Palimpsestes et contagiosité dans La Peste d’Albert Camus et l’Aveuglement de José Saramago, intertextualité comme métamorphose et/ou métaphore?

Type de document : Original Article

Auteur

Maître-assistant, Département de français, Faculté des sciences humaines, Université Hakim Sabzevari, Sabzevar, Khorasan Razavi, Iran

Résumé

L’intertextualité littéraire est la mémoire du passé et offre un terrain fertile pour explorer la richesse des dialogues entre auteurs éloignés dans l’espace-temps. Dans cet article, nous nous plongerons dans l’univers de deux figures marquantes de la littérature pandémie, Albert Camus et José Saramago, pour retracer les emprunts, inspirations, et transformations opérés à partir de leur héritage littéraire, en particulier autour de la thématique de la contagiosité, et à travers deux œuvres emblématiques: La Peste et L’Aveuglement. Cette recherche se propose donc d’analyser la manière dont Saramago s’inspire de l’héritage camusien tout en développant une approche distinctive de la contagiosité. Cela nous amène à nous demander comment et dans quelle mesure Saramago met la littérature au seconde degré en réinvestissant le concept de la contagion, dans les niveaux textuel et contextuel, comme à la fois concept issu de l’intertextualité défini par Durkheim, et transfiguration de l’épidémie. A cet égard, à travers l’examen des procédés et techniques relevant de l’intertextualité, qui permettent le réinvestissement du motif de la contagiosité dans l’œuvre de Saramago, nous aborderons également les convergences et divergences entre les styles narratifs et les visées symboliques de deux auteurs. L’objectif principal de cette recherche consiste à l’examen de l’approche intertextuelle dont José Saramago dialogue avec l’héritage camusien à travers la représentation de la thématique de la contagiosité en tant qu’allégorie sociale, et métaphore obsédante de l’absurde. Pour ce faire, la théorie de l’intertextualité de Genette dans Palimpseste, littérature au seconde degré, et la modélisation typologique de l’intertextualité par Vincent Jouve, dans Poétique du roman, servent de cadre théorique à la méthodologie adoptée qui consiste à l’étude de la notion d’intertextualité comme métamorphose, selon la logique du palimpseste, et/ou comme métaphore de la contagiosité, selon la classification générique de Durkheim qui considère l’intertextualité comme à la fois contagion et imitation.

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

La notion d’intertextualité relevant du domaine de la critique littéraire contemporaine, est développée en France durant les années soixante par le groupe Tel Quel. Son apparition coïncide avec deux ouvrages théoriques de Julia Kristeva: Théorie ensemble et Séméiotikè, Recherche pour une sémanalyse.

Mais son origine remonte aux travaux des formalistes russes sur l’autonomie du texte saisi dans sa singularité. Ce sont eux qui ont considéré le texte en tant qu’objet autonome en le séparant de sa matrice social, historique, biographique. A cet égard, Bakhtine a développé la notion de dialogisme qui considère que: «Nul texte ne peut s'écrire indépendamment de ce qui a été déjà écrit et il porte, de manière plus ou moins visible, la trace et la mémoire d'un héritage et de la tradition. » (Piégay-Gros, 1996, p. 7). D’ailleurs, Bakhtine considère que la manifestation la plus courante de ce dialogisme se trouve dans le pastiche et la parodie.

C’est ainsi qu’en 1967, Kristeva a inventé le terme «intertextualité» dans un article qu’elle a consacré à Bakhtine, intitulé: «Bakhtine, le mot, le dialogue et le roman». Le nom est donc emprunté à la théorie développée par Julia Kristeva qui définit l’intertextualité en tant qu’une relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes, le plus souvent, par la présence d’un texte dans un autre (Kristeva, 1969).

En ce sens, cette recherche est suscitée par le désir de repérer les procédés littéraires qui ont rendu possible la métamorphose du réseau intertextuel entre l’œuvre de Camus et celle de Saramago en s’appuyant sur la thématique de contagiosité. A cet effet, nous nous prenons à saisir les points de différences et les points de ressemblances entre deux ouvrages afin de mieux cerner les mécanismes de métamorphose intertextuelle dans la représentation de la thématique de contagiosité.

Dans son ouvrage Palimpsestes Gérard Genette définit l’intertextualité comme l’ouverture d’un texte sur un autre texte. Il développe cette idée en ces termes:

«Une relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes, c’est-à-dire par la présence effective d’un texte dans un autre sous sa forme la plus explicite et la plus littérale, c’est la pratique traditionnelle de la citation; sous une forme moins explicite et moins canonique, celle du plagiat, qui est un emprunt non déclaré, mais encore littéral; sous une forme moins explicite et moins littérale, celle de l’allusion, c’est–à–dire d’un énoncé dont la pleine intelligence suppose la perception d’un rapport entre lui et un autre auquel renvoie nécessairement telle ou telle de ses inflexions, autrement non recevable» (Genette, 1982, p. 8).

D’après cette définition, l’intertextualité est une relation évidente entre presque tous les textes littéraires. Genette en arrive à déduire différentes formes d’intertextualité dont chaque écrivain choisit une méthode capable à lui permettre de réutiliser un texte qui lui convient le mieux. Cette réutilisation est, selon Genette, intitulée «Transtextualité», qui consiste alors à l’ouverture d’un texte sur un autre texte, et se divise, par là, en 4 formes distinctes: paratextualité, métatextualité, architextualité et hypertextualité.

La transtextualité est donc établie par «tout ce qui met un texte en relation, manifeste ou secrète, avec un autre texte» (Genette, 1982).

D’ailleurs, Vincent Jouve considère l’intertextualité comme étant foncièrement naturelle du fait que l’auteur est d’abord lecteur avant d’être reconnu comme tel. Il imite donc des textes dont les traces sont enregistrées dans sa mémoire: «les écrivais étant souvent de grands lecteurs, il est logique que leurs textes portent la trace des lectures qu’ils ont faites» (Jouve, 1998,
p. 117)
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Parmi les différentes modalités conceptuelles de l’intertextualité, deux formes se présentent comme plus canoniques: la première se fonde sur une relation de coprésence entre les deux textes, et qui englobe la citation, l’allusion et la référence. La deuxième se construit sur une relation de dérivation qui comprend la parodie et le pastiche.

Suivant le modèle de dérivation, il y a, entre les textes du corpus choisi, un rapport d’imitation ou de transformation. A ce propos, selon la terminologie de Genette, le texte «imitant», celui de Saramago, se nomme l’hypertexte et le texte «imité», celui de Camus, se nomme l’hypotexte.

 

Métamorphose d’une métaphore: La Peste qui mène à l’Aveuglement

En tant que représentation métaphorique du concept de l’absurde, La Peste et L’Aveuglement partagent l’effet de cette charge métaphorique de telle manière qu’elles évoquent deux comparés différents à partir d’un comparant unique. A cet effet, en fonction de la singularité du comparant, la Peste, en tant que comparé primaire, mène, à travers un cycle de métamorphose, à l’Aveuglement en tant que comparé secondaire. Autrement dit, deux signifiants apparemment distincts, la Peste et l’Aveuglement, connotent un signifié unique : absurde.

D’ailleurs, dans ce triangle métaphorique isocèle, il existe une relation d’analogie entre les deux comparés qui constituent, tour à tour, les deux angles inférieurs, l’angle supérieur étant assigné au comparant. Le point de comparaison de cette analogie est sans doute la contagiosité et sa charge mortelle.

Cette chaîne de métaphores obsédantes est autrement abordable selon l’interconnexion des catégories duchétiennes: «la société du roman renvoie à une catégorie plus vaste qui est la société de référence et celle-ci renvoie à son tour, à un ensemble plus grand et plus englobant qui est le hors-texte» (Heydari, 2017).

Dans les œuvres du corpus choisi, la société du roman est constituée par le récit de la contagiosité à travers deux maladies épidémiques, la Peste et l’Aveuglement. La société de référence, pour sa part, est la manifestation de la charge métaphorique du continuum «la Peste/l’Aveuglement» en tant que signifiants de l’Absurde qui, dans un cadre allégorique, constitue la référence abstraite de deux réalités concrètes. En fin de compte, le hors-texte est formé à partir des concepts de la guerre qui, une fois éclatée, pousse l’humanité vers l’animalité, l’atrocité et la mortalité; et l’invasion des forces de l’adversité incarné par le nazisme. Lorsque la société de référence et le hors-texte sont plus ou moins homogènes, une relation de coprésence est repérable au cœur même de la société du roman. Cette relation souligne l’établissement de l’intertextualité entre les œuvres du corpus choisi. D’ailleurs, vu que les deux récits se situent, sur l’axe diachronique, dans un ordre chronologique puisque le récit de Camus précède celui de Saramago, et qu’il lui est associé en tant que modèle prototypique à imiter, donc, il pourrait, dans un autre niveau, lui servir de hors-texte puisque le récit camusien, doté d’une fonction référentielle, est considéré comme précurseur du récit saramagosien d’autant plus qu’il fait partie de l’expérience de lecture de l’écrivain portugais. C’est dire que les deux récits s’enchevêtrent au niveau du texte, du contexte et du hors-texte.

Partant du constat que la représentation du passé est une façon de repenser le présent, nous supposons que la mise en scène de l'épidémie contemporaine n’est qu’une contagion du passé reflétant ainsi la Peste, classique de la fiction d’épidémie et roman de l’absurde, qui mène à l’Aveuglement, récit contemporain contaminé par le prototype camusien. Tout comme le narrateur ou le personnage qui se donnent la tache de recréer, en la métaphorisant, l’avatar du passé et de repenser sa réapparition dans le présent, le lecteur est amené à établir le lien d’analogies entre un état passé, et son expansion, sous une forme actualisée, dans l’heure présente ; une continuité imperturbable que rien ne saurait, ni ne pourrait arrêter.

Le motif épidémique est lié aux phénomènes de contagion/contamination qui fonctionnent comme des «métaphores obsédantes» selon la théorie de Charles Mauron, et circulent dans l’œuvre des deux auteurs, en tant que «réseaux d'associations ou des groupements d'images, obsédants et probablement involontaires» (Mauron, 1963, p. 117).

Ces images obsédantes qui parsèment dans la matrice thématique, établit des liens invisibles entre les deux textes apparemment éloignés et réinvestit, par là, le dynamisme de l’imaginaire pandémique. L’hybridité de la thématique d’épidémie, qui sert d’ailleurs de fil conducteur à l’instance narrative, inscrit les deux œuvres dans un réseau intertextuel qui contribue à créer des signifiants de contagiosité, élaborant ainsi des repères plus saillants sur la condition humaine au sein des sociétés en désarroi, celles en proie à des crises idéologiques. En apparence éloignée par le temps et l’espace, les deux œuvres entretiennent des couches de significations imperceptibles, des liens invisibles tissés par la trame subtile d’intertextualité. A travers ces mouvements imperceptibles entre les textes, une sous-conversation silencieuse s’instaure entre elles et s’intensifie par le dynamisme d’intertextualité. Les deux récits, si distincts qu’ils soient, s’entrecroisent de manière saisissante à travers le thème universel de la contagiosité, qui, dans La Peste, dénote l’insidieuse métaphore de l’absurdité, de la lutte éternelle et transcendante contre un ennemi invisible, symbole des forces absurdes inhérentes à la vie, et d’une quête existentielle nourrie des valeurs authentiques. Dans de tel contexte, la contagiosité n’est pas d’ordre exclusivement physique, mais plutôt métaphysique.

Dans l’Aveuglement de Saramago, la cécité ne cesse de véhiculer la puissante métaphore de la fragilité des sociétés hantées par la civilisation, et de la condition tragique d’une humanité submergée par ses incapacités et ses faiblesses. La cécité devient contagieuse et se répand telle une étrange pandémie, dévoilant ainsi les traumas invisibles de la société et manifestant la vulnérabilité de l’humain face à la crise.

S’inspirant de la vision camusienne sur l’homme et le mal, Saramago remet en épreuve la nature humaine à travers la maladie contagieuse, qui met en relief l’individualisme des hommes, leur oisiveté, ainsi que leur effondrement moral, à travers, l’écrivain soumet au lecteur, dans un contexte polysémique, le passage d’un trouble physique à un trouble social.

A cet effet, la cécité représente avant tout l’actualisation d’une situation préexistante que les individus ne parviennent pas à discerner: les personnages, désillusionnés par le poids écrasant du mal, se trouvent dans un état d’hallucination en fonction de la perception qu’ils ont de la cécité en tant qu’un événement survenu en l’absence d’aucun stimulus extérieur, et s’imaginent, par là, aveugles depuis toujours. De la même façon, dans l’œuvre de Camus, les personnages affligés par la peste, sont entraînés dans les pièges d’une maladie alors incurable, envisageant qu’ils l’assument depuis toujours sans en être pleinement conscients et sans en détecter les causes externes ou les lois qui la régissent. La conséquence est que, tous atteints de la peste, ils sont conduits à l’état de quarantaine qui met en exergue l’enfermement, l’isolement et la paralysie symbolique, conférant aux personnages la lucidité de se sentir prisonniers de l’absurde: «L’image de la prison constitue bien un motif de l’œuvre puisqu’on la retrouve à plusieurs reprises dans le livre» (Alluin, 1996, p. 69).

 

Métaphore d’une métamorphose: intertextualité comme et/ou de contagiosité

Selon Vincent Jouve, l’intertextualité comprend deux types de relation: le premier repose sur un lien de coprésence incluant l’allusion, la référence et la citation, le deuxième réside dans une relation de dérivation impliquant la parodie et le pastiche. D’ailleurs, la dérivation repose essentiellement sur deux procédés techniques: la transformation et l’imitation.

Ainsi, la transformation en tant qu’un procédé relevant de l’intertextualité, est directement liée à la notion de métamorphose.
A cet égard, l’intertextualité est implicitement considérée comme contagion car à travers elle, un motif ou un contenu est transféré d’un livre à l’autre. Dans cette perspective, l’intertextualité, à elle, revêt une dimension contagieuse puisqu’elle est fluide et transmissible telle une épidémie. En ce sens, elle est considérée comme une métaphore de la contagiosité, de sorte que le point de comparaison entre ces deux concepts réside dans la capacité de transmissibilité d’un corps à l’autre.

D’ailleurs, dans le processus de l’intertextualité, les manifestations du contenu transféré subissent une métamorphose. C’est ainsi que la peste dans l’œuvre de Camus, se métamorphose en aveuglement dans l’œuvre de Saramago. A cet égard, la métamorphose au niveau du contexte et du contenu ne peut être réalisée que par le biais de l’intertextualité. En d’autres termes, l’intertextualité permet à la métamorphose de passer du potentiel vers l’actuel. Partant de ce principe, la notion d’intertextualité implique métaphoriquement ce genre de métamorphose.

En plus, de même que l’épidémie est une maladie contagieuse et symptomatique, l’intertextualité de l’épidémie, tout comme l’épidémie elle-même, est également contagieuse et symptomatique car, d’une part, elle se transmet d’un livre à l’autre en investissant sur la reprise d’une thématique spécifique, d’autre part, elle est identifiable par ses signes et symptômes.

Le structuralisme a bel et bien souligné que l’histoire littéraire offre un champ de circulation et d’imprégnation de sens puisque le texte est avant tout l’entremêlement de textes antérieurs. A cet égard, Durkheim distingue «contagion» et «imitation» car selon lui «l’imitation ne peut être le résultat d'une contagion que si, une fois suscitée de l'extérieur, elle se produit de manière automatique et non volontaire chez un sujet ne pouvant pas lui résister» (Durkheim, 1895, p. 61). L’application de cette réflexion dans le domaine de la littérature, contribue à mettre en cause la créativité puisque selon la logique d’intertextualité, il n’est guère de texte qui soit, à lui seul, original sans retracer les emprunts des œuvres précédentes.

D’après Ornelas, «les deux auteurs considèrent que tous les citoyens du monde seraient potentiellement infectés par une certaine forme de maladie, des métaphores pour l’irrationalité et le mal» (Ornelas, 2006, p. 47). De même que, selon cette citation, la contagiosité, sous ses diverses formes, imprègne l’habitat des individus et implique métaphoriquement l’irrationalité et le mal; l’intertextualité, sous forme de «contagion» ou «d’imitation», selon l’expression de Durkheim, imprègne, du même coup, le champ de la littérature, et implique encore métaphoriquement une certaine métamorphose qualifiée de transformation, dynamisme et durabilité. Doté d’une performance dynamique, ce genre de métamorphose est issu d’une relation de coprésence entre les textes littéraires.

Du coup, il existe entre les textes une double relation intertextuelle: l’une fondée sur l’imitation, qui est un acte délibéré, l’autre sur la contagion, qui relève de l’incontrôlable et de l’indélibéré. A cet effet, dans l'Aveuglement la référence camusienne s’impose au lecteur sans que l’auteur ait explicitement reconnu cette influence et qu’il en soit conscient. Si l’on approuve qu’il y ait un rapport de contagion entre les deux textes, cela signifie que La Peste est un écho lointain des lectures de Saramago.

A cet effet, Barthes se servait de l’intertextualité (qui fait du texte un ensemble de relations entre différents textes littéraires) pour annoncer «la mort de l’auteur», alors que Jean Bessière réhabilite le rôle de l’auteur dans la formation de l’intertextualité qu’il qualifie de «rhétorique» (Bessière, 1990, pp. 232-234).

Donc, la réécriture de la Peste de Camus est manifestement repérable dans l’œuvre de Saramago au niveau de la représentation des personnages, de la progression du récit dont le développement chronologique suit le même schéma narratif: déclenchement de la crise par l’irruption de la maladie épidémique qui perturbe l’équilibre premier, détection des premières victimes, mis en quarantaine de la ville, l’épidémie à son apogée, décadence et déchéance, rétablissement d’un rééquilibre grâce à l’accès à la normale sans qu’aucune raison apparente en soit fournie. C’est dire que l’Aveuglement constitue une version postmoderne de La Peste.

Ainsi, l’intertextualité comme et/ou de contagiosité entre les deux chefs-d’œuvre dépasse les cadrages temporels et géographiques et se situe au-delà des frontières spatio-temporelles. Les deux œuvres se répercutent silencieusement, évoquant les thèmes universels de la condition humaine, de la lutte contre l’absurde et de la faiblesse face à des épreuves insurmontables. Par contre, à la versatilité de l’homme, qui reflète son incohérence générale, ces deux récits semblent opposer la permanence des passions et des ambitions à travers l’ancrage d’une morale d’action fondée sur la révolte et la solidarité. Ainsi, l’idéologie révolutionnaire de Camus, suivie et maintenue par Saramago, crée un dialogisme littéraire qui, soutenu par la thématique de la contagiosité en tant que fil conducteur invisible dans la matrice intertextuelle entre les deux œuvres, contribue à l’établissement d’une relation de dérivation entre elles, tout en parodiant la vision pessimiste héritée de l’insidieuse expérience de la Guerre funeste, dont la résonnance retentit en deçà des pages et des époques. Dans cette perspective, l’Aveuglement de Saramago est considéré comme la version postmoderne d’un récit de panique et de contagion, contaminée par le prototype camusien, dans la contemporanéité d’une littérature pandémie: «il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres.» (Camus, 1983, p. 47). Elle offre une version postmoderne de la démonstration d’un fléau, qu’est la déshumanisation, et donne à repenser la crise de l’homme moderne. C’est en effet dans la ville que le processus de déshumanisation s’accomplit car «un être humain s’habitue à tout, surtout s’il a cessé d’être humain» (Saramago, 1997, p. 211).

L’impact des maladies épidémiques sur la littérature a été incontestablement significatif à travers l’histoire. A cet égard, leur influence a été clairement repérable sur les thématiques abordées telles que les perspectives diversifiées sur la vie et la mort, et les états d’émotions exprimés dans les œuvres littéraires et provoqués par la contagion. Ainsi, l’exploration des thèmes tels que la panique, la mortalité, la résilience humaine et l’isolement constitue une gamme de métaphores obsédantes pour ce genre de maladies qui menacent l’invincibilité et l’infaillibilité de l’homme.

 

Camus et Saramago, précurseurs d’une littérature pandémie

L’un des sujets captivant qui a souvent fasciné les écrivains à travers les siècles, et qui est considéré comme un regain d’intérêt, est sans doute l’impact des pandémies et des épidémies sur la littérature. Le réel enjeu de cet impact, se trouve dans sa capacité à transformer profondément la narration littéraire tout en reflétant les bouleversements sociétaux et les crises idéologiques que ce genre de maladies engendre. A cet effet, on peut souligner, à titre d’exemple, le cas de la peste noire du Moyen Âge ; celui, plus récent, de la grippe espagnole en 1918, ou encore celui, plus contemporain, de la pandémie COVID-19, dont Salimikouchi a bel et bien étudié «cet Autre infernal qui menace, d’un moment à l’autre, notre corps sous le regard pétrifiant de la Méduse» (Salimikouchi, 2020). Voici autant de sources d’inspiration pour les auteurs qui cherchent à explorer, à travers ces moments de crise sanitaire, les thèmes de la contagiosité, de la maladie, de la mortalité, et de l’isolement.

A ce propos, La Peste d’Albert Camus et L’Aveuglement de José Saramago, scrutent les dynamiques entre la contagion et la panique collective. Fouillant la façon dont les individus et les communautés réagissent, en s’entremêlant, face à des maladies épidémiques, ces deux œuvres offrent des perspectives largement uniques sur la complexité des approches poignantes que les populations adoptent face aux contraintes exercées lors de l’apparition de la crise dévastatrice. L’exploration des maladies telles la peste et l’aveuglement à travers la littérature pandémie, a contribué à la durabilité de l’impact que ces pandémies exercent sur la société.

L’ancrage de La Peste d’Albert Camus dans la ville d’Oran, fait état de l’atmosphère oppressante des sociétés touchées par des fléaux provoquant des réactions variées chez les individus qui vacillent entre deux états contradictoires, autrement dit dans l’inconfortable état de l’entre-deux: la gestion de la crise et la diffusion de la peur.

D’autre part, L’Aveuglement de Saramago est le récit d’une cécité subite qui s’aggrave parmi les membres d’une population anonyme plongée, par l’épidémie, dans une situation chaotique. À travers l’exploration des conséquences néfastes de la désintégration sociale, Saramago met en relief la fragilité des normes sociales et la versatilité des morales humanitaires dans des conditions de crise. Delumeau considère cette désintégration sociale comme étant le signe d’une «rupture inhumaine qui gagne la société» (Delumeau, 1978, p. 153).

 

Morphologie de l’intertextualité entre l’Aveuglement et la Peste

Il s’agit là d’une forme d’intertextualité dite aléatoire qui repose, selon Genette, sur les références indirectes et implicites, repérables par le lecteur sans être explicitement signalées par l'auteur. Cet entrelacement exige la reconnaissance d'autres textes, mais la compréhension du texte principal n’en demeure pas pour autant dépendante.

Partant de ce postulat que «les écrivais étant souvent de grands lecteurs, il est logique que leurs textes portent la trace des lectures qu’ils ont faites» (Jouve, 1998, p. 117), Vincent Jouve conceptualise l'intertextualité à travers deux formes de relation: la première consiste à des liens de coprésence entre textes, impliquant citation, allusion et référence. La seconde repose sur une relation de dérivation, incluant parodie et pastiche.

 

Dérivation

En tant que procédé technique d’intertextualité et concept littéraire, la dérivation retrace la façon dont un texte se modifie, en s’enrichissant, sous l’influence d’autres textes. Elle est essentiellement divisée en deux catégories: la transformation, qui consiste à altérer le texte source; et l'imitation, qui consiste, en revanche, à reproduire un style en l’imitant.

 

Transformation

En tant qu’une altération du texte source, la transformation comprend, à elle, des procédés tels que Réécriture, Destruction et Adaptation. La technique mise en avant par Saramago dans l’actualisation du récit camusien, consiste en «Réécriture» qui repose sur ce qu’un auteur prend un récit préexistant comme modèle en en modifiant le sens, le ton ou la perspective. Ce procédé permet de réactualiser les thèmes ou les personnages afin d’y ajouter un degré de pertinence, restituant ainsi le récit original dans un cadre contemporain. Les analyses que nous avons menées révèlent que le texte de Saramago s'inspire de celui de Camus dans son cadre thématique ainsi que son instance narrative car selon Gaspari «la maladie devient un thème central dans l’œuvre de Camus, elle réapparait dans les récits de fiction d’épidémie» (Gaspari, 2009, p. 499).

En dépit de multiples aspects homogènes qui sont d’ailleurs repérables à travers le comparatisme entre les œuvres du corpus choisi, elles présentent quand bien même des dimensions incongrus: au niveau du style d’écriture, alors que le style de Camus est caractérisé par la concision, la clarté, la précision, l’accessibilité et une dimension plus ou moins classique, le style de Saramago est marqué par la densité, un style touffu avec des phrases souvent longues et des tournures parfois complexes. D’ailleurs, sur le plan narratologique, Camus adopte plus souvent une approche narrative directe, privilégiant le récit direct qui met en scène des personnages étrangement emblématiques, en revanche, Saramago privilégie la technique narrative plus expérimentale dans la mesure où elle se caractérise par l’emploi du réalisme magique ainsi que la tendance à rendre confus les méandres entre la réalité et la fiction.

 

Imitation

L'imitation se penche, quant à elle, vers la reproduction du style ou de la technique d'écriture de l’œuvre originale. En dépit des caractéristiques stylistiques et des ancrages historiques divergents, les écritures d’Albert Camus et de José Saramago se chevauchent sous divers angles de recherche tout en partageant des points de vu convergents : Si différents qu’ils soient, les styles d’écritures des deux auteurs partagent une narration complexe et captivante, des discours profondément riches en réflexions philosophiques.

Encrées dans des contextes diversifiés, les deux œuvres s’entremêlent pourtant à travers la mise en scène des idéologies philosophiques, des préoccupations humanistes, et par l’exploration de la condition humaine permettant d’offrir de profondes perspectives sur l’homme et le monde.

Dans les œuvres du corpus choisi, l’imitation se manifeste à travers les éléments qui suivent:

Style et tonalité : En tant qu’auteur imitant, Saramago opte pour imiter le style de Camus, tout en reproduisant son écriture, son vocabulaire ou sa structure narrative comme modèle à adopter. Ce procédé permet parfois d’offrir un effet critique. C’est dire que la même tonalité satirique est reprise dans l’Aveuglement.

L’écriture de Camus est qualifié de claire et concise. Adoptant un style plus direct, évitant les embellissements superflus, il cherche à transmettre ses idées d’une manière simple et accessible à tous. Pour ce faire, il emploi un vocabulaire simple et précis pour exprimer des concepts complexes. La prose de Camus est marquée par la sobriété, alors même qu’elle est dotée d’une profondeur philosophique impeccable, créant ainsi une tension entre la simplicité du langage et la complexité des idées exprimées.

Par contre, le style de José Saramago est caractérisé par ses phrases plus ou moins longues et fluides, l’emploi du réalisme magique et d’un ton ironique et satirique, mais également par l’adoption d’un narrateur omniprésent. Faisant appel à un certain élément du réalisme magique, le style de Saramago permet d’ailleurs d’offrir une perspective originale et symbolique de la réalité qui s’inscrit ainsi dans un cadre fantastique ou irrationnel.

Parodie: consiste en une forme d'imitation qui cherche plus souvent à critiquer le texte source ou son genre littéraire. Selon Dominique Maingueneau, «stratégie de réinvestissement d’un texte ou d’un genre de discours dans d’autres est souvent appelée parodie, qui consiste à utiliser un texte ou un genre existant comme base pour créer une nouvelle œuvre qui, tout en s’inspirant du modèle, le transforme, le commente, ou le critique» (Maingueneau, 2002, p. 93).

Concernant les œuvres mises en analyse, l’imitation sous forme de parodie, est repérable à travers les éléments suivants:

Regard satirique: Les deux auteurs se servent de la satire sociale pour offrir des terrains fertiles sur la dynamique de la contagion textuelle, en tant que concept issu de l’intertextualité défini par Durkheim, et contextuelle, en tant que transfiguration de l’épidémie. En effet, Saramago exploite fréquemment la parodie en vue de redresser les situations satiriques face à l’adversité de la contagion. Reprenant les éléments de ce classique de la littérature pandémie, la Peste de Camus, il les reproduit selon sa propre touche pour dénoncer, à sa guise, l'absurdité et les travers de la vie et du monde lorsque l’épidémie se détériore et l’humanité se dégénère. Son style est donc imprégné d’une ironie subtile et d’une satire sociale. Il critique souvent les instances politiques, sociales ou religieuses de la société, faisant recours à l’humour pour révéler les contradictions et les absurdités de ces systèmes.

Références Culturelles: Le texte de Saramago regorge de références et d’allusions, implicites ou explicites, à celui de Camus, à sa culture ainsi qu’à sa littérature. En effet, investissant sur les emprunts intertextuels non déclarés, moins canoniques, et parodiant le texte de Camus, Saramago met en épreuve l’expérience de lecture de ses lecteurs tout en explorant leurs connaissances et compétences, leur déjà-lu. Ces traces s’inscrivent sous forme d'allusions suscitant chez le lecteur un intérêt grandissant à comparer les deux textes. Cet entremêlement permet donc de répondre aux attentes et exigences des lecteurs, et d’établir des dialogismes moins intertextuels qu’interculturels riches. Ce canal de transmission de savoir et de culture, qu’est l’intertextualité entre la Peste et l’Aveuglement, contribue d’ailleurs à redéfinir la notion d’œuvre dynamique selon une relation de causalité complétive entre «être lecteur» et «être auteur», entre la lecture et l’écriture, affirmant qu’il faut avant tout être un bon lecteur pour ainsi être un bon auteur. Donc il est crucial de savoir qu’il existe entre les deux textes, un réseau de signification dynamique qui s’actualise autant par les lectures qui s’en font que par les réécritures qui s’en sortent. Ce processus permet de dynamiser l’hypotexte, le texte camusien, tant dans le temps que dans l’espace, et éterniser son sens dans l’hypertexte, le texte saramagosien, tout en contribuant, d’ailleurs, à favoriser sa réception.

Critique Sociale: Par le biais de l’art de la parodie, Saramgo vise également à aborder les thématiques plus profondes telles que les relations humaines, la solidarité face à l’adversité, la contestation de l’ordre établie, la nécessité de repenser les conventions sociales, et la dénonciation des régimes autoritaires tels le nazisme ou toute forme de fascisme et les partis fondamentalistes. A travers l’entrecroisement d’un regard critique lancé sur le monde qui les entoure, les deux auteurs abordant les questions sociopolitiques telles la condamnation des ravages de la guerre, la lutte contre l’oppression et l’injustice, la critique des instances politiques et la réflexion réformiste sur les structures sociales.

Anne Claire Gignoux donne une définition subtile de la parodie en disant «qu’en premier lieu, elle repose sur une transformation de l’intrigue, du cadre et des personnages, mais rappel cependant par de très nombreux détails le texte original» (Gignoux, 2006, p. 64).

La citation souligne qu’en dépit des modifications exercées sur certains éléments de l’hypotexte, pourtant, l'essence de ce récit original est conservée en tant que telle.

Sous un angle différent, Genette définit la parodie comme étant un procédé hypertextuel qui repose sur deux éléments significatifs: transformation sérieuse et accomplissement esthétique. La pertinence des analyses en matière du corpus choisi nous amènent à découvrir que sur le plan esthétique, le récit de Saramago constitue une imitation du récit d’Albert Camus puisque la coprésence de l’esthétique du roman est manifestement repérable dans les deux œuvres qui partagent la même classification générique. La transformation s’y fait à travers les éléments incongrus ou décalés dans les détails tels la représentation des personnages, le cadre spatio-temporel, les rebondissements et la syntaxe. Les deux textes se convergent donc en termes de forme et substance, l’arbitraire des signes, les fonctions linguistiques telles que destinateur, destinataire, message à transmettre, commutation des codes et contexte; autrement dit, les deux textes, dans leur totalité, sont plus ou moins homogènes en ce qu’ils sont construits à la base d’une suivie de syntagmes, mais hétérogènes en abordant deux paradigmes différents de la contagiosité: la Peste et l’Aveuglement.

Ils offrent donc des perspectives uniques sur la manière dont les humains réagissent à cet irrésistible génocide causé par l’épidémie. Cet état de cause perdure durablement en exerçant une influence néfaste sur la société à travers les œuvres qui l’ont explorée.

De toute façon, la conséquence d’une telle attitude parait chanceler d’un texte à l’autre. Certes, elle serait diverse et complexe en fonction de l’approche que les victimes adoptent face à l’épidémie qui provoque chez eux une variété de réaction diversifiées, alors qu’elle contribue, en outre, à retracer l’évolution de la performance du réseau intertextuel au fil du temps.

L’image dévastatrice de l’épidémie semble être traumatisée par la panique angoissante qu’elle suscite chez les victimes, mais également à travers le spectacle de la faiblesse humaine et de la fragilité des espoirs lorsqu’ils font face à l’adversité. Les deux romans se chevauchent d’ailleurs à travers le récit de terreurs extrêmes qui perturbent subitement et violemment les esprits. Alors, psychologiquement parlant, ils mettent en perspective, de manière poignante, les bouleversements et les troubles de la conscience de l’homme ainsi que sa perte de lucidité, une fois que la cause en soit dévoilée.

La volonté d’agir contre le trauma devient le prisme par lequel les deux auteurs explorent la nature humaine, fouillant la manière dont la terreur et la panique s’entremêlent dans les moments de crise.

 

Allusion et Référence

Selon la définition de Nathalie Piégay, l’allusion est «Une forme implicite de l’intertextualité, qui n’expose pas le texte original auquel elle renvoie. C’est pourquoi elle se trouve privilégiée lorsqu’il s’agit simplement de renvoyer le lecteur à un texte, sans le citer directement» (Piégay-Gros, 1996, p. 48).

L'allusion permet donc d’établir des liens subtils entre les œuvres littéraires et convoque le lecteur à explorer, par lui-même, ces connexions intertextuelles. Elle est repérable à partir d’éléments qui suivent:

Expérience de lecture ou savoir encyclopédique: les connaissances générales du lecteur avisé, et son expérience de lecture, jouent un rôle crucial dans la compréhension d'une allusion, autrement dit, pour qu’une allusion soit reconnaissable par le lecteur, ce dernier doit être familier avec l’œuvre à laquelle elle renvoie. A cet égard, la référence à la Peste de Camus, se renvoie d’emblée à la fiction d’épidémie, mais Saramago la réinvente à sa guise, en y insufflant une vision plus moderne. Les lecteurs familiers avec le récit original de la contagiosité (le récit camusien) reconnaissent ainsi la subtilité et les nuances de cette réécriture contemporaine qui s’est forgée au gré d’une nouvelle vision. Grâce à l’écriture allégorique, une réalité violente peut être décrite «dans un code secret avec de vagues allusions et des absurdités» (Saramago, 1997, p. 190), ce qui permet d’appréhender une référence à l’œuvre à laquelle allusion se renvoie.

Contexte: L'allusion est souvent inclut dans un contexte spécifique qui permet à la reconnaître. A ce propos, l'allusion dans l’Aveuglement de Saramago est identifiée comme étant une référence à l'histoire de la Peste d’Albert Camus, ce à travers la thématique de la contagiosité puisque la Peste, avant d’être roman de l’absurde, est reconnu en tant que classique de la fiction d’épidémie, qui est devenu précurseur de la littérature pandémie dans l’histoire littéraire. A travers l’analyse des éléments qui jouent sur l’allusion et établissent un rapport de référencialité entre l’hypotexte et l’hypertexte, nous avons détecté que les deux romans s’entrelacent quasiment au niveau paratextuel à travers l’emploi des intitulés apparemment hétérogène, mais effectivement homogène parce qu’ils renvoient le lecteur à des maladies épidémiques incurables.

Selon Christian Gambotti: «Le titre d’une œuvre est toujours révélateur du mode de fonctionnement des termes essentiels du sens de cette œuvre, il existe une sorte de contrat entre le lecteur et l’écrivain. Au terme de ce contrat, le lecteur s’attend à trouver l’histoire à laquelle le titre le renvoie» (Gambotti, 1989, p. 11).

A cet effet, le choix des titres thématiques, la Peste et l’Aveuglement, qui annoncent le contexte des maladies contagieuses, est un élément significatif dans la compréhension des allusions qui se répercutent en vis-à-vis entre les deux ouvrages, renvoyant le lecteur à un réseau de significations hypertextuel. D’ailleurs, sur le plan sémiotique, les deux titres, en tant que deux signifiants hétérogènes, revêtent un réseau de signifiés homogènes à travers l’allusion aux signes plus ou moins homogènes des maladies épidémique.

Répétition: L’allusion peut être à reprises répétée dans un texte soit par référence aux indices associées, soit par la récurrence d'un motif, qui aident à la signaler. Dans l’Aveuglement, le motif d’épidémie est partout présent dans tous ses aspects et manifestations. Cette omniprésence permet au lecteur de repérer l’allusion au récit camusien.

Réseau d’images obsédant: Camus et Saramago emploient fréquemment des images évocatrices et métaphoriques pour illustrer leurs idées. Ils offrent souvent des descriptions visuelles qui permettent au lecteur de saisir par l’intuition le sens de leurs réflexions philosophiques.

A cet effet, les figures de pensée telle l’image, incluant métaphore, métonymie et allégorie peuvent servir des repères subtils d'une allusion. Le motif d’épidémie, dans l’optique des deux auteurs, est intimement lié à sa fonction métaphorique. En effet, il dénote la maladie contagieuse et la crise sanitaire dévastatrice, cependant, il connote les concepts tels que l’absurde, la déshumanisation, la perte d’identité, les crises morale, psychologique et idéologique, l’avènement de l’ère du vide, triomphe de l’animalité sur l’humanité, la dénonciation des régimes politique autoritaires tels le nazisme et/ou le fascisme, etc. Partant du motif d’épidémie sous forme des métaphores filées, ces concepts représentent d’ailleurs les préoccupations et les obsessions des deux auteurs. Ce réseau de métaphores enchainées, qui font d’ailleurs partie des thématiques dominants dans les deux textes, reflète le réseau d’images obsédant chez les deux auteurs, dont le mythe personnel en dépend largement. La trame de l’histoire est imprégnée des défis moraux et des conflits idéologiques, qui configurent le mythe personnel des auteurs. C’est d’ailleurs à travers cet enchaînement des thèmes et des métaphores, que le lecteur parvient à détecter l’allusion entre l’hypotexte et l’hypertexte.

 

Conclusion

La Peste est considérée comme roman de l’absurde, et classique d’une littérature pandémie ainsi que de la fiction d’épidémie, formant une écriture allégorique sur la fin du fantasme d’invincibilité et de pureté chez l’homme moderne. Dans le récit classique, la responsabilité de l’avènement de l’épidémie incombe à la société, par contre, dans le récit postmoderne ce sont les individus qui se tiennent responsables pour le déclenchement d’une maladie intrinsèquement mortelle: «nous avons descendu tous les degrés de l’indignité, tous autant que nous sommes, jusqu’à atteindre l’abjection» (Saramago, 1997, p. 261).

A cet effet, le monde dépeint dans l’œuvre de Camus est la manifestation la plus concrète d’un monde sans Dieu d’autant plus qu’il est nourri de la philosophie absurde de l’existentialisme. Par contre, le monde décrit dans l’œuvre de Saramago est la configuration d’un monde où la présence de Dieu est chose redoutable, où la responsabilité de l’établissement du mal incombe à la fois au silence de Dieu et à la perte de repères de l’homme. Cette absence de Dieu dans un monde désespéré caractérise un aspect de l’enfer sartrien en fonction de l’idéologie existentialiste. Ce vandalisme, qui mène à la détérioration de l’homme et du monde, suggère chez Saramago le grand dilemme Camusien qui consiste à « la solitude avec Dieu ou l’histoire avec les hommes» (Camus, 1983, p. 167).

Les deux auteurs décrivent, chacun à son gré, l’enfer sartrien où l’instrument de torture est la contagiosité des maladies incurables, ainsi que la perte de repères et de mesures qui en découle. Le bourreau, quant à lui, est, à l’instar de Huis clos de Sartre, chacun des individus pour les autres. Par contre, le bourreau n’y est plus le regard des autres, mais la présence et l’existence d’autrui. Selon Cobric «Une telle création est un scandale, et il vaut mieux pour dieux qu’il n’existe pas» (Corbic, 2003, p. 19)

Il est donc notable que la différence entre l’idéologie de Camus dans la Peste et celle de Saramago dans l’Aveuglement relève de leur conceptualisation de la source du mal et leur systématisation de l’expression de l’intertexte, présente dans le contexte de la contagiosité métaphorique. En effet, les deux romans sont imprégnés d’une lutte éternelle entre les forces du bien et les forces du mal, selon la logique du manichéisme, et ce conflit de forces devient l’illustration de l’absurde car le mal demeure en permanence dans le monde et la lutte éternelle contre les forces hostiles ne s’arrête jamais. C’est à cet effet que les deux romans se terminent en rémission: «le bacille de la peste ne meurent ni ne disparaît jamais» (Camus, 1983, p. 279).

L’individu tel qu’il est décrit dans ses deux romans, cherche, dans la solidarité, un refuge contre le mal de vivre, et dans l’action, une issue qui puisse apaiser son malaise existentiel. L’emblème de l’homme sans Dieu, cet individu qui est presque totalement déshumanisé, vit l’anarchisme et le chaos, visant à en faire le nouvel ordre du monde.

D’ailleurs, la mise en quarantaine constitue une référence implicite à la descente de l’homme aux enfers, un huis clos, établissant ainsi un lien invisible d’intertextualité avec la Chute de Camus. Les efforts qui s’immobilisent, même en vain, contre l’épidémie, surtout dans le cas de l’Aveuglement, permettent à l’auteur de réinvestir, en le renouvelant, le mythe de Sisyphe qui est à jamais condamné à rouler une pierre jusqu’au sommet de la montagne sacrée dans un cycle absurde repris à l’éternité.

Le même cycle absurde est repris, dans notre corpus, à travers les tentatives des individus qui sont piégés par la crise, et se montrent incapables à en sortir. Une fois qu’une nouvelle épidémie ou une nouvelle floue d’irrationalité et de folie mortelle éclate à l’imprévision, ces individus seraient de nouveau piégés par l’absurde qui les rendra au dépourvu à l’avenir. Ainsi, dans un cas comme dans l’autre, les deux auteurs redressent l’image d’une société capitaliste, retraçant les grands défis de l’ère du vide où toute entraide ne s’accorde que si elle comble un intérêt personnel, et que tout acte d’altruisme s’empêche à moins qu’il endosse un regain d’intérêt. C’est la raison pour laquelle l’identité des personnages dans les deux romans, est définie par l’avoir plutôt que par l’être, ce qui n’est pas sans rappeler les techniques du Nouveau Roman: le médecin, le voleur, le propriétaire de la voiture, la prostituée: «Il ne dit pas comment il s’appelle, il doit savoir qu’ici ça n’a pas d’importance parce que les aveugles n’ont pas besoin d’identité» (Saramago, 1997, p. 270).

En fin de compte, les implications intertextuelles et les relations de coprésence qui s’en suivent, se perpétuent au cœur même des œuvres qui, partageant, avec un effet de style plus ou moins distinct, le même réseau thématique, contribuent à l’établissement d’un réseau d’images obsédant qui caractérise le mythe personnel des deux auteurs obsédés par l’institutionnalisation du mal et de la médiocrité dans le monde, et la dégradation des valeurs authentiques parmi les humains.

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