe d’Ali(ne). La situation, insoluble dans le cadre de relations sentimentales, se dénouera par la volonté d’Aline de vivre pour le bien, en renonçant au bonheur, et en proposant un but très moralisant qui met fin au roman.

Tout le roman est axé autour de la thématique du travestissement et de la question de l’identité, et c’est un court passage du Ve chapitre qui constitue le vif du sujet de notre article. Cette séquence met en scène une mise en abyme parfaite de l’auteure dans son personnage. Le lecteur se voit ainsi pris dans un triple jeu: l’intrigue du travestissement, le pseudonyme de l’écrivain et le roman éponyme. Déjà, le motif apparaît sur la page de couverture du livre qui juxtapose le nom littéraire de l’écrivain au titre constitué du nom et du pseudonyme du personnage éponyme: la relation qu’ils établissent avec la thématique de la pseudonymie[2] impose une analyse titrologique.

Partie intégrante des études modernes littéraires, la titrologie régit la mise en page de la couverture – nom de l'écrivain, présentation éditoriale, titre, et les figurations en quatrième de couverture – ainsi que le titre de la collection et/ou de série à laquelle appartient la publication. La titrologie s’intéresse aussi aux titres internes: titres courants en haut des pages, intertitres, titres de chapitres. Il s’agit donc du péritexte, éléments du paratexte selon l’analyse de Genette (Roy, 2008: 47–56).

La question est de savoir si la pseudonymisation de l’auteure et de son héroïne a pour but d’affecter la lecture, et la manière dont ce but sera atteint? Cette interrogation touche le fonctionnement onomastique à travers la pertinence d’une analyse titrologique. Dans cet article, nous allons donc définir le statut de la femme auteure au 19e siècle, encadrant la pratique pseudonymique des écrivaines du siècle. Puis, nous nous intéresserons au pseudonyme masculin de l’auteure dans son rapport avec le titre du roman tout en nous interrogeant sur la poétique du titre et l’importance identitaire que celui-ci comporte. A la fin, nous aborderons le rôle de l’énonciateur dans l’évocation de la présence de l’auteure et tout cela, bien évidemment, dans le rapport établi entre le titre et le pseudonyme de l’auteure.

Visage de la «femme-auteur»

L’auteure de ce roman donne une place particulière, dans le chapitre V, à l’explication de l’état de la femme-auteur et des contraintes qu’elle doit surmonter pour conduire une activité littéraire à son époque. Elle raconte l’histoire d’une femme qui voit le rédacteur refuser son article sous le prétexte d’avoir traité «de matières philosophiques et politiques tout à fait en dehors des capacités de [son] sexe.» (Léo, 1896: 76-77). Aline, déguisée déjà en homme, donne suite à la demande du rédacteur en utilisant une ruse. Il/elle fait publier l’article sous son pseudonyme masculin. L’ironie, c’est que la revue s’appelle Liberta et que le rédacteur, ayant déjà refusé de lire même l’article, l’accepte d’Ali et, le croyant de lui, couvre son auteur de compliments, déclarant qu’il ne s’agit pas d’«une écriture féminine» et que «ce n’est point une femme qui eût produit de tels aperçus, et les eût exprimés avec cette logique, avec cette force de déduction» (Léo, 1869: 82). La publication allonyme[3] de l’article cadre bien avec le statut de la romancière qui connait les contraintes d’une femme-auteur du milieu du 19e siècle: «Je craignais, dit Ali modestement, une autre réponse. Depuis que vous m’avez appris qu’il existe un style masculin et un féminin, je ne sais pourquoi j’ai toujours peur de tomber dans ce dernier.»
(Léo, 1869: 82)

Dans cet épisode, l’auteure critique, à travers son personnage, les théories genrées qui, jugeant la femme incapable d’activités intellectuelles, préconisent pour elle l’écriture des manuels scolaires, des textes pour la jeunesse et pour les enfants et la littérature pieuse. Toute autre tentative littéraire risque d’entacher la réputation de la femme-auteur, de la déconsidérer en la ravalant au niveau d’une prostituée de corps, d’idée et de sentiment. La littérature qu’elle produit sera naturellement considérée comme médiocre. Dans cet esprit, l’auteure du 19e siècle trouve légitime de se voiler sous le masque d’un pseudonyme masculin afin de se procurer une identité littéraire, ce qui s’inscrit clairement dans une association de la pseudonymie et de la quête identitaire.

Dans l’épisode cité, le recours à la représentation masculine, fréquent au 19e siècle, s’exprime dans sa forme romanesque, par la complicité entre le personnage du roman et la romancière: «comme si les noms civils des différents antagonistes étaient une erreur. […] le narrateur tire argument d’un fait de la vie du personnage pour conférer à celui-ci une nouvelle appellation, dans le même temps qu’il légitime cette appellation». Nous apprenons que cette appellation est due à l’identité qu’elle cherche (Moussavou, 2015: 127). Dans ce cadre, il est légitime de s’interroger sur l’identité que recherche André Léo dans son pseudonyme.

En fait, le choix d’un nom littéraire se fait à partir des préférences de tout auteur pour des paramètres identitaires particuliers. Or notre écrivaine circonscrit le champ de son travestissement littéraire dans la maternité. Elle ne sort pas de la lignée familiale puisque son pseudonyme accole les prénoms de ses fils jumeaux: André et Léo. Alors qu’il existe, dans la pseudonymie, un acte de refus par rapport à l’ascendance familiale et une affirmation d’une altérité [recherchée] par la volonté affichée de relever d’autres origines culturelle ou sociale, André Léo s’attache à ses affections familiales. A ceci près que le choix des prénoms des enfants n’a pas été anodin: André dérive du grec «andros», l’homme. Et Leo, c’est le lion, en latin. Prénoms essentiellement virils, symboles de masculinité.

En cela, la formulation même du pseudonyme exige une attention privilégiée. L’alias de l’écrivaine renforce l’idée de masculinité qui n’empêche pas de suggérer les sentiments maternels de l’auteure. On peut trouver la justification sentimentale de ce pseudonyme dans toute l’œuvre où elle évoque «cette chasteté de l’orgueil maternel» (Léo, 1869: 146) voire dans une scène d’un moment d’échange d’amour fraternel où le narrateur fait dire à son héroïne: «Quel délire, o mon frère adoré! o mon cher enfant!» […] «m’inspirant de toutes les tendresses de ce monde […] je t’aimais encore de la plus haute et la plus profonde, l’amour maternel.» (Léo, 1869: 137). Ce qui marque l’esprit, c’est l’aura de ce pseudonyme masculin et l’effet qu’il produit dans l’interférence entre l’auteure et son œuvre. En sens inverse, l’on peut dire que le pseudonyme «André Léo» fait un écho direct à «Aline-Ali» qui souligne l’impossibilité d’un amour conjugal et épanoui. De même que le double «Aline-Ali» est impuissant à enfanter, de même la paternité, pour mieux dire la maternité d’André-Léo pour son ouvrage, sera mise en doute. Ceci trouve son origine dans le statut non-existant de la femme-auteur au 19e siècle. Nous allons, au présent, démontrer comment la notion identitaire ainsi que la quête identitaire du pseudonyme transparaissent dans la formulation du titre.

Poétique d’un choix onomastique

Le titre du roman met en évidence la question du nom propre et son importance identitaire. Il désigne tout d’abord un double prénom dont les éléments sont séparés l’un de l’autre par un trait d’union qui, empêchant le lecteur de prendre le titre pour prénom et nom d’une personne, l’intrigue en l’amenant à chercher une relation entre eux. Il s’agit donc d’un titre onomastique à caractère arbitraire du fait que l’on ne lui confie aucune référence significative, ni définitionnelle. Le nom propre a une capacité de signification dont le titre référentiel est privé. Normalement, il n’a pas de sens, ne parle pas de grand-chose et n’a aucune fonction de narration. Sur le plan sémiotique, nous proposons de lire le titre du roman à partir du jeu onomastique externe et interne qui le nourrit. Par définition, l’emploi des noms propres en tant que titre onomastique, n’a pour fonction que «l’identification pure» (Bokobza, 1986: 33). Contrairement au titre référentiel, il n’a pas de sens, ne pourra pas être transformé lors d’une traduction et ne sera pas employé d’une manière régulière. L’auteur ayant choisi un tel titre, ne suit aucune intention particulière ni ne tient à guider la lecture vers un champ particulier, parce que le nom propre ne fait référence à aucun savoir particulier et n’en communique aucun.

Le titre de l’ouvrage peut déclencher une quête identitaire à partir d’une assimilation au niveau des noms. Les jeux onomastiques continuent à l’intérieur du roman, aussi qu’à l’extérieur, à travers les noms des personnages bien que ceux-ci ne soient pas nombreux et, partant, les noms pour les appeler non plus. De même que le titre et le personnage éponyme du roman redoublent son auteure, l’écrivaine fait du nom le ressort permanent de la narration. Nous remarquons que le nom du héros «Ali Maurion» entretient une similitude avec l’orthonyme[4] de l’héroïne «Aline Maurignan», tandis que «Paul / Paolo Villano» est appelé de deux manières qui soulignent la double identité qu’il porte en lui, emblématisant les rapports politiques entre l’Italie et la France. L’auteure n’appelle son héroïne que par son pseudonyme, dès son apparition sur scène jusqu’à la fin de la narration et cela en grande partie parce que l’écrivaine veut souligner l’importance du nom en la redoublant. Ce sont les noms qui, tout au long de l’histoire, se substituent l’un à l’autre.

Par ailleurs, en poussant l’analyse, une autre problématique se dégage. Elle consiste à savoir comment d’une série de débats politiques et d’une thèse féministe intitulée La Femme et les mœurs: Monarchie ou liberté précédemment rédigés par l’auteure se dégage ce roman intitulé «Aline-Ali». Nous abordons ce sujet en montrant simplement que la genèse du titre peut être expliquée sans nous attacher à aucune explication historique, ni nous référer à aucune évolution chronologique. Lors qu’Aline tout déguisée, quitte la France et part pour Italie, la romancière essaie de retracer les rapports politiques entre les deux pays et cela à travers l’ambigüité qui existe dans la relation entre les deux personnages. Ainsi, l’auteure renforce «la fonction déictique [5] de son titre» (Bokobza, 1986: 41) sans avoir vu la nécessité de faire référence à la réalité extérieure par un titre chargé de connotations historiques.

Ce qui justifie encore le refus d’un autre choix du titre, c’est l’intention exprimée de l’auteure de réduire à zéro la part de la participation féminine dans l’histoire de l’époque. Se contenter d’un nom propre pour un roman à thèse peut évoquer l’incapacité de la femme d’agir en tant que sujet dans la vie sociale et politique de son époque, et c’est bien cela qui est l’une des thématiques qui, dans l’ordre des questions des femmes, préoccupe la pensée de l’auteure: «Les femmes, hors de l’histoire, ne peuvent intervenir dans les affaires de la cité que par effraction: elles énoncent une parole inaudible. Le roman, avec son intrigue centrée autour du travestissement, met en scène cette effraction même» (Granier, 2003: 4). Ainsi, le roman marche sur le modèle de la thèse, mais cela dans une démarche poétique. Une partie du sens de l’œuvre se révèle même tout au seuil de la lecture: le lecteur se met à lire, moins par la curiosité pour l’histoire que par une attirance simple affection qu’il sentira pour le nom du protagoniste figurant sur la couverture du livre. S’agit – il alors, d’une histoire d’amour qui se donne à lire sous un titre poétisé? Les hypothèses qui viennent à l’esprit vont dans le sens du mariage, qu’il soit entre deux êtres ou à l’intérieur d’une seule personne, imaginaire ou réelle, idéologique ou physique. On craint alors de trop risquer le contenu du roman mais l’auteure suit une logique toute contraire grâce à l’effet d’ambiguïté qu’elle suggère par la double dimension identitaire ou altéritaire via le titre.

«Aline-Ali»: identité ou altérité?

Le roman suit un schéma équilibré, écrit en dix chapitres et divisé en trois parties dont la première contient des analyses détaillées sur la condition de la femme et la domination masculine et cela à travers le long exposé de Suzanne et les échanges entre Aline, son père et son fiancé. La force de la présence de l’héroïne du roman se confirme par l’absence du héros dans ce premier tiers du roman. Germain n’accomplit absolument pas le rôle du héros puisque ses opinions sur les femmes ne s’accordent pas avec les idéaux féministes de sa fiancée. Ce n’est qu’au moment de la rupture de la promesse de mariage qu’apparaît le héros. C’est là qu’Aline le «supprime» en quelque sorte, en faisant part à son père de ses intentions: «je ne sais si j’aimerai, père; mais je vous l’affirme, je ne me marierai point, à moins de connaître mon fiancé, non comme un frère est connu de sa sœur, ce qui serait peu, mais comme un frère connaît son frère» (Léo, 1869: 57). Le titre du roman ne se justifie que quelques pages plus tard (p. 59) lors de l’apparition du personnage «Ali», double d’«Aline». En effet le prénom «Ali», choisi par le père, affirme la connivence de celui-ci avec sa fille et attire la complicité du lecteur avec l’auteure.

Le second tiers du roman suit l’héroïne déguisée en Ali. On ne sait plus de quel œil est décrite la sexualité du personnage. La romancière porte le focus sur la relation «Paul-Aline» qui sera mieux définie si nous le substituons par «Paul-Ali». En effet, aux yeux de Paul, il s’agirait d’une relation homosexuelle avec un côté charnel alors que pour Ali ce serait une relation hétérosexuelle avec une forte tendance à l’amour platonique. Le seul personnage qui emblématise la sexualité féminine, c’est Rosina qui avoue un amour purement hétérosexuel pour Ali qu’elle croit être un homme. Prise entre la réalité et l’imagination, déchirée aussi entre deux modalités d’attirance sexuelle, Ali(ne) caractérise une sexualité mal définie: l’alliance du prénom du héros, «Ali», à celui de l’héroïne, «Aline», reste dans ces circonstances inexpliquées. Mais plus on avance dans le récit, plus se manifeste l’opacité du caractère d’Ali. Le lecteur apprend que la présence du héros sera retardée et que ce n’est qu’Aline qui va très bientôt assumer ce rôle. Devenu rapidement un héros adulé des femmes «parmi les belles rêveuses du faubourg Saint-Germain» (André Léo, 1869: 121) mais mal vu des hommes, Ali va pourtant succomber à la disparition d’un être cher, Aline.

L’apparition, dans la relation de Paul et Ali, d’une tierce personne, Rosina, va mettre fin à leur séjour en Italie et le couple partira pour la Suisse où se passe le troisième tiers du roman, marqué par la découverte par Paul de l’identité d’Aline, à l’occasion d’une chute que celle-ci fait en montagne, et qui mettra sous les yeux de Paul une jambe qui n’a rien de masculin. A partir de ce moment, Paul réalise qu’il aime Aline (et non plus Ali, dont l’identité masculine va être anéantie suite à de telles épreuves) et va essayer de la convaincre de se marier avec lui. Aline pourtant insiste pour conserver une relation chaste, «comme avant». Déçu, Paul va se consacrer à des tâches humanitaires pour faire oublier l’amertume de son amour non-consommé: au dernier chapitre du roman Paul se détache de sa bien-aimée pour aller en Italie, s’engager dans des luttes socialistes en faveur du peuple. Le peuple qui métaphorise la femme, et chez Paul la bien-aimée.

Ainsi et alors que le roman, conduit à la guise du narrateur suivant une narration linéaire, ne laisse au lecteur aucune complexité d’intrigue, il lui livre une crise identitaire à régler. Aucun mystère entre l’œuvre et le titre, ni dans le procès de lecture. Le secret est au rendez-vous à la fin du roman, une fois la lecture terminée. C’est la concordance entre le pseudonyme et l’identité de l’auteure qui devient problématique: est-ce que la collusion entre le nom masculin imprimé sur la page de titre et l’énonciation masculine du narrateur se fait dans le but de créer un effet de neutralité sexuelle? Quand le lecteur s’interroge sur l’identité sexuelle de l’énonciateur, il se voit face à une neutralité non grammaticale mais sexuelle car cette énonciation masculine ne veut rien dire en soi du genre de l’auteur, sauf qu’il est impartial par rapport aux idées de l’héroïne.

Enonciateur masculin

Nous reformulons notre question de manière à révéler le secret et la singularité de l’œuvre: qui conduit le récit? un narrateur ou une narratrice? un héros ou une héroïne? Une seule fois dans le texte, le narrateur surgit via le personnage de Rosina et à la troisième personne: «D’une voix basse et entrecoupée, le visage à demi voilé par sa main, Ali fit le récit de ses […] entrevues avec Rosina, récit que les expressions du narrateur accentuèrent moins que ses réticences.» (Léo, 1869: 102). Dans le reste du roman, c’est l’absence du narrateur qui frappe. En cela, si nous admettons la fonction du «"je" comme première certitude et comme vérité connues subjectivement» (Reix et Clair, 1978: 479-480), l’auteure prend la distance dans l’intention de supprimer tous les indices de subjectivité et suggérer un effet d’impartialité par rapport aux parti pris de sa protagoniste.

Aucune trace du narrateur, le point de vue est à zéro ainsi que la participation de la femme [auteure] à l’histoire du récit. L’auteure reste pur esprit, de même qu’elle maintient son héroïne intacte de corps. Moyennant un nom fictif, l’auteure refuse, pour elle-même aussi que pour son héroïne, d’être objet d’une représentation sexuelle: rares sont les indications corporelles mais l’inscription du corps se fait par un refus de la féminité. D’Aline à Ali «son déguisement n’était nullement soupçonné. […], et la simplicité de la pose et des manières ne laissait place à aucun soupçon» (Léo, 1869: 130-131). La crédibilité de la description physique féminine ne pose guère de problème, la représentation sexuelle pourtant ne se fait pas sans obstacle: «Or la sexualité est bien inscrite dans ce roman, mais de façon dysphorique et conduit à la tragédie» (Martens, 2017: 241): la fin du roman qui se ferme sur un échec, l’impossibilité de la réalisation d’une utopie féministe où la femme et l’homme puissent vivre à côté l’un de l’autre, dans le vrai sens du mot. Le tiret entre Aline et Ali dans le titre souligne déjà l’écart éternel entre la femme et l’homme, une certaine stérilité par rapport aux problématiques liées au corps, au désir et à la maternité.

De même que le titre «Aline–Ali» suppose un "nous" qui, étant marque d'énonciation de «héros–héroïne», encourage la fraternité entre les deux héros, Ali et Paul, de même l’adhésion du lecteur sera suscitée par la duplicité doublement explicite dans le titre aussi bien que dans la fausse signature de la femme-auteur se faisant passer pour un écrivain homme. Le seul titre employé pour le roman est celui qui est enregistré sur la couverture de l’œuvre, à côté du pseudonyme de l’auteure, ce qui explique le mieux la fonction de l’écriture en tant que métier. Ceci nous amène à revenir sur le titre, à l’étymologie des deux noms propres qui s’enrichit d’un effet «anaphorique» (Labosse, 2012) dénonçant le contenu du roman et la logique du titre.

Aline-Ali: effet anaphorique

Du fait que le champ d’analyse des noms propres se restreint à un syntagme proprement nominal, nous nous proposons de lire le texte à partir d’une formule calculée où le trait d’union donne la place à «moins», signe algébrique de la soustraction: ‘Aline – Ali = ne (marque de négation)’. La belle assonance phonétique qui résulte de cette liaison onomastique aide également à mieux évoquer encore cette impossibilité de rêve: l’auteure aurait pu résumer d’une manière plus économe, le titre à «Ali(ne)» soulignant à la fois une affirmation et une négation.

Ainsi, dans l’ordre sémantique aussi bien que sémiotique le titre du roman entre en accord avec le contenu du roman. A partir de ce cryptonyme nous pourrons mieux comprendre à quel degré l’identité du personnage disparaît dans celle de l’autre. La première partie du titre– Aline – anticipe le reste – Ali. Ce qui signifie que la présence de la deuxième partie sera temporisée par celle de la première. Or il y a une parfaite adaptation entre le titre et le contenu du roman. Les chapitres I– III du roman sont l’histoire d’Aline, IV – VI celle d’Ali et finalement dans VII – X, il ne reste ni l’un ni l’autre, et il y a l’un et l’autre. Est-ce là l’explication de la crise identitaire? C’est à partir du chapitre IV que le secret du choix du titre se révèle mais la relecture du titre s’impose pour en retirer un sens, un résultat et lui redonner une définition exacte.

D’un autre côté, «Aline» et «Ali» entrent en assonance avec des mots «alliance» et «aliénation», «Dès lors le phorisme du prénom serait exploité pour renforcer le sens global du corpus dans lequel il est inséré» (Bokobza, 1986: 42). Pour justifier le prénom «Aline» nous nous intéressons à cette déclaration qu’«un prénom de femme au titre symbolise aussi la sensibilité et introduit d’emblée le lecteur dans le monde de la poésie et de l’amour» (Bokobza, 1986: 42). Mais pourquoi «Ali»? Ce choix du nom va en parallèle avec l’utopie que brossent les écrivaines du 19e comme cadre de l’histoire. Cette utopie géographique – Italie et Suisse, en l’occurrence – entre en résonance avec l’utopie de nature culturelle qui transparaît dans l’enracinement dans une autre culture que celle de l’auteure – culture arabe en l’occurrence symbolisée par le prénom Ali signifiant «celui qui est élevé ou haut placé». Cela affirme le goût de l’écrivaine pour d’autres appartenances culturelles évoquant une utopie qui ne sera pas la société où elle vit mais qui se situera ailleurs. Cette médiation culturelle manifeste également, à l’évidence, une tentation, une fascination de l’altérité, thématique chère aux écrivains du siècle.

Par ailleurs, le choix du titre Aline-Ali répond à une assonance poétique tout en répondant aussi à un double but de formulation:

1. «Aliénation»: «Aline-Ali» serait donc l’anagramme du verbe «aliéner», respectant le manque d’une lettre bien évidemment, écrit dans une formulation secrète qui emploie des prénoms qui n’établissent qu’un simple effet phonétique, pour mieux dire anaphorique. «Aliénation» puisqu’il nous fait partager le mal d’un personnage déchiré entre un amour et une impossibilité. De même qu’il est impossible d’être à la fois «Aline» et «Ali», de même il l’est de marier «Aline» à «Paul». En plus du renseignement qu’il nous donne sur l’incompatibilité des deux identités, le trait d’union peut aussi accentuer l’impossibilité de toute alliance entre Aline et Ali. Il s’agit donc de l’aliénation parfaite d’une identité dans une autre; celle d’Aline dans celle d’Ali; ce qui empêche toute distinction de genres. Sans parler de l’émasculation d’une société virile, ni de l’effémination du personnage principal du fait que cela engendre les questions d’androgynie, nous pouvons déclarer que si la fonction énonciatrice du titre «Aline-Ali» indique un prénom de femme-homme, le personnage principal du roman comporte alors une double identité.

2. «Alias» de l’auteure faisant de la posture d’écrivain un enjeu d’écriture. Se pourrait-il que le titre du roman éclaire le lecteur, sans toutefois dénoncer la fin du roman, en donnant des indications sur cette impossibilité d’aimer? Cela ne sera possible que par le biais d’un tel titre à double fonction et la lecture anagrammatique du titre et de l’œuvre. La solution de la lecture du roman vient donc du fait que le titre est tellement intrinsèque au roman qu’on ne peut l’envisager comme lui étant extérieur. Il est nécessaire d’avoir toujours le titre à l’esprit pour suivre le roman. En effet le titre évoque l’impuissance d’une liaison identitaire qui va de pair avec celle de deux corps.

Nous voilà arrivés à une interrogation sur l’attitude des protagonistes par rapport à cette impossibilité: passivité ou activité? La question n’est pas extérieure à l’exigence de l’analyse titrologique car s’il est présupposé que le titre résume le contenu, alors l’œuvre doit être centrée autour de ce personnage qui détermine le titre. (Bokobza, 1986: 33). A la lecture du titre, on se heurte tout d’abord à un désœuvrement de la part du personnage principal envers la société où il vit, puisque dans le titre, il n’y a aucune indication d’action. L’héroïne est coincée dans une société qui lui cause des contraintes et le lecteur en lisant le roman découvre qu’il s’agit de l’histoire d’une personne mal définie par le nom mais située de toute façon dans un contexte social. En effet, ce type de titre traduit d’emblée l’attitude du personnage principal envers les codes sexués et, en l’occurrence, traduit l’intérêt pour l’analyse et la mise en question des pratiques sexuées de la société dans laquelle il vit.

Conclusion

Dans la continuité de la tradition des romans titrés de prénoms féminins, se pose une question: d’où vient la tendance à tel choix onomastiques chez les femmes-auteurs aux pseudonymes masculins? Quelque chose de culturel doit-être restitué dans cet acte. Pareils dans la formulation titrologique, ces romans illustrent parfaitement une quête identitaire; en ce sens qu’ils recourent tous à des réalités semblables: «questions des femmes»; droits égaux aux hommes, droit à la maternité, au travail, à toute activité intellectuelle, et à l’écriture en l’occurrence. Toujours est-il qu’à travers ces titres, on atteint à une interprétation conforme à la pensée misogyne du temps. Pour illustrer cette idée, nous avons démontré comment le titre de notre roman engage une analyse titrologique basée en grande partie sur la quête identitaire. Passant de cette analyse sémantique à une interprétation culturelle, on peut dire qu’«Aline» souligne un manque, le désir d’être quelqu’un d’autre qui est figuré dans «Ali». Au lieu d’intituler le roman par l’objet de désir qui est une tentative subjective, on l’intitule par sa concrétisation objective: un personnage et le personnage qui est intitulé «Ali/ne». Ainsi, le prénom de femme-homme constituera le titre d’un roman que suivra une double tentative identitaire: l’une qui lie le héros à l’héroïne et l’autre qui confie une auctorialité littéraire à l’auteure et son pseudonyme.

L’intérêt du titre vient de ce fait qu’il appelle l’image d’une personne dont le sexe est objet de doute. Il ne renseigne ni sur la féminité, ni sur la masculinité du personnage. Ce titre, par le biais de l’ambiguïté qu’il suggère, reflète, dans un miroir déformant, l’image d’une relation mal définie entre les genres et une crise identitaire de nature sexuelle. Ceci «permet à Aline-Ali [aussi bien qu’à son auteure] de présenter son identité vraie, celle d’un homme nouveau. L’ironie est que cet homme nouveau est une femme» (Tilger, 2016: 33-45). Si Lauren Tilger trouve cette ironie dans le roman, nous la retrouvons déjà empreinte dans le titre qui évoque une double sexualité aussi qu’une double pseudonymisation. André Léo par la collision de son pseudonyme avec celui de son personnage nous renseigne sur la bisexualité que tout individu comporte [ou peut comporter] en lui. Cette quête identitaire qui se veut transparente est en fait déformée par le prisme du déguisement du personnage. Ni Aline, ni Ali - «Aline-Ali» évoque une identité mal formée. Le titre nourrit tout le roman et le lecteur se force à stabiliser une identité pour le personnage et son auteur‘e’. Mais cette tâche dans sa quête perpétuelle de l’identité ne conduit pas à grand-chose: «L’état fiévreux […] chez cette femme qui […] vivait dans la fiction comme dans une réalité» (Léo, 1869: 91) est résurrecteur d’un «rêve-réalité» ou mieux une «réalité-rêve», car il s’agit d’Aline-Ali et non d’Ali-Aline. Aline-Ali titre une quête identitaire qui échoue chez l’héroïne, l’auteure travestie, aussi bien que chez la lectrice travestie: n’oublions pas la séquence où Ali(ne) donne à la publication un article dont elle est l’auteure factice mais la lectrice réelle. Aline, c’est la femme qui tâche désespérément de trouver sa place entre deux identités, deux modes de vie, deux visions du monde. Et Ali sera l’autre qui doit s’entendre comme la posture masculine s’interrogeant sur la condition féminine. Voici l’histoire d’une héroïne qui se refuse le mariage avec celui qu’elle aime et qui l’aime. Elle va vers un avenir incertain qui s’ouvre à elle après la mort de son amant.



[1] Laura Colombo développe les particularités des romans d’André Léo avec leurs «titres thématiques ou proleptiques, provoquant le lecteur» témoignant d’une «sociologie romanesque féminine» et traitant des sujets propres aux femme dans le but d’apporter des «pathologie psycho-sociales»: Un mariage scandaleux, Un divorce, Une vieille fille, Les désire de Marinette, Les deux fille de M. Plichon,….

[2] Elle consiste à utiliser un autre nom que son nom véritable, de signer d’un autre nom que son nom légal.

[3] Allonyme: ouvrage publié sous le nom d’un autre; homme qui publie son livre sous le nom d’un autre.

[4] Orthonyme: qui porte le même nom.

[5] En ce qui est la fonction du titre nous respectons des fonctions appellative (qui désigne l’ouvrage), désignative (qui désigne le contenu), publicataire (pour mettre en valeur), conative, poétique, énonciatrice et déictique. Cette dernière sert à désigner, à montrer.

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