نوع مقاله : مقاله پژوهشی
نویسندگان
1 دانشجوی دکترا، گروه زبان فرانسه، واحد تهران مرکزی، دانشگاه آزاد اسلا می، تهران، ایران
2 استادیار، گروه زبان فرانسه، واحد تهران مرکزی، دانشگاه آزاد اسلا می، تهران، ایران
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Introduction
François Mauriac, l’un des romanciers les plus éminents de la littérature française, est reconnu pour sa capacité à dépeindre avec finesse les conflits moraux et psychologiques, notamment au sein de la classe bourgeoise. Seconde pièce de François Mauriac, après Asmodée (1937), Les Mal-aimés est une pièce en trois actes représentée le premier mars 1945 à la Comédie-Française à Paris avec une mise en scène de Jean-Louis Barrault. Dans cette pièce Mauriac brosse un portrait lucide de la vie bourgeoise, explorant des thèmes tels que la répression, les conflits moraux et la stagnation sociale.
Cet article met en évidence la critique de Mauriac à l'égard de la bourgeoisie et des contraintes sociales pesant sur les individus, notamment au sein du cadre familial. Cette recherche révèle les tensions à travers les personnages tourmentés par des dilemmes moraux et des désirs refoulés.
Les Mal-aimés (1945) est une pièce qui dépeint des personnages torturés. Mauriac présente, dans cette pièce la vie amoureuse des bourgeois. La pièce expose les tensions de cette classe, encadrées par les dilemmes moraux qui marquent l’œuvre de cet auteur.
François Mauriac décrit souvent la complexité des relations entre la morale, et la classe sociale dans ses œuvres. Dans Les
Mal-aimés (1945), Mauriac critique la classe bourgeoise en mettant en avant son immobilisme moral et son rôle dans la perpétuation de l'ordre social. Des études récentes, comme celle de Philippe Forest a exploré la profondeur psychologique étudiée par Mauriac, notamment avec des approches sociologiques et psychanalytiques contemporaines.
Forest, dans Bloc-notes et engagement (2012) a écrit sur la classe bourgeoise de Mauriac. Comme le souligne Forest, le regard de Mauriac sur la société de son temps dépasse la simple morale pour interroger les contradictions et hypocrisies de son milieu, révélant ainsi la profondeur de sa réflexion sociale et politique. Ce passage met en question la bourgeoisie par Mauriac, bien qu'il ait un ancrage religieux:
«Ces Bloc-notes révèlent un esprit ouvert et réceptif chez Mauriac qui, malgré ses convictions religieuses, participe activement aux débats sociaux et politiques de son temps, n’hésitant pas à critiquer ouvertement la bourgeoisie et son hypocrisie. (Forest, 2012, p. 78)
Afin de mieux comprendre la représentation de la bourgeoisie chez Mauriac, cet article adopte la perspective théorique de Georg Lukács, un philosophe marxiste. Ses théories sur la bourgeoisie, en particulier sa critique de la bourgeoisie et le rôle du réalisme littéraire pour mettre en lumière les contradictions de classe, guideront cette analyse des Mal-aimés (1945). En adoptant les idées de Lukács, nous révélerons les dimensions sociales latentes dans le texte, faisant de cette pièce une critique de la classe bourgeoise.
Lukács, dans son œuvre Histoire et conscience de classe (1960), développe une théorie selon laquelle le réalisme littéraire peut révéler les contradictions sociales, en particulier celles liées à la classe bourgeoise. Dans les recherches de Rita Felski[1], avec son livre Les limites de la critique (2015), nous sommes témoins de la critique de la classe bourgeoise. Elle examine aussi la critique, comme une forme dominante d’interprétation dans les études littéraires, et la situe comme une méthode parmi d’autres, une méthode qui a un fort attrait – mais aussi des limites bien définies. Donc cette méthode est toujours à la mode pour examiner l’idée de la bourgeoisie dans les œuvres.
Dans cette perspective, il est pertinent de considérer la réflexion de Rita Felski dans les limites de la critique (2015). Cette œuvre met en évidence la tendance de l'auteure à faire une dénonciation excessive et rigide.
Ainsi, la critique bourgeoise de Mauriac peut être analysée à la lumière de ces réflexions: en s’inscrivant dans une posture de dénonciation, elle risque de reproduire une approche rigide et moralisatrice, au lieu de saisir pleinement les contradictions sociales mises en avant par le réalisme littéraire.
Cet article montre que la pièce de Mauriac fonctionne non seulement comme une critique littéraire de la vie bourgeoise, mais aussi comme une exploration plus profonde de la stagnation idéologique de la classe bourgeoise, ce que les critiques nomment le capitalisme.
La critique de la bourgeoisie est un thème récurrent dans la littérature et Mauriac s’inscrit dans une longue tradition d’écrivains qui ont exploré ses contradictions et son hypocrisie. Alors dans cet article, nous allons montrer si Mauriac voulait présenter les bourgeois comme des capitalistes.
En adoptant les théories de Georg Lukács sur le réalisme et la conscience de classe, cette étude apporte une nouvelle perspective sur Les Mal-aimés (1945) en montrant comment Mauriac dépasse la simple critique morale pour exposer une structure idéologique en crise.
François Mauriac et la critique de la moralité bourgeoise
Les œuvres de François Mauriac reviennent constamment sur le thème de l’hypocrisie bourgeoise, en examinant comment cette classe maintient son pouvoir social à travers un étalage moral et des privilèges économiques. Dans Les Mal-aimés (1945), Mauriac inscrit son récit dans une famille dont les membres incarnent les contradictions de la vie bourgeoise. Les personnages de cette pièce sont pris dans un réseau d’attentes sociales, de culpabilité religieuse et d’insuffisance personnelle, ce qui génère une atmosphère d’étouffement et de désirs inassouvis.
L’approche critique de Mauriac envers la bourgeoisie est façonnée par son rapport personnel au catholicisme et aux valeurs de sa ville natale, Bordeaux. Dans Les Mal-aimés (1945), les personnages bourgeois, comme la figure du patriarche et de la matriarche, sont guidés par un sens du devoir et des convenances, mais ils demeurent aveugles à leur pauvreté émotionnelle et à leurs compromis moraux. Cet aveuglement moral résonne avec la critique de Lukács, qui voit dans la bourgeoisie une classe incapable de véritable conscience de soi, perpétuant ainsi une façade de vertu masquant sa complicité dans les injustices du système capitaliste.
Conscience de classe et littérature dans la théorie de Georg Lukács
Dans Histoire et Conscience de classe (1960), Lukács explique que la bourgeoisie est enfoncée dans une fausse conscience, incapable de dépasser le cadre capitaliste. Cette analyse est pertinente pour Les Mal-aimés (1945), où les personnages sont réprimés moralement et psychologiquement, incapables de comprendre leur propre complicité dans l'ordre social. Comme Lukács le note, «la littérature bourgeoise peut, soit renforcer ces structures, soit les subvertir, selon sa capacité à révéler les contradictions sociales inhérentes.» (Lukács, 1960, p. 201)
Des travaux récents, comme ceux de Nicholas Brown[2], étendent la théorie de Lukács en montrant comment le réalisme littéraire permet de dévoiler ces contradictions de classe. Brown analyse «l'ontologie sociale de l'art sous le capitalisme, et cela résonne avec le portrait de la décadence morale bourgeoise chez Mauriac.» (Brown, 2019, p. 152)
Fredric Jameson[3], aussi, dans Allegory and Ideology (2019), met l'accent sur l'importance de l'allégorie pour révéler les couches idéologiques sous-jacentes d'un texte. Cette lecture enrichit notre compréhension du réalisme chez Mauriac, qui expose les contradictions internes de la bourgeoisie. Jameson écrit: «Un processus qui trie les incommensurabilités et enregistre les contradictions») Jameson, 2019, p. 76)
Les personnages de la famille bourgeoise dans Les Mal-Aimés
Les personnages de Mauriac incarnent la crise identitaire et morale de la bourgeoisie, que Lukács attribue à leur incapacité à reconnaître ou à affronter leur position de classe.
Dans Les Mal-Aimés (1945) les enfants, les filles; Marianne et Élizabeth, jouent un rôle central et reflètent divers conflits familiaux et sociaux:
Dans les extraits suivants, nous analyserons comment cette rébellion s'exprime à travers les choix des personnages et leur relation avec les attentes familiales. Les enfants, Élisabeth et Alain, ont choisi de suivre un chemin différent de celui que leur père, Monsieur Virelade, avait espéré pour eux. Celui-ci voulait garder ses enfants à ses côtés pour qu'ils s'occupent de lui et de sa femme. Le choix différent des enfants peut être interprété comme une rébellion contre les attentes parentales. Dans son monologue, Virelade exprime la douleur de cette séparation et admet les avoir perdus. Cette scène illustre comment la rébellion des enfants ne se limite pas à un simple rejet, mais devient un acte d'affirmation personnelle, bien que cela laisse leur père accablé par un sentiment de perte et de solitude. Ainsi, la notion de rébellion se manifeste à travers la décision des enfants de quitter le foyer familial, brisant ainsi les attentes imposées par leur père dans une famille bourgeoise où le père doit décider uniquement de la vie des enfants. Cette représentation tragique est capturée dans la scène suivante:
«Virelade regarde dehors. Il reste un moment immobile, perplexe, puis referme doucement la porte, comme s'il comprenait enfin ce qui s'était passé. Un sourire amer traverse son visage….
(Silence)
Je l’ai perdue. Elle aussi. Comme les autres.
Il lève son verre, hésite à boire, puis repose le verre sans y toucher. Ses mains tremblent légèrement…
VIRELADE: Marianne… ma pauvre Marianne… Il va falloir que je reste debout pour toi…
Il se redresse légèrement, rassemble sa dignité, puis regarde à nouveau vers la porte, comme s’il espérait encore un retour. Lentement, il se lève, s’avance jusqu’à la fenêtre, regarde longuement dehors, puis tire les rideaux. La scène s’assombrit, laissant entrevoir sa silhouette lourde et accablée dans l’obscurité. (Rideau.)» (Mauriac, 1945, pp. 12-14)
«ÉLISABETH: Tu le sais, maintenant? Cette maison était la tienne: qui aurait songé à te surveiller? Moi, je suis une garde-malade: quand mon père est là, je ne m'appartiens plus. Tu pouvais faire ce que tu voulais. Il fallait t'occuper, n'est-ce pas, te distraire! Une petite fille, une camarade de jeux... ma jeune sœur! Eh bien! faute de mieux, c'est toujours ça... Quand on a la chance de ne pas savoir ce qu'est le mal, on aurait tort de se gêner. Et le pire, c'est que tu n'as même pas eu le courage de me mettre en garde, pour que je surveille mes paroles. A cause de toi, je n'ai peut-être pas ouvert une seule fois la bouche, depuis un an, sans blesser Marianne.» (Mauriac, 1945, p. 30)
«ÉLISABETH, avec douceur: Tu sais bien, ma chérie, que, si je partage encore ta chambre, c'est parce que notre père l'a exigé.
MARIANNE: Mais je ne te reproche rien! J'imagine que tu en souffres autant que moi et qu'à certaines heures tu dois avoir envie, toi aussi, de me jeter par la fenêtre.
ÉLISABETH: Eh bien ! non, ma petite Marianne, figure-toi que je n'ai jamais eu cette envie. Bien au contraire! Quand tu étais petite, je me sentais seule, quand je t'entendais respirer, la nuit, ou parler dans tes rêves... Et, aujourd'hui encore, ta présence me rassure...» (Mauriac, 1945, p. 29)
«MARIANNE: Je ne sais pas... Maman, peut-être... Non, je ne me serais pas tuée... Pourquoi ris-tu, Élisabeth?
ÉLISABETH: C'est très drôle, je t'assure, de penser au tourment où nous étions tous, après la fameuse histoire du revolver! Tu te rappelles? Ah! nous avons bien marché !
MARIANNE: Mais qu'est-ce que tu crois! Je ne jouais pas la comédie... J'étais réellement obsédée, je t'assure... et désespérée, oui, je l'étais, Dieu le sait!» (Mauriac, 1945, p. 18)
Ces caractéristiques permettent de comprendre comment les enfants naviguent dans un environnement familial complexe, souvent en quête d'amour et de reconnaissance, tout en essayant de forger leur propre chemin.
La figure du père bourgeois: matérialisme, contradictions et pressions sociales
Dans Les Mal-Aimés de François Mauriac (1945), le père de la famille est un personnage complexe qui représente plusieurs aspects de la vie bourgeoise:
«M. DE VIRELADE
Il y a une chose en tout cas qu'il importe que tu saches: tu ne dois pas entrer dans cette pièce. Combien de fois faudra-t-il te le répéter? Je ne permets à personne, pas même à ta sœur, d’y pénétrer en mon absence...» (Mauriac, 1945, p. 66)
«M. DE VIRELADE: J'observe les gens sans en avoir l'air, surtout quand je n'en ai pas l'air. J'écoute des rapports. J'ai été un chef, autrefois. J'ai commandé... Il m'en reste quelque chose malgré tout et plus que tu ne pourrais croire... J'ai beaucoup souffert. Souffrir occupe un homme et l'absorbe. Pourtant, rien ne m'échappe de ce qui se passe ici. Rien, tu entends? Rien!» (Mauriac, 1945, p. 71)
Nous pouvons considérer comment M. de Virelade, malgré son rôle de patriarche, est obsédé par son image et son contrôle sur son entourage. Son passé en tant que chef et son désir de maintenir une apparence d'autorité illustrent la pression sociale qu'il ressent pour réussir et garder son statut.
«M. DE VIRELADE
Marianne, écoute, tu as pu croire que je me désintéressais de toi...
MARIANNE, vivement
Oui, papa, vous avez trouvé : c'est pour cela que je suis triste... Je sais bien que vous m'aimez, au fond... mais vous ne le montrez guère...
VIRELADE
Non, ce n'est pas pour cela que tu es triste. Ne me crois pas aveugle. J'observe les gens sans en avoir l'air...» (Mauriac, 1945, p. 70)
«M. DE VIRELADE
J'ai eu un coup dur, cet après-midi, lorsque ce pauvre bougre est venu me servir son plat. Mais depuis... Non, Dieu merci, il ne s'est rien passé... Enfin, rien de grave...» (Mauriac, 1945, p. 95)
«ÉLISABETH
Il ne faut pas lui en vouloir s'il a paru faire une différence entre nous... Songe que j'étais là, moi, le soir où il a été abandonné, alors que tu dormais au fond d'un berceau. J'étais là, j'ai senti le poids de sa tête sur mon épaule, ... Huit jours après, il a démissionné,... Je me le rappelle au Concours hippique l'année où il a eu la coupe... Il se tenait alors... à cause de sa carrière... C'est depuis son malheur qu'il s'est laissé aller.» (Mauriac, 1945, p. 47)
Cet extrait met en évidence la façon dont M. de Virelade a été perçu comme un homme fort et accompli, un modèle à suivre. Cependant, son déclin progressif après une épreuve personnelle, montre que ce modèle est fragile et difficile à soutenir. Les attentes placées en lui, pèsent non seulement sur lui-même, mais aussi sur ses enfants, qui doivent faire face à la réalité de ses faiblesses.
Ce personnage est crucial pour illustrer les tensions familiales au sein de la bourgeoisie, ainsi que les conflits entre aspirations personnelles et obligations sociales. Souvent représenté comme un homme d'affaires préoccupé par son statut et ses possessions, le père incarne le matérialisme et l'ambition. Dans ce passage les tendances matérialistes du père et son incapacité à s’en priver se manifestent, symbolisant son obsession pour le statut et ses désirs immédiats. Le dialogue reflète ses ambitions profondément enracinées et ses faiblesses:
«VIRELADE: Il est vrai... Tu me connais, Élisabeth. Je suis ainsi fait: incapable d'aucun renoncement, aussi désarmé devant un verre d'alcool que devant une créature... Voilà comment je suis, moi! C'est fou ce que j'ai de courage pour ce que je désire... Tiens, maintenant, par exemple, j'ai envie d'un dernier whisky avant de m'endormir. Aucune force au monde ne m'empêchera de boire un dernier whisky. Remontons dans mon cabinet, il doit rester de la glace...
ÉLISABETH: Non, demeurons ici.» (Mauriac, 1945, p. 100)
La figure de la mère dans la société bourgeoise
La mère au foyer: Elle est dépeinte comme une femme soumise aux normes sociales, obsédée par l'apparence et le bon comportement, mettant en avant l'hypocrisie bourgeoise. Dans Les
Mal-Aimés (1945), la mère de la famille est souvent un personnage central qui incarne les valeurs et les contradictions de la bourgeoisie:
«MARIANNE: Je pense à ton courage quand il rentre quelquefois, le soir, dans un état à faire peur!
ÉLISABETH: Tais-toi ! Cela n'est rien d'accomplir certains gestes, à condition de n'en jamais parler, de n'y faire aucune allusion... Pauvre papa! La folie, vois-tu, ce fut de lui avoir consacré peu à peu ma vie entière, d'avoir engagé l'avenir... Que ne lui ai-je promis! Les promesses alors ne me coûtaient guère! Je ne me connaissais pas moi-même...» (Mauriac, 1945, p. 17)
Cet extrait fait apparaître les normes imposées et le poids des attentes sociales sur les personnages féminins, en particulier Élisabeth, qui incarne le rôle de femme dévouée et captive des apparences familiales.
Ces quelques traits peuvent lui être attribués:
«MARIANNE: Ah ! s'il s'agissait de moi, tu le croirais tout de suite, avoue-le! Et pourtant... Rose, sais-tu que ma mère, la veille de sa mort, a fait appeler Élisabeth?
ROSE: Oui, et qu'Élisabeth a refusé de répondre à cet appel...
MARIANNE: Tu le savais? C'est d'elle que tu le tiens? …C'est donc qu'elle te raconte tout...
ROSE: Oui, elle m'a tout expliqué. Ton père lui avait interdit d'aller chez votre mère, qui ne vivait pas seule...» (Mauriac, 1945, pp. 23-24)
La mère, même dans ses derniers instants, est marquée par les conventions sociales qui la poussent à vouloir maintenir une apparence de respectabilité. Le fait qu’Élisabeth refuse de répondre à son appel sous l’influence du père, illustre cette pression familiale et sociale pour préserver l’image du foyer, quitte à sacrifier les liens affectifs.
«MARIANNE: D'ailleurs, au fond, comme vous tous ici, comme papa, comme ton frère Alain, comme les domestiques, j'adore Élisabeth...
ROSE: Crois-tu que je n’en aie jamais douté ?
MARIANNE: Je l'adore, oui, mais sa perfection m'accable.» (Mauriac, 1945, p. 18)
Nous pouvons voir comment la mère (et plus largement la famille) entretient une image de perfection et de respectabilité, tout en étant critique en coulisses. La façade de générosité et d’amour familial masque une réalité faite de jugements et de tensions, soulignant ainsi l'hypocrisie propre à la bourgeoisie de l'époque.
«VIRELADE: N'y compte pas pour aujourd'hui: j’ai donné rendez-vous ici à ta sœur et à ton beau-frère.
ÉLISABETH: Après la dispute de l’autre jour? C’est trop fort! Vous savez bien que nous avions décidé, d’un commun accord, de rester quelque temps sans nous voir.» (Mauriac, 1945, pp. 165-166)
Dans les familles bourgeoises la mère tente d’apaiser les tensions familiales. Elle cherche à maintenir l’harmonie, mais son intervention est souvent vaine face aux rancœurs et aux désaccords profonds entre les membres de la famille.
Un tiraillement intérieur entre les attentes imposées par la famille et les désirs personnels jaillit par ces mots. Le personnage, en réalisant qu'elle s'est elle-même trompée sur son propre rôle, exprime un vide existentiel et une frustration face aux sacrifices qu’elle a consentis sans véritable conviction. Ce personnage essentiel explore les thèmes de la solitude, des attentes sociales et des relations familiales dans le contexte bourgeois.
Les enfants, amis et voisins: représentations de la jeunesse dans la société bourgeoise
Les enfants: Ils peuvent représenter la jeunesse bourgeoise, souvent en quête d'identité, déchirés entre les attentes familiales et leurs propres désirs.
Les amis et voisins: Ces personnages secondaires renforcent les stéréotypes de la classe bourgeoise, souvent en exhibant un comportement conformiste et en se livrant à des jugements moralisateurs. Ces derniers servent à critiquer les valeurs de la bourgeoisie. Ces caractéristiques sont observables chez eux
«MARIANNE: Tu vois que père ne m'a pas retenue longtemps. Où est Élisabeth?
ALAIN: Dans sa chambre.
MARIANNE: Vous vous êtes disputés?
ALAIN: Mais non…
MARIANNE: Tout de même, elle t'a laissé seul…
ALAIN: Elle va revenir.
MARIANNE: Elle est devenue plus raisonnable?
ALAIN: Beaucoup plus raisonnable.» (Mauriac, 1945, pp. 202-203)
«ALAIN: L'auto est au portail. C'est la route de Bayonne qui passe devant la propriété. Elle est déserte. Il faudra faire attention aux muletiers endormis sur leur charrette…
ÉLISABETH: Nous roulerons toute la nuit…» (Mauriac, 1945, p. 199)
Cet échange montre comment Élisabeth et Alain considèrent la fuite comme un moyen d'échapper à leur situation oppressante, régie par l'autorité paternelle bourgeoise.
«ÉLISABETH: Mais toi? Tu ne lui es donc d'aucun secours?
MARIANNE: Que tu es devenue cruelle, Élisabeth! Alain est un blessé que j'ai recueilli parce que tu l'avais abandonné. Tu vois que je ne me fais aucune illusion.
ÉLISABETH, âprement: Je ne l'ai pas abandonné. C'est lui qui m'a trahie... C'est lui et c'est toi.» (Mauriac, 1945, p. 176)
Les voisins bourgeois
Chez les voisins ces caractéristiques sont visibles:
Ces interactions entre amis et voisins enrichissent le récit en ajoutant des dimensions sociales et émotionnelles aux expériences des personnages, tout en soulignant l'importance des relations extérieures en dehors de la vie familiale.
La classe bourgeoise dans Les Mal-aimés: Une analyse selon Lukács
Dans Histoire et conscience de classe (1960), Georg Lukács développe le concept de conscience de classe, qu'il définit comme la prise de conscience par une classe de sa position dans la structure socio-économique et de sa capacité à agir en conséquence:
«La bourgeoisie est incapable d’atteindre cette conscience de classe véritable car elle est embourbée dans les contradictions du capitalisme, qu’elle ne peut résoudre. Ainsi, elle reste enfermée dans un état idéologique de fausse conscience, incapable de voir au-delà de ses propres intérêts.» (Lukács, 1960, p. 60)
«Mais Engels le souligne dans une lettre à Mehring, une fausse conscience. Ici aussi, en abolissant cette choséité, …. ne nous permet pas de nous en tenir à une simple opposition entre la «fausseté» de cette conscience, à l’opposition figée du vrai et du faux.»
«Elle exige bien plutôt que cette «fausse conscience» soit étudiée concrètement comme moment de la totalité historique à laquelle elle appartient, comme étape du processus historique où elle joue son rôle.» (Lukács, 1960, pp. 60–61)
Lukács met également en avant le rôle de la littérature, plaidant pour un réalisme littéraire capable de révéler les mécanismes sociaux sous-jacents. Selon lui, le réalisme ne doit pas simplement décrire des personnages individuels, mais exposer les forces socio-historiques qui façonnent ces personnages. C’est en ce sens que la représentation de la famille bourgeoise dans Les Mal-Aimés (1945) peut être mise en relation avec la notion de réalisme défendue par Lukács.
Lukács voit la société en termes de lutte entre raison et déraison, d'où des contradictions qui ne peuvent être surmontées que par la suprématie des éléments rationnels, c'est-à-dire par l'humanisme. Il cherche des alliés dans tous les hommes éduqués, «éclairés», et fait appel à la bourgeoisie aussi bien qu'aux socialistes. Pour lui, le véritable ennemi n'est pas la société bourgeoise, mais la déraison incarnée dans la décadence de la bourgeoisie moderne et dans certaines pratiques staliniennes. Aussi recommande-t-il aux écrivains modernes de suivre le conseil de Hamlet, de présenter un miroir au monde et d'aider l'humanité à progresser grâce à l'image ainsi réfléchie; d'aider les principes humanistes à s'imposer.
Réalisme bourgeois
Les personnages bourgeois des Mal-aimés (1945) illustrent la stagnation morale et émotionnelle que Lukács attribue à la classe capitaliste. Ils sont absorbés par eux-mêmes, prisonniers d’une lutte pour maintenir les apparences sociales tout en étant intérieurement fracturés par des culpabilités non résolues et des émotions refoulées. Par exemple, l'avidité du patriarche pour accumuler la richesse et le statut social le rende aveugle aux besoins émotionnels de sa famille. Cette absence de conscience de soi et cette répression émotionnelle reflètent la fausse conscience que Lukács identifie comme caractéristique de la bourgeoisie.
De plus, l’incapacité de ces personnages à affronter leurs faiblesses morales reflète l’incapacité de la bourgeoisie à se transformer. Les personnages de Mauriac sont piégés par leur position de classe, incapables de se libérer des structures sociales qui les définissent.
«Cette situation tragique de la bourgeoisie se reflète historiquement dans le fait qu'elle n'a pas encore abattu son prédécesseur, le féodalisme, quand le nouvel ennemi, le prolétariat, est déjà apparu; la forme politique de ce phénomène, c'est que la lutte contre l'organisation de la société en états a été menée au nom d'une "liberté" qui, au moment de la victoire, a dû se transformer en une nouvelle oppression.» (Lukács, 1960, p. 71)
Les contradictions de classe et leurs effets sur l'idéologie et la structure sociale de la bourgeoisie apparaissent bien clairement dans ce passage.
L'analyse de Lukács souligne que la littérature réaliste expose souvent les contradictions profondes des relations de classe à travers les expériences quotidiennes des personnages. Dans Les Mal-aimés (1945) ces contradictions sont incarnées par des personnages enfermés dans des devoirs et des répressions qui reflètent les contraintes sociales de la bourgeoisie.
Pierre Bourdieu, dans Distinction (1979), argue que la littérature et l'art jouent un rôle clé dans la reproduction des normes bourgeoises tout en exposant leurs limites. Cette perspective sociologique enrichit notre lecture des personnages de Mauriac, qui révèlent ces réactions à travers leurs dilemmes moraux.
«Les goûts et les choix culturels ne sont pas simplement des préférences individuelles, mais des marqueurs sociaux, qui reflètent et reproduisent les structures de classe. La culture bourgeoise, en particulier, impose ses normes comme des universaux, tout en masquant les mécanismes de domination sous-jacents.» (Bourdieu, 1979, p. 45)
À vrai dire selon Bourdieu, la culture et la littérature ne se contentent pas de refléter les normes sociales, mais participent activement à leur reproduction tout en exposant leurs contradictions. Dans le contexte des personnages de Mauriac, cette analyse éclaire les dilemmes moraux comme des révélateurs des tensions sociales de la bourgeoisie.
La lutte des classes et la décomposition bourgeoise dans Les Mal-aimés
Lukács soutient que la classe bourgeoise est vouée à la décomposition car elle ne peut résoudre les contradictions du capitalisme. Dans Les Mal-aimés (1945), ce processus de décomposition est représenté par la désintégration morale et émotionnelle de la famille bourgeoise. Les luttes internes des personnages reflètent les tensions sociales plus larges entre l’accomplissement personnel et le devoir social, la richesse et l’intégrité morale, que la bourgeoisie ne parvient pas à concilier:
«La bourgeoisie est contrainte, bien que sa forme sociale ait fait pour la première fois apparaître la lutte de classes à l'état pur, bien qu'elle ait pour la première fois fixé historiquement cette lutte de classes comme un fait, de tout mettre en œuvre, théoriquement et pratiquement, pour faire disparaître de la conscience sociale le fait de la lutte de classes. [...] Toutes ces contradictions ne sont qu'un reflet des contradictions profondes du capitalisme lui-même, telles qu'elles se réfléchissent dans la conscience de la classe bourgeoise.» (Lukács, 1960, p. 71)
La pièce, Les Mal-aimés (1945), se termine sur le désenchantement des personnages, signalant l’effondrement inévitable de l’ordre bourgeois. Cet effondrement est «une conséquence nécessaire de l’incapacité de la bourgeoisie à atteindre une véritable conscience de classe.» (Lukács, 1960, p. 78)
En dépeignant cette dégradation morale et sociale, Mauriac critique la classe bourgeoise, mais aussi le système capitaliste plus large qui la soutient.
Le réalisme chez Lukács et le style littéraire de Mauriac
Lukács prône un réalisme qui ne se contente pas de décrire la vie telle qu’elle est, mais qui met au jour les contradictions sociales sous-jacentes. En ce sens, Les Mal-aimés de Mauriac (1945) peut être considéré comme un texte réaliste, non pas dans le sens d’une description naturaliste, mais dans sa capacité à exposer sans détour les échecs moraux et sociaux de la classe bourgeoise.
L’utilisation par Mauriac de la profondeur psychologique et du conflit moral est en accord avec l’idée de Lukács selon laquelle la littérature doit éclairer les forces historiques et sociales à l’œuvre. Les personnages des Mal-aimés (1945) sont façonnés par leur environnement bourgeois, et le récit met en lumière les limites de leur cadre moral. À travers sa représentation des tensions familiales et des attentes sociales, Mauriac révèle les fractures de la classe bourgeoise, qui sont dissimulées sous une apparence de respectabilité:
«Le milieu bourgeois, catholique et provincial est celui qui forme le cadre de tous les romans de François Mauriac. Ces œuvres décrivent une société où les valeurs matérielles et les coutumes sociales dominent, masquant souvent une absence d'amour authentique et une profonde hypocrisie spirituelle. Les personnages, enfermés dans leurs obligations sociales, vivent des conflits internes qui reflètent les tensions morales et sociales plus larges du monde bourgeois.» (Moore, 1965, p. 8)
Le concept de réalisme de Lukács, en tant que forme de critique idéologique, est essentiel pour comprendre comment le style de Mauriac dans Les Mal-aimés (1945) fonctionne. En adoptant une structure narrative simple, Mauriac révèle des complexités morales et idéologiques profondes chez ses personnages.
Cette approche du réalisme correspond au travail de Viktor Shklovsky, qui propose que la littérature, en défamiliarisant le quotidien, force les lecteurs à repenser les normes sociales et idéologiques qu'ils acceptent habituellement.
«Le but de l'art est de donner la sensation de la vie, de faire percevoir les choses, de les rendre tangibles et uniques. La technique de l'art consiste à défamiliariser les objets, à compliquer la forme, à allonger la durée de la perception, car le processus de perception dans l'art est une fin en soi et doit être prolongé. L'art est fait pour nous permettre de ressentir la pierre comme une pierre, non pas pour la reconnaître d'un coup d'œil.» (Shklovsky, 1990, pp. 5-6)
Dans Les Mal-aimés (1945), Mauriac utilise cette stratégie pour bien illustrer comment la défamiliarisation en littérature agit comme un outil pour transformer la perspective du lecteur sur le monde quotidien.
Terry Eagleton soutient que la littérature, en particulier dans ses formes réalistes, a le pouvoir de défier les idéologies dominantes en présentant la complexité de l'expérience humaine dans un contexte matérialiste.
«La littérature réaliste, loin d'être une simple imitation de la réalité, est un moyen de révéler les tensions et contradictions idéologiques dans les structures sociales dominantes. Elle permet de mettre en lumière les expériences humaines dans toute leur complexité.» (Eagleton, 2002, pp. 16-17)
Ainsi nous pouvons confirmer, selon Eagleton, la façon dont la littérature réaliste, dépasse une simple reproduction du réel pour devenir un outil critique.
La pièce de théâtre de Mauriac, avec son exploration de la culpabilité, de l'identité de classe et de la répression, s'inscrit dans ce cadre, positionnant Les Mal-aimés (1945) comme la représentation des échecs moraux et collectifs de la bourgeoisie.
Conclusion
Dans Les Mal-aimés (1945), François Mauriac offre une critique pénétrante de la classe bourgeoise. En appliquant les théories de Georg Lukács sur la conscience de classe et le réalisme, cet article a représenté la mise en question de la vie bourgeoise chez Mauriac. Le cadre théorique de Lukács nous permet d’interpréter Les Mal-aimés (1945) comme un texte réaliste qui critique la complicité de la bourgeoisie dans le maintien d’un ordre social injuste. En fin de compte, la pièce de théâtre de Mauriac se présente comme une expression littéraire puissante de la décomposition morale et spirituelle au cœur de la classe bourgeoise, une décomposition qui, selon Lukács, conduit inévitablement à sa chute.
Ajoutons que, dans La théorie du roman (1968), Lukács soutient que les romans réalistes explorent souvent l'écart entre les valeurs morales intérieures et les réalités sociales et économiques.
Ce passage nous approuve l'idée de Lukács:
«La discordance entre l'intériorité et le monde n'en est cependant que plus marquée. Par son caractère de cosmos, l'intériorité est en mesure de trouver repos en elle-même, de se suffire; alors que, pour l'idéalisme abstrait, la condition même de son existence était d'abord qu'il se transformât en conduite, qu'il entrât en conflit avec le monde extérieur, ici la possibilité d'éviter ce conflit n'est pas exclue d'avance.» (Lukács, 1968, p. 109)
Ces paroles illustrent clairement la tension entre le monde intérieur des personnages et les exigences extérieures, ce qui, dans les œuvres de Mauriac comme Les Mal-aimés (1945), conduit à des conflits moraux et finalement à une désintégration morale et spirituelle de la bourgeoisie. Cette désintégration, selon Lukács, reflète des crises sociales plus profondes et l'inévitabilité de la chute de l'ordre bourgeois.
À vrai dire, Les Mal-aimés (1945) offre une critique profonde de la société bourgeoise, en soulignant les contradictions morales qui traversent cette classe. À travers les théories de Georg Lukács sur le réalisme et la conscience de classe, il est clair que Mauriac utilise son style pour révéler non seulement les dilemmes individuels, mais aussi les structures de pouvoir plus larges qui maintiennent la bourgeoisie dans un état de stagnation morale. Lukács montre que la bourgeoisie transforme les relations humaines en objets dépourvus de sens.
«Le souci majeur, c'est la réification, dans le monde bourgeois et capitaliste; c'est-à-dire ce qui transforme les êtres et les choses en res, ontologiquement, humainement et pratiquement vides de toute essence, de tout sens vivifiant.» (Lukács, 1960, p. 9)
[1] Rita Felski est une théoricienne littéraire et professeur de littérature anglaise à l’Université de Virginia. Elle est née en 1956 en Pologne et a émigré aux États-Unis dans les années 1980. Felski a obtenu son doctorat à l’Université de Chicago, où elle a été influencée par des théories littéraires variées, y compris le féminisme et la théorie critique.
Felski est connue pour ses critiques de la théorie littéraire contemporaine, notamment dans ses ouvrages tels que "The Gender of Modernity" (1995), "Doing Time: Temporality in the Classic Novel" (2000) et "The Limits of Critique" (2015). Dans ce dernier, elle remet en question les approches critiques qui privilégient la déconstruction et appelle à une réévaluation des expériences esthétiques et des relations affectives que les lecteurs entretiennent avec les textes. Elle s'intéresse également à des concepts tels que l'adhésion, l'affect et la réception des œuvres littéraires.
[2] Nicolas Brown est un universitaire et critique littéraire, dont les travaux portent principalement sur la sociocritique et la théorie littéraire. Brown a contribué à la compréhension des relations entre littérature, société et politique. Ses travaux s’inscrivent dans une tradition qui examine comment les textes littéraires reflètent ou contestent les structures sociales.
Brown a écrit sur divers sujets, en mettant l'accent sur la manière dont les œuvres littéraires peuvent être analysées à travers leurs contextes sociopolitiques. Il s'intéresse aux implications sociales des récits littéraires et à leur capacité à éclairer les luttes de pouvoir et les dynamiques culturelles. Ses recherches explorent souvent les intersections entre la littérature, l'économie et la politique, cherchant à comprendre comment ces éléments interagissent dans le processus de création littéraire.
[3] Fredric Jameson est un critique littéraire, théoricien culturel et marxiste américain, né le 14 avril 1934. Il est surtout connu pour ses analyses du postmodernisme et son exploration des relations entre culture et économie. Jameson a enseigné à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et a publié de nombreux ouvrages influents.
Il propose une analyse approfondie des caractéristiques de la culture postmoderne en lien avec le capitalisme tardif. Il examine aussi comment les formes artistiques contemporaines reflètent et réagissent aux dynamiques économiques et sociales de leur époque. Ses travaux continuent d'influencer les études culturelles, la théorie littéraire et la critique sociale.