De la fragilité l’écopoéthique : l’écopoéthique de Jean-Claude Pinson pour la génération de verre

Type de document : Original Article

Auteur

Maître de conférences, Département de langue et littérature françaises, Faculté des Sciences Humaines, Université Bu-Ali Sina, Hamedan, Iran

Résumé

Cet article explore la crise écologique contemporaine comme le défi central de la «génération de verre» (les enfants nés après 2010). Plus qu’un simple problème environnemental, cette crise est vue comme une déstructuration profonde de notre manière d’être-au-monde. Adoptant une approche interdisciplinaire (mobilisant la psychologie, la sociologie, l’écologie profonde et la poésophie), cette étude cherche à comprendre comment la poésie contemporaine peut offrir une clé de lecture herméneutique à ce défi. L’œuvre de Jean-Claude Pinson sert de modèle analytique pour repenser notre perception du monde sensible, seule voie possible face à cette crise civilisationnelle. Nous postulons que la crise écologique actuelle est avant tout une rupture relationnelle, marquée par l’infobésité, la distraction cognitive et l’appauvrissement de l’expérience vécue. Notre analyse se concentre sur le courant «écopoéthique» de Pinson. Cette idée redéfinit le poème non pas comme un objet esthétique, mais comme une «forme de vie» concrète, déplaçant ainsi la poésie de la simple représentation vers l’éthique incarnée et l’existence authentique. En conclusion, cet article soutient que la poésie pinsonienne permet à la «génération de verre», malgré sa propre fragilité et vulnérabilité structurelles, de transformer son existence en un acte de résistance active contre les forces de déshumanisation et de rupture du lien social.

Mots clés

Sujets principaux


Introduction

Nul doute que la crise écologique constitue l’un des défis majeurs du XXIᵉ siècle, affectant autant le milieu naturel que le rapport que l’humanité entretient avec lui, auquel doit faire face ce que Bruno Humbeeck, le psychologue belge, appelle par métaphore, la «génération de verre»: celle qui est à la fois exposée, fragile et dotée d’une lucidité aiguë face aux menaces qui pèsent sur l’avenir du vivant. Omniprésente dans l’espace médiatique, scientifique et politique, cette crise est le plus souvent appréhendée à travers des discours techniques, gestionnaires ou économiques dont l’accumulation, loin de susciter une mobilisation durable, engendre fréquemment un sentiment d’impuissance, voire une forme d’éco-anxiété[1]. Ce paradoxe, autrement dit savoir toujours davantage, agir toujours moins, invite à interroger la nature même de la crise écologique: non plus seulement comme déséquilibre environnemental mesurable, mais comme symptôme d’une rupture plus profonde du rapport moderne au monde. Car la crise écologique est aussi et peut-être d’abord, une crise de la sensibilité, du langage et de l’habiter.

La réduction du vivant à un ensemble de ressources exploitables[2], la domination d’un lexique technocratique et la dissociation croissante entre l’humain et son milieu participent d’un appauvrissement de l’expérience du monde vécu. Ce qui se défait, ce n’est pas seulement un équilibre naturel, mais une capacité à éprouver le monde comme un milieu partagé. Or c’est précisément sur ce terrain, à savoir celui du sensible, de l’attention et des formes de vie, que la littérature[3], et plus particulièrement la poésie contemporaine peut intervenir. Non pour proposer des solutions techniques ni des programmes d’action, mais pour reconfigurer les modalités mêmes de notre relation au réel.

La poésie française contemporaine, loin d’être marginale ou repliée sur une autonomie formelle[4], s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur les conditions d’existence dans un monde en crise[5] et incarne une forme particulière d’écritures d’intervention que Gefen essaie de définir (2021). Contrairement à «l’a-cosmie» (Pinson, 2021, p. 74), au refus du monde, propagée par la modernité poétique et prolongeant «une tradition très ancienne de l’anachorèse[6]» (Pinson, 2021, p. 74), l’œuvre poétique et théorique de Jean-Claude Pinson occupe à cet égard une place singulière.
À l’articulation de la poésie et de la philosophie, autrement dit une poésophie (Pinson, 1995,
p. 165
), Pinson conçoit le poème comme une «forme de vie» (Pinson, 2013, p. 37), c’est-à-dire comme une pratique susceptible d’engager une manière d’être au monde (Pinson, 1995,
p. 136
), attentive aux rythmes du quotidien, à la matérialité du langage et à la présence fragile du vivant. Sans se réclamer explicitement d’une écopoétique militante, sa démarche, connue sous le terme de la (éco) poéthique[7], esquisse néanmoins une réponse éthique et existentielle à la crise écologique, en s’attachant à restaurer un rapport non instrumental, non dominateur, au monde.

Dans ce contexte, l’écopoéthique de Pinson étant caractérisée par une double exigence de résistance et de vigilance qui se définit comme une conception selon laquelle le poème est une «forme de vie» et une «praxis» de l’existence réhabilitant un rapport sensible, attentif et éthique au monde, sans instrumentaliser la poésie au service d’un discours idéologique. Ainsi, on pourrait dire que chez Pinson, la poétique désigne la réflexion sur le poème et ses formes d’expression; la poéthique, notion qu’il forge lui-même, élargit cette réflexion en montrant que la poésie n’est pas seulement un art du langage mais aussi une manière de vivre, capable d’inspirer des «formes de vie»; enfin, l’écopoéthique prolonge cette perspective en l’inscrivant dans le contexte de la crise écologique, en interrogeant la contribution de la poésie à une relation plus attentive, responsable et harmonieuse entre l’être humain et le monde vivant. Ainsi, la pensée de Pinson évolue du poème vers l’existence, puis de l’existence vers l’habitation écologique de la Terre.

La présente étude interroge la capacité de la poésie de Jean-Claude Pinson à proposer une issue, sinon une solution, à la crise écologique telle qu’elle est vécue par «la génération de verre». Elle examine également la manière dont la conception du poème comme forme de vie permet de penser une écologie du sensible et du langage, ainsi que la façon dont cette poétique de l’attention, du proche et du quotidien contribue à réinventer une manière d’habiter le monde à l’heure de l’Anthropocène. L’article se propose ainsi de montrer que la poésie, loin d’être impuissante face à l’urgence écologique, peut constituer un lieu privilégié de résistance et de réinvention du rapport au vivant.

De cette façon, la méthodologie proposée pour cet article est de nature analytico-interprétative et interdisciplinaire, s'articulant autour de trois étapes: un ancrage théorique croisant la critique écologique avec des figures clés comme Jean-Claude Pinson; une analyse conceptuelle visant à éclairer et contextualiser la notion de «génération de Verre» en tant que figure de l’expérience contemporaine; et enfin, une vérification par comparaison avec d'autres courants poétiques pour établir la spécificité et la nouveauté de l'«écopoéthique» proposée comme un lieu de restauration active du rapport au monde.

 

Recherches antérieures

Dans son article «L’Écopoèthe: émergence d’une nouvelle figure d’auteur en poésie contemporaine» (2021), Anne Gourio montre comment certains poètes contemporains, parmi lesquels Jean-Claude Pinson, réinventent la fonction poétique en l’articulant à une conscience écologique. L’«écopoèthe» se caractérise par une écriture qui ne se limite pas à célébrer la nature, mais cherche à réinscrire le langage dans le vivant, à renouveler le lyrisme et à assumer une responsabilité éthique: contribuer à rendre le monde habitable.

Dans «Jean-Claude Pinson. Un lyrisme free jazz» (2016), Laure Michel analyse la manière dont Pinson entreprend de réhabiliter le lyrisme en le renouvelant sous le signe d’un «lyrisme free jazz», fondé sur la polyphonie, la variation formelle et l’ouverture au monde. Ce lyrisme hybride, nourri d’humour, de réflexivité et d’exigence prosodique, conjugue singularité et altérité, autobiographie et expérience collective, ouvrant ainsi la poésie à une éthique du vivre-ensemble.

Dans un autre article, «Crise de la poésie? Le poétariat selon Jean-Claude Pinson» (2010), Laure Michel examine la réponse apportée par Pinson au constat récurrent du déclin de la poésie. En élargissant celle-ci au-delà du texte vers une pratique existentielle et démocratique, il lui assigne une fonction de subjectivation et d’invention de soi. Cette conception souligne la portée sociale de la poésie tout en soulevant la question des limites d’une définition qui tend à dépasser le seul champ littéraire.

Plusieurs travaux récents ont également préparé le terrain de la présente réflexion. Dans une étude consacrée à la notion de «poème comme forme de vie» chez Jean-Claude Pinson (Zokhtareh, 2025b), nous avons montré comment sa pensée évolue d’un horizon poético-politique vers une poéthique centrée sur l’éthopoièse et l’utopie modeste. Une autre recherche, consacrée à la «génération de verre» et aux effets de la surcharge informationnelle sur les pratiques interprétatives contemporaines (Zokhtareh, 2025a), a mis en évidence l’intérêt des approches herméneutiques et de la lecture lente pour répondre à certaines fragilités cognitives et attentionnelles. Ces travaux constituent l’arrière-plan immédiat de la présente étude sans en déterminer les conclusions.

Les travaux d’Anne Gourio et de Laure Michel ont ainsi mis en lumière, sous des angles complémentaires, les dimensions écologiques, lyriques et socio-politiques de l’œuvre de Jean-Claude Pinson. La présente étude s’inscrit dans ce prolongement tout en proposant une lecture transversale de l’évolution de sa pensée poétique. Elle entend montrer comment le passage d’un imaginaire poético-politique à une poéthique de l’éthopoièse, de l’athéisme poétique et de l’utopie modeste permet d’éclairer les défis existentiels et culturels auxquels se trouve confrontée la «génération de verre».

 

Génération de verre

L’expression de «génération de verre», avancée par Bruno Humbeeck dans son livre intitulé La Génération de verre. Enfants nés après 2010. Comprendre et accompagner les adolescents d’aujourd’hui (2024), désigne une génération[8] entouré d’écrans dès sa naissance et prise dans un régime paradoxal de visibilité et de vulnérabilité[9]:

«L’image paradoxale du verre convient particulièrement bien pour désigner les traits essentiels des adolescents contemporains. Ceux-ci sont en effet “solides” à première vue et donnent l’impression que l’enfance, fluide, insouciante et légère a soudainement gagné en consistance en rendant l’armature de leur personnalité plus dure, plus intransigeante et mieux affirmée. Mais cette dureté n’est, on s’en rend vite compte, qu’une solidité de surface et elle se révèle, comme le verre, particulièrement fragile et cassante à l’usage.» (Humbeeck, 2024, pp. 9-10)

 

Le verre est à la fois ce qui rend transparent et ce qui se brise aisément: il expose sans protéger pleinement. Les individus qui composent cette génération évoluent dans un espace saturé d’images, de données et de récits catastrophistes, où l’information circule de manière continue, immédiate, souvent brutale. Cette transparence généralisée, loin de favoriser une maîtrise accrue du réel, produit une surexposition aux menaces globales et contribue à une fragilisation des subjectivités. Le monde n’apparaît plus comme un milieu habitable, mais comme un espace instable et en perpétuel changement, traversé de risques imminents, difficilement saisissables dans leur totalité. C’est l’image du monde que leur envoient les métamédias qui en faisant naitre de nouveaux désirs contribuent à la distraction chronique de cette génération métamorphosée en zombie: «Les media font de nous des zombies, des morts-vivants, des somnambules hallucinés qui rêvent éveillés au sein d’une bulle coupée de la “réalité”.» (Citton, 2017, p. 261) Cette expression doit être comprise de manière métaphorique: elle désigne un sujet dont l’attention est continuellement captée par les dispositifs médiatiques, au point que son rapport au réel immédiat s’affaiblit. Autrement dit, cette génération n’est plus pleinement ancrée dans son environnement spatio-temporel concret, mais évolue dans des espaces et des temporalités médiatiques qui lui sont imposés par ces dispositifs.

Cette fragilité s’accompagne d’une hyperconscience des catastrophes contemporaines. Le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la perspective de l’extinction de nombreuses espèces ou encore les discours sur les risques d’effondrement systémique constituent désormais un horizon cognitif largement partagé. Là où les générations précédentes pouvaient encore reléguer la catastrophe au registre de l’exception ou de la fiction, elle s’inscrit aujourd’hui dans le quotidien sous la forme de chiffres, de courbes, de projections et de scénarios.

Toutefois, cette omniprésence du désastre annoncé ne se traduit pas mécaniquement par un surcroît d’engagement. Elle peut au contraire produire une saturation affective, où la lucidité tend à se retourner en forme de retrait ou de paralysie. Ce déplacement critique a été décrit, dans des termes voisins, par plusieurs penseurs de la modernité tardive, notamment à travers la figure de l’«omnipotent paralysé» proposée par Michel Deguy (2012).

Dans ce contexte, les injonctions à la responsabilité individuelle (sobriété, gestes écologiques, changements de comportement) apparaissent à la fois nécessaires et ambivalentes, oscillant entre efficacité symbolique et portée pratique limitée. L’avenir cesse alors d’être uniquement pensé comme une promesse: il tend également à se configurer comme un espace d’incertitude et de tension affective. Il devient même une menace:

 

«Amenés à grandir entre une hyper-parentalité assumée qui ne vise pour l’enfant que le bonheur absolu, le contentement permanent et la joie continue, et une néo-parentalité anxieuse qui se demande de quoi l’avenir sera fait, les adolescents contemporains apparaissent en quelque sorte coincés dans un double message contradictoire qui affirme tout à la fois: “Nous t’avons mis au monde pour que tu y sois parfaitement heureux.” et: “Mon pauvre enfant, rien n’est garanti. Plus rien dorénavant ne sera plus facile pour toi.” Ce double message contient ainsi une forme d’injonction paradoxale qui invite la jeune génération à se mettre en quête d’un bonheur dont on se sait en définitive pas grand-chose si ce n’est qu’il ne se laissera pas facilement apprivoiser. Evidemment un tel message apparaît particulièrement indiqué pour susciter de l’anxiété. Pire, il peut même être à l’origine d’une véritable désespérance lorsque l’adolescent entend que ce qui est attendu de lui constitue une forme de quête impossible puisqu’il est question d’un bonheur qui n’existerait pas […]». (Humbeeck, 2024, p. 82)

 

Plus profondément encore, cette crise se manifeste comme une rupture du lien sensible au monde naturel. La nature, perçue principalement à travers des médiations discursives, statistiques ou médiatiques, tend à perdre sa dimension vécue et relationnelle. Elle devient un objet de savoir ou de gestion plutôt qu’un milieu d’expérience. De là naît un paradoxe central: jamais le vivant n’a été aussi présent dans les discours, et jamais il n’a été aussi difficile à éprouver. C’est dans cet écart — entre lucidité et impuissance, savoir et expérience, exposition et fragilité — que se fait sentir la nécessité d’une autre approche de la crise écologique. En tant que pratique du langage attentif au sensible et au vécu, la poésie peut apparaître comme un lieu privilégié pour retisser un lien avec le monde. Non pour nier la gravité des catastrophes en cours, mais pour rouvrir un espace d’expérience et d’attention.

 

Crise écologique comme celle du rapport au monde

La situation décrite à travers la figure de la «génération de verre» invite à déplacer le regard: la crise écologique ne saurait être réduite à une accumulation de dysfonctionnements environnementaux, pas plus qu’à une simple crise de gouvernance ou de modèles économiques. Elle engage plus profondément une transformation — voire une altération — du rapport que les sociétés modernes entretiennent avec le monde. En ce sens, il convient de souligner que la crise écologique apparaît comme celle de la relation, affectant à la fois la manière dont les humains perçoivent, nomment et habitent leur environnement. C’est ainsi que pour Morizot, «toute crise écologique est marquée par une crise de sensibilité, autrement dit un appauvrissement de tout ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre et tisser comme relations à l’égard du vivant»[10] (Morizot, 2020, p. 17).

Les analyses de Hartmut Rosa permettent d’éclairer ce phénomène sous l’angle de l’accélération et de la perte de résonance (Rosa, 2018, p. 51). Selon le sociologue, la modernité tardive se caractérise par une dynamique d’accroissement continu — de la production, de la circulation des informations, des possibilités d’action — qui conduit paradoxalement à un appauvrissement du rapport au monde et à la nature réduite à une simple ressource[11]. Le monde devient disponible, maîtrisable, exploitable[12], mais cesse d’entrer en résonance avec les sujets. Appliquée à la crise écologique, cette thèse met en lumière un paradoxe central: jamais l’humanité n’a disposé d’autant de connaissances sur le vivant, et jamais elle ne s’en est trouvée aussi profondément séparée. La nature, rendue intégralement «accessible» par les sciences et les techniques, se trouve dans le même mouvement rendue muette, incapable de répondre autrement que par des signaux de dérèglement.

Cette dissociation entre savoir et expérience rejoint les analyses de Günther Anders sur le «décalage prométhéen» (2002, p. 31). Anders montre que l’humanité moderne produit des effets — techniques, industriels, environnementaux — dont elle ne parvient plus à se représenter pleinement la portée sensible et morale. Dans le contexte écologique, ce décalage se traduit par une incapacité à éprouver à la mesure de ce que l’on sait : les chiffres du réchauffement climatique ou de l’effondrement de la biodiversité excèdent l’imagination, tout en demeurant abstraits. Ce déficit d’imagination morale et sensible contribue à une forme de sidération: la catastrophe est à la fois connue et irréelle, omniprésente et inassimilable.

Bruno Latour, de son côté, a insisté sur la nécessité de repenser les catégories mêmes à travers lesquelles la modernité a séparé la nature et la culture. La crise écologique révèle l’obsolescence de ce grand partage, en montrant que les humains ne sont jamais extérieurs au monde qu’ils transforment. En ce sens, l’Anthropocène ne désigne pas seulement une nouvelle ère géologique, mais une crise ontologique: il devient impossible de penser le monde comme un simple décor ou un ensemble de ressources, dès lors que celui-ci réagit, résiste et conditionne les formes de vie humaines. La crise écologique met ainsi au jour l’urgence de redéfinir ce que signifie «habiter la Terre».

C’est précisément à ce niveau que les apports de l’écopoéthique s’avèrent décisifs. Loin de se limiter à l’étude de thématiques environnementales dans la littérature, l’écopoéthique interroge les formes, les rythmes et les régimes d’attention par lesquels les textes littéraires construisent un rapport au vivant. Elle met en évidence la manière dont le langage peut soit reconduire une vision instrumentale et dominatrice du monde, soit ouvrir un espace de co-présence et de relation. Dans cette perspective, la crise écologique apparaît indissociable d’une crise du langage: lorsque les mots se figent en concepts abstraits ou en slogans, ils cessent de porter une expérience vécue du monde. Ainsi envisagée, la crise écologique ne se réduit pas à un ensemble de déséquilibres environnementaux appelant des réponses techniques ou institutionnelles. Elle invite également à une transformation des manières de percevoir, d’habiter et de penser le monde. Au-delà des changements structurels qu’elle requiert, elle suppose une reconfiguration de l’attention, une redéfinition du rapport au vivant et une interrogation des formes de vie contemporaines. Dans cette perspective, la poésie peut apparaître comme un lieu privilégié d’expérimentation sensible. Par son travail sur le langage, les rythmes et les formes de présence au monde, elle est susceptible d’ouvrir des espaces de résistance aux logiques d’accélération, d’abstraction et de maîtrise, et de contribuer ainsi à l’élaboration de manières plus attentives et plus habitables d’être au monde.

C’est dans cette perspective que l’œuvre de Jean-Claude Pinson prend tout son sens. En concevant le poème comme une forme de vie, Pinson ne se contente pas de réfléchir à la fonction esthétique de la poésie; il en fait le lieu d’une éthique de l’existence, capable de répondre à la crise écologique non par des prescriptions, mais par une transformation du rapport au monde:

 

«Il faut […], concernant cette question de l’action poétique, se tourner vers un autre paradigme, où l’accent est mis sur ce qu’on pourrait appeler un “stade éthique” de la poésie. A la poésie comme attente d’un Grand Soir, ce paradigme tend à substituer la poésie comme paidéia, comme entreprise de formation et réformation de soi. Non plus “révolution et poésie ne font qu’un”, mais poésie et rénovation de soi, parturition de soi, ne font qu’un. La poésie est alors comprise selon un modèle “pragmatiste”: “un poème, dit ainsi Stéphane Bouquet, est pour moi un chemin, c’est-à-dire une expérience, une construction lente d’un rapport à soi, au monde, à la pensée, avec l’idée que la littérature (il n’y a pas d’exclusive du poème) est une façon de produire des formes de vie (Bouquet, 2005:39)”.» (Pinson, 2007, pp. 3-4)

 

La section suivante s’attachera ainsi à montrer comment cette conception poétique constitue une véritable écologie du sensible, susceptible d’offrir à la génération de verre une issue à la fois lucide et vivable. À cet égard, l’approche de Jean-Claude Pinson se distingue de certaines poétiques contemporaines qui, à l’instar de Yves Bonnefoy ou de Philippe Jaccottet, ont privilégié une métaphysique de la présence ou une éthique de l’effacement devant le monde. Là où Bonnefoy cherche à sauver une présence menacée par l’abstraction conceptuelle, et où Jaccottet s’attache à préserver la discrétion du réel face au langage, Pinson assume pleinement l’inscription de la poésie dans les conditions historiques, sociales et écologiques contemporaines. Sa poétique ne vise ni la transcendance ni la pure contemplation, mais l’élaboration de formes de vie capables de résister à l’appauvrissement du rapport au monde. Cette différence est décisive pour penser l’écologie: la poésie n’est pas ici un lieu de retrait[13], mais une pratique située, engagée dans le tissu ordinaire de l’existence.

 

Poème comme une réponse écopoéthique à la crise écologique

La conception du poème comme «forme de vie», élaborée par Jean-Claude Pinson (2020), constitue le cœur de sa réflexion poétique et théorique et offre un cadre particulièrement fécond pour penser une réponse à la crise écologique. En s’inscrivant à l’écart des conceptions esthétisantes ou formalistes de la poésie, Pinson affirme qu’il engage une manière d’être au monde, indissociable d’une éthique de l’existence:

 

«[…] la poésie, comprise non plus simplement comme texte mais comme Idée d’une habitation poétique de la Terre, animée d’une inextinguible pulsion pastorale, s’emploie, de par le monde et par-delà le seul texte, à construire toutes sortes de cabanes. De cette «poétique du dehors» ainsi déployée dans l’ordre de l’existence commune (et souvent en commun), peut-être serait-on alors en droit de déduire que, si notre condition est bien celle de l’“archi-écriture” (de la séparation et de la différence toujours déjà advenues), elle est aussi, au plan du désir, du conatus, celle d’une “archi-poésie” – d’une poésie qui est à la racine de toute existence en tant qu’elle appartient à la Nature» (Pinson, 2020, p. 288).

 

Ainsi, la poésie ne se réduit ni à un exercice de style ni à un simple discours sur le monde, elle est une pratique qui affecte concrètement la manière d’habiter le réel, de s’y inscrire et d’y prêter attention. Pour Pinson, il s’agit d’«une poésie extensive», non dans le sens de la «post-poésie» née de la coopération de la poésie et de l’art en général donnant naissance aux créations multimédias, qui exige une redéfinition de la notion de poésie insistant sur son lien avec la vie:

 

«Dès ses premiers essais, Jean-Claude Pinson proposait de répondre à la double question de la fin de la poésie, de sa péremption présumée comme de sa visée, par une notion, celle de “poéthique”, qui met l’accent sur une articulation du dire et du vivre, sur la capacité de la poésie à informer la vie, à lui donner forme. S’écartant de l’horizon heideggérien que suppose le titre du premier ouvrage, Habiter en poète, Jean-Claude Pinson infléchit l’habiter poétique du côté de l’éthique, de la “format[ion] d’un ethos, d’un mode d’existence”. La poéthique signe le refus d’une poésie enclose dans les limites du langage autant qu’elle entend résister à la déploration qui naît de la perte de l’illusion romantique.» (Michel, 2010, pp. 250-251)

 

Dans Le poème comme forme de vie (2008), Pinson insiste sur le fait que la poésie ne saurait être séparée de la vie ordinaire. Contre la sacralisation de la poésie comme domaine autonome, il revendique une poétique du quotidien, attentive aux gestes modestes, aux lieux familiers et aux expériences ordinaires. Cette orientation prend une résonance particulière dans le contexte de la crise écologique: face à la démesure des catastrophes globales, la poésie de Pinson ne cherche pas à rivaliser par l’ampleur ou la grandiloquence, mais à réancrer l’existence dans une relation sensible au proche. Ce déplacement du regard, du global vers le local, du spectaculaire vers le discret, constitue déjà une forme de résistance à la logique de l’abstraction qui caractérise les discours dominants sur l’écologie.

Dans le poème «In situ (Saint-Nazaire)» issu du recueil J’habite Ici (1991), Pinson substitue à l’élan militant de sa jeunesse une attention renouvelée au lieu habité et aux expériences ordinaires: le texte ne vise ni l’utopie politique ni la célébration d’un paysage idéalisé, mais l’ancrage dans une ville portuaire traversée par l’histoire sociale et la vie quotidienne. Ainsi, lorsque le poète écrit qu’«aujourd’hui tu essaies de comprendre / le sens de vivre ici», il s’agit moins de transformer le monde que d’apprendre à l’habiter dans sa densité concrète, prolongé par l’attention à l’ordinaire: «peut-être il suffit / de puiser dans l’ordinaire des jours / de quoi rincer ce qu’on appelle une âme». Cette poétique engage alors une écopoétique relationnelle où le sujet ne surplombe plus le monde mais s’inscrit dans un réseau de relations entre humains, mémoire et vivant, comme le suggère l’image du bateau dont «le refrain de son moteur lent» semble «ausculter les profondeurs nocturnes». Le poème devient ainsi une expérience d’immersion dans un monde partagé, où le proche et le fragile acquièrent une portée éthique, relevant de ce que Pinson nomme une «forme de vie» poétique.

Le poème, chez Pinson, fonctionne ainsi comme un lieu de ralentissement et de résonance. En opposition à l’accélération contemporaine décrite par Hartmut Rosa, la poésie instaure un autre régime de temporalité, fondé sur l’attention, la reprise et la disponibilité. Cette temporalité poétique permet de renouer avec un monde qui n’est plus seulement objet de maîtrise, mais partenaire d’une relation. Le poème devient alors un espace où le monde peut de nouveau «répondre», non par des données ou des indicateurs, mais par des présences sensibles, des rythmes et des affects. En ce sens, la poésie pinsonienne contribue à restaurer une forme de résonance avec le vivant, condition essentielle d’une écologie vécue.

Cette résonance passe également par un travail spécifique sur le langage. Pinson se montre particulièrement attentif aux effets de la langue moderne, marquée par la technicisation, l’abstraction et l’efficacité communicationnelle. Or, ces traits linguistiques participent d’une vision instrumentale du monde, où les choses sont nommées en fonction de leur utilité ou de leur rendement. À rebours de cette tendance, la poésie de Pinson cherche à préserver, voire à réactiver, une langue capable d’accueillir la complexité et la fragilité du réel. Le poème ne vise pas la domination du monde par le langage, mais l’instauration d’un rapport de co-présence, où les mots s’efforcent de rester à la hauteur de ce qu’ils désignent.

Cette attention au langage s’accompagne d’une réflexion éthique sur la place du sujet. Loin d’un lyrisme centré sur l’expression d’une subjectivité souveraine, Pinson propose une poétique du «décentrement», où le sujet s’inscrit dans un réseau de relations plutôt que de s’ériger en maître du monde. Ce déplacement rejoint les critiques adressées par Bruno Latour à la figure moderne de l’humain comme sujet autonome et dominateur:

 

«Ce qui signifie, au plan de sa vocation ontologique, que la poésie veille à ce que la terre que nous habitons ne soit pas seulement ce dont nous nous sommes rendus maîtres et possesseurs, mais puisse encore être envisagée comme si elle était une sorte de temple- un lieu où l'homme puisse encore contempler le ciel et donner libre cours à ce “désir d'enfanter une étoile dansante” dont Nietzsche dit qu'il vient à manquer au “dernier homme”, celui qui ne sait plus que «rapetisser toute chose». Un lieu où ait encore un sens le dialogue spéculatif de la poésie et de la philosophie, pour faire qu'advienne cette triple épiphanie qui définit, selon Yves Bonnefoy, la “vraie vie”: celle du monde comme présence, de l'individu comme je et d'autrui comme infini.» (Pinson, 2002, p. 15)

 

Dans la poésie de Pinson, le sujet poétique apparaît comme un être parmi d’autres, exposé, vulnérable, inscrit dans un milieu partagé. Cette vulnérabilité assumée entre en résonance avec la fragilité du vivant et ouvre la voie à une éthique de la responsabilité. Ainsi, le poème comme forme de vie ne propose pas une solution au sens technique ou politique du terme, mais une transformation des conditions mêmes de l’existence, pour transformer l’homo œconomicus, «obsédé de rendement et de vitesse, de croissance, de consommation toujours plus effrénée» (Pinson, 2015, p. 61), en homo poeticus, homo artisticus ou poétariat:

 

«Le “poétariat”, quant à lui, a des contours trop indécis et une réalité trop protéiforme, trop diasporique, pour qu’on puisse en parler vraiment comme d’une classe. Cependant, comme devenir, il incarne, en tant qu’il fait signe vers l’homo poeticus, un intérêt général de l’humanité: celui, par l’invention de formes de vie plus sobres, plus “soutenables” […], de nous sauver du désastre où conduit aujourd’hui le règne de l’homo œconomicus et des catégories qui lui sont attachées. Il témoigne d’un devenir “poétarien” décisif pour l’époque qui est nôtre.» (Pinson, 2015, p. 64)

 

Ainsi, le poème, «une des voies royales conduisant à l’accomplissement de chacun » (Todorov, 2007, p. 25), invite à une conversion du regard, à une rééducation de l’attention et à une redéfinition de ce que signifie vivre «bien» dans un monde menacé. Pour la génération de verre, confrontée à la fois à la lucidité écologique et au sentiment d’impuissance, la poésie de Jean-Claude Pinson offre une issue singulière: non pas l’illusion d’un salut, mais la possibilité d’une vie habitable, consciente de ses limites et néanmoins ouverte à la relation. En ce sens, l’œuvre de Pinson s’inscrit pleinement dans une écopoéthique implicite, qui ne thématise pas directement la catastrophe, mais travaille en profondeur les conditions sensibles, langagières et éthiques d’un rapport renouvelé au monde. La poésie devient alors un lieu de résistance discrète où se joue, à l’échelle du quotidien, la possibilité d’un autre avenir, non pas comme promesse abstraite, mais comme une manière de vivre ici et maintenant.

Cette écopoéthique du quotidien se donne à voir de manière particulièrement concrète dans le poème «VANITÉ. Déménagement» (Pinson, 1993), où l’écriture s’attache à une expérience ordinaire de déplacement et de réinstallation. Le déménagement y est d’abord envisagé dans sa dimension dérisoire et existentielle: « Soixante kilomètres / une si petite migration / vaut-il la peine d’en parler?», ce qui inscrit d’emblée la réflexion dans une interrogation sur la valeur du vécu le plus banal. Le poème fait ainsi émerger une attention fine aux objets et aux traces de l’existence, du «fourbis du ménage et des livres surtout» aux «papiers pour longtemps / imprégnés de l’odeur de la maison», révélant la densité affective du quotidien. L’habiter apparaît dès lors comme une expérience exposée et fragmentée, lorsque la vie se donne à voir «en pièces détachées / brocante fugitive». Cette immersion dans le réel se prolonge dans une perception organique de la ville, résumée par l’expression: «Sentir la ville, prendre son pouls / tel fut notre premier souci». Mais cette tentative d’ancrage demeure traversée par une instabilité fondamentale, formulée de manière frappante: «À peine installé on aspire à partir / on voudrait ne pas avoir à se fixer». Le poème met ainsi en scène une tension constitutive de l’existence contemporaine entre enracinement et mobilité, confirmant la poésie comme pratique d’attention au réel et comme forme de vie écopoétique, où le quotidien devient le lieu même d’une réinvention du rapport au monde.

 

Conclusion

En interrogeant la crise écologique à partir de la figure de la «génération de verre», cet article a cherché à déplacer le regard porté sur l’un des enjeux majeurs de notre contemporanéité. Loin de se réduire à une crise environnementale au sens strict, cette situation apparaît comme une crise plus profonde du rapport au monde, engageant les formes de sensibilité, les régimes de temporalité et les usages du langage. La lucidité accrue face aux catastrophes en cours, caractéristique de la génération contemporaine, s’accompagne paradoxalement d’un sentiment d’impuissance et d’une difficulté croissante à habiter le monde de manière vivable et signifiante.

Dans ce contexte, la poésie française contemporaine et plus particulièrement l’œuvre de Jean-Claude Pinson, se révèle porteuse d’une proposition singulière. En concevant le poème comme une «forme de vie», Pinson déplace la poésie du seul champ esthétique vers celui de l’éthique et de l’existence. Sa démarche ne prétend ni concurrencer les discours scientifiques ni se substituer aux actions politiques nécessaires face à l’urgence écologique; elle agit à un autre niveau, plus discret mais décisif, celui de la relation sensible au monde. En restaurant l’attention au proche, au quotidien et au fragile, la poésie pinsonienne ouvre un espace de résonance où le vivant peut de nouveau être éprouvé comme un partenaire plutôt que comme une ressource.

Cette écologie du sensible, implicite mais rigoureuse, permet de penser une issue à la crise écologique qui ne relève ni du déni ni du catastrophisme. Elle invite à une conversion du regard et à une redéfinition de l’habiter, fondées sur la sobriété, la relation et la responsabilité. Pour la génération de verre, confrontée à la transparence excessive et à la fragilité du monde contemporain, la poésie ne constitue pas un refuge hors du réel, mais un lieu de résistance et de réinvention, entendu ici principalement comme une résistance individuelle et sensible: celle d’une transformation du rapport au monde par l’attention, l’expérience du quotidien et la reconfiguration des perceptions. Cette résistance peut toutefois ouvrir, dans des contextes de transmission et de partage, vers des formes plus collectives de médiation des sensibilités. Ainsi comprise, la poésie ne sauve pas le monde, mais elle contribue à transformer les conditions de possibilité de son habitation. En ce sens, l’œuvre de Pinson rappelle que toute écologie véritable suppose une attention renouvelée aux formes de vie, aux manières de dire et aux manières d’être. À l’heure de l’Anthropocène, la poésie apparaît alors non comme un luxe superflu, mais comme une nécessité éthique et existentielle.

Cependant, une telle proposition ne peut être entendue comme une démonstration empirique de ses effets sur un public déterminé. L’article ne prétend ni établir que les adolescents de la «génération de verre» lisent effectivement Pinson, ni mesurer une quelconque réduction de l’éco-anxiété par la poésie. Il s’agit plutôt d’une hypothèse de lecture et d’un cadre interprétatif: la poésie pinsonienne est envisagée comme un ensemble de formes et de gestes susceptibles de reconfigurer, dans certaines conditions, le rapport sensible au monde. Sa portée tient moins à une efficacité objectivable qu’à sa capacité à proposer une grammaire alternative de l’expérience, activable dans des contextes de transmission tels que l’enseignement, la médiation culturelle ou la lecture accompagnée.

Enfin, une telle perspective implique de penser les conditions concrètes de cette transmission. Dans un contexte marqué par l’infobésité, la fragmentation de l’attention et la raréfaction des pratiques de lecture littéraire, la poésie contemporaine, souvent exigeante et réflexive, ne s’impose pas spontanément comme un objet immédiatement accessible. C’est pourquoi son efficacité symbolique ne peut être dissociée des dispositifs qui rendent possible sa réception: pratiques pédagogiques, ateliers d’écriture, médiations culturelles ou formes d’accompagnement de la lecture. L’enjeu n’est donc pas de supposer une appropriation immédiate, mais de penser les conditions par lesquelles une telle poésie peut redevenir lisible, c’est-à-dire réinscrite dans une expérience sensible partagée du monde.

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