بی‌تفاوتی به عنوان نشانه‌ای جامعه - ‌زبان شناختی: خوانش جامعه شناختی «بیگانه» اثر آلبر کامو بر اساس دیدگاه پیر وی. زیما

نوع مقاله : مقاله پژوهشی

نویسندگان

1 دانشیار، گروه زبان و ادبیات فرانسه، دانشکده ادبیات و علوم انسانی، دانشگاه شهید بهشتی، تهران، ایران

2 دانشجوی دکترا، گروه زبان و ادبیات فرانسه، دانشکده ادبیات و علوم انسانی، دانشگاه شهید بهشتی، تهران، ایران

چکیده

: این پژوهش با بهره‌گیری از رویکرد نقد جامعه شناسی پی یر وی. زیما، خوانشی نو از رمان بیگانه آلبر کامو ارائه می‌دهد. برخلاف مطالعات اگزیستانسیالیستی که بی‌تفاوتی مرسو را صرفاً به یک موضع فردی یا انفعال فلسفی تقلیل می‌دهند، این پژوهش آن را به‌عنوان نشانه‌ای از بحران جامعه-‌زبان شناختی در متن رمان تفسیر می‌کند. هدف این جستار این است که نشان دهد بی‌تفاوتی مرسو بازتاب فروپاشی زبان، از دست رفتن ارزش‌های نمادین و بحران معنا است که ویژگی‌های فرانسه دهه ۱۹۴۰ را نمایان می‌سازد. تحلیل پیش رو، ساختارهای واژگانی، معنایی و روایی متن را در زمینه‌ی اجتماعی-تاریخی آن بررسی می‌کند. استفاده از الگوی کنشی گرماس به شناسایی منطق‌های گفتمانی سازمان‌دهنده روایت و روشن‌ساختن پویایی‌های تعارضی جهان داستانی کمک می‌کند. نتایج نشان می‌دهد که فاصله مرسو با هنجارهای ایدئولوژیک غالب از طریق بی‌معنایی واژه‌ها و ارزش‌ها آشکار می‌شود و نشانه‌های بحران اجتماعی معاصر را در رمان بازنمایی می‌کند. تضاد میان دو منطق به‌وضوح قابل مشاهده است: منطق طبیعت، نماد آن خورشید و آب، و منطق ایدئولوژی، نماد عدالت و دین. این بررسی‌ها فراخوانی برای فراتر رفتن از اگزیستانسیالیسم متافیزیکی و بازاندیشی نسبت میان ادبیات، ایدئولوژی و بحران زبان در مدرنیته است. بیگانه صرفاً یک متن فلسفی نیست، بلکه بازتابی اجتماعی و زبانی از زمانه تاریخی خود است که تنش میان ادراک فردی و چارچوب‌های هنجاری جمعی را نشان می‌دهد.

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موضوعات


Introduction

Depuis toujours, la littérature a été pour les écrivains un miroir reflétant les réalités sociales, politiques et historiques. Il est donc nécessaire d’adopter une approche capable de déceler cette réalité au sein des textes. La sociologie de la littérature étudie la part de la socialité dans les œuvres, s’inspirant de l’idée marxiste selon laquelle la société influence la littérature. Cependant, la sociocritique, proche d’elle, critique son ignorance du langage, élément constitutif du texte littéraire. Ainsi, les chercheurs de cette approche considèrent le langage comme un pont entre le texte et son contexte socio-historique, s’appuyant aussi sur d’autres théories littéraires telles que le structuralisme, la sémiotique et la narratologie.

Pour concrétiser cette approche, nous avons choisi le roman d’un auteur majeur du XXe siècle, L’Étranger, publié en 1942 en même temps que Le Mythe de Sisyphe. Depuis, il a fait l’objet de nombreuses études souvent centrées sur la philosophie, l’existentialisme ou la psychologie.

Le narrateur, Meursault, est un employé modeste dont l’existence se limite à une routine mécanique et une quête d’instincts sensoriels. Il a une étrange indifférence, vivant dans une sorte de torpeur. Quelques semaines après les funérailles de sa mère, il tue un Arabe anonyme. L’histoire se divise en deux parties: avant et après ce meurtre. Meursault est souvent perçu comme un homme absurde, détaché du monde et passif face aux événements.

L’originalité de notre travail réside dans l’analyse de ce roman à travers la sociocritique proposée par Pierre V. Zima, pour examiner les structures lexicales, sémantiques et narratives. Notre article cherche à montrer que L’Étranger (Camus, 1942a) dépasse un simple récit sur le vide existentiel ou une illustration de l’absurde. De même, l’indifférence de Meursault, loin d’être une simple expression de l’absurde ou un repli psychologique, révèle des crises profondes du monde moderne. Enfin, nous mettrons en lumière la réalité sociale cachée derrière le style épuré, la narration simple et le vocabulaire dépouillé du roman.

Après avoir présenté l’historique de la recherche, notre article proposera une présentation de l’auteur, des thèmes principaux de ses œuvres et du contexte socio-historique. Puis, nous exposerons notre méthodologie, suivie de la partie analytique.

 

Historique de la recherche

Concernant notre sujet d’étude, il convient de rappeler que les œuvres d’Albert Camus, notamment L’Étranger (1942a), ont bénéficié d’un accueil favorable et plusieurs études y ont été consacrées dans le monde entier, mais en raison de leur ampleur, on se limite à présenter les travaux réalisés en Iran qui ont suscité, de ce fait, de nombreuses analyses critiques. Parmi les recherches rédigées en langue française et portant spécifiquement sur ce roman, mentionnons «Une étude comparée de trois traductions persanes de L’Étranger» (Setoodehpour et Lombez, 2022), ainsi que
«De l’absurde à la crise: étude comparée de l’acte criminel dans Caligula, L’Étranger et La Chute» (Djavari et Abdi, 2020), de même que «Une approche comparée du crime dans L’Étranger et Les Mains sales» (Djavari et Abdi, 2015). Par ailleurs, du côté des travaux en persan, citons «La confrontation entre l’individu et la société: «la trace de Jean-Jacques Rousseau dans L’Étranger» de Farhadnejad, paru en 2021, «Le roman contre le réalisme psychologique» de Danyali, publié la même année, «Étude comparée de l’absurde et de la réification dans L’Étranger et Bouf-e-Kour» de Sajjadi, datant de 2021, ainsi que «Genèse du sens à travers la structure narrative dans L’Étranger» d’Abassi, publié en 2014.

Quant à notre approche, il est essentiel de souligner que l’approche de Pierre V. Zima constitue un fondement théorique important pour de nombreuses recherches, y compris en Iran. Parmi ces études, citons «L’étude sociocritique du discours dans Cris de Laurent Gaudé» (Karimian et Aghababaei, 2024), «Analyse de la fonction sociale de la sémantique et de la syntaxe dans Ace Heart» (Karimian et Deldadeh, 2023), «La Désémantisation des Mots et l’Ambivalence Narrative dans L’Amant de Marguerite Duras» (Vesal, 2020), «La perspective de la sociocritique française et son application sur le roman Ses Yeux» (Karimian et Zakerhosseini, 2021), «Le statut de la femme à travers Nulle part dans la maison de mon père d'Assia Djebar et La Bohémienne près du feu de Moniru Ravanipur» (Karimian et Deldadeh, 2020), ainsi que «Étoile agonisante: lecture sociocritique de Sorraya dans le coma» (Karimian et Alaei, 2017), sans oublier «Le Réalisme Fantastique Comme l’Expression de l’Anomie Sociale dans Le Passe-Muraille de Marcel Aymé» (Djavari et Zahedi, 2020) et «La Sociocritique De L’errance Dans Désert De J.M.G. Le Clézio» (Nazari dost et al., 2025). Toutefois, en dépit de la diversité et de la richesse des travaux consacrés à L’Étranger, ce roman n’a pas encore fait l’objet d’une analyse approfondie dans une perspective sociocritique. C’est précisément en cela que réside l’originalité de notre recherche: proposer une lecture fondée sur l’approche sociocritique de Pierre V. Zima.

Camus, figure au-delà de l'existentialisme métaphysique

L’œuvre d’Albert Camus se situe à la croisée de la littérature et de la philosophie. Sa pensée est liée à ses expériences personnelles: la colonisation, la Seconde Guerre mondiale, ainsi que les crises politiques et morales de la France au XXe siècle. Cependant, Camus ne s’est jamais considéré comme un philosophe au sens strict. Pourtant, ses œuvres majeures comme Le Mythe de Sisyphe, L’Étranger, L’Homme révolté et La Peste, centrées autour des cycles de l’absurde et de la révolte, ont influencé la pensée philosophique contemporaine. Le thème de l’absurdité est au cœur de sa réflexion, illustrant à la fois la condition humaine sur une terre sans fondement et l’effondrement des valeurs morales, sociales et spirituelles.

Dans l’analyse classique, Camus apparaît comme un penseur de l’absurde, dépeignant une humanité plongée dans un monde glacé, muet et apathique. Dans Le Mythe de Sisyphe, il définit l’absurde comme «la confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde» (Camus, 1942b, p. 31). Il ne s’agit pas d’une négation totale du sens, mais plutôt d’une absence de réponse, d’une indifférence du monde face aux incessants désirs humains de trouver un sens. C’est dans ce conflit que réside, selon Camus, la contradiction rendant l’existence absurde.

Face à ce désenchantement, la réponse de Camus n’est ni la fuite ni la résignation, mais une révolte consciente: vivre pleinement l’absurde tout en refusant la soumission et le suicide philosophique.

 

 

 

 

La sociocritique: perspectives théoriques

Il convient de préciser que la sociocritique, ce terme a été créé par Claude Duchet, met l'accent sur l'étude des facteurs sociaux, culturels, historiques, politiques et économiques qui influencent la création et la réception de la littérature s’efforçant de souligner la socialité du texte (Karimian et Aghababaei, 2024, p. 4). Dans le premier numéro de Littérature (1971), Claude Duchet évoque l’expression de «la socio-critique» comme «une sémiologie critique de l’idéologie», visant à «installer […] le logos du social, au centre de l’activité critique et non à l’extérieur de celle-ci» (Duchet, 1971, p. 14). Elle couvre un champ très vaste, englobant une variété d’approches et de figures parmi lesquelles, celle de Pierre V. Zima retient particulièrement notre attention, car la présente étude s’inscrit dans la perspective méthodologique qu’il a développée. Il faut souligner que Zima a débuté sur la lignée de Goldmann avec son étude de l’œuvre proustienne, puis, il s’en est écarté suite au développement de la sociocritique pour trouver sa propre voie méthodique. De ce fait, la sociologie du texte que Zima a initiée autour de 1970 insiste sur l’idée formaliste de Tynianov selon laquelle «[la] corrélation entre la série littéraire et la série sociale s'établit à travers l'activité linguistique, la littérature a une fonction verbale par rapport à la vie sociale» (Todorov, 1965, pp. 131-132). Par conséquent, cette sociologie se différencie de la sociologie (marxiste) de la littérature, qui «s'obstinait à réduire aux concepts les textes et à établir des rapports univoques entre ces concepts et les référents sociaux» (Zima, 2005, p. 10), sans considérer le rôle fondamental du langage et du mot en qualité des éléments constitutifs de l’art littéraire qui est, en effet, «un art du langage dans lequel la signification se lie arbitrairement à la forme des mots. D’où l’importance du langage et de la forme dans le contenu du texte en particulier et de la littérature en général» (Karimian et Alaei, 2017, pp. 4-5).

Zima s’appuie notamment sur la sémantique structurale et la sémiotique narrative et donc il élabore une socio-sémiotique qui «étend son champ de recherches à toute la textualité en tenant compte des idéologies, des théories, des littératures, des textes commerciaux et spécialisés» et «se conçoit elle-même comme une critique de la société et en particulier de son état actuel» en adoptant le terme de sociocritique (Zima, 2005, pp. 11-12).

Pour Zima, le but principal de cette approche est de «représenter l'univers social comme un ensemble de langages collectifs […] absorbés et transformés par des textes littéraires» (Zima, 2000b, p. 117). Ces langages de groupe, ou sociolectes, sont définis par des «unités lexicales, sémantiques et syntaxiques [qui] articulent des intérêts collectifs et peuvent devenir des enjeux de luttes sociales, économiques et politiques» (Zima, 2000b, p. 121).

En outre, la sociocritique accorde une grande importance à Bakhtine, qui s’oppose à la conception saussurienne, en mettant en avant la nature dynamique du langage ainsi que la dimension sociale du signe (Bakhtine, 1977,
p. 59
). Il affirme que: «ce ne sont pas des mots que nous prononçons ou entendons, ce sont des vérités ou des mensonges, des choses bonnes ou mauvaises, importantes ou triviales, agréables ou désagréables, etc. Le mot est toujours chargé d'un contenu ou d'un sens idéologique ou événementiel» (Bakhtine, 1977, pp. 102-103). Ainsi, les mots portent les connotations et les valeurs qui se comprennent à travers la structure sémantique du sociolecte et de son discours qui est «une structure narrative fondée sur un modèle actantiel et une structure profonde à caractère logico-sémantique» (Zima, 2005,
p. 14
). De cette manière se construit une relation d’intertextualité entre le texte littéraire et le contexte socio-historique, de même qu’un lien d’interdiscursivité s’établit entre le discours narratif du sujet d’énonciation et les discours théoriques, idéologiques ou scientifiques contemporains. (Karimian et Deldadeh, 2020).

Sur le plan lexical, ce qui est important, c’est l’ensemble du vocabulaire propre au sociolecte intégré dans le texte littéraire. Au niveau sémantique, le sujet d’énonciation organise les mots déjà relevés en catégories distinctes. Cette classification se repose sur un critère de pertinence, qui débouche sur un code sémantique spécifique. À ce propos, Zima précise que «la pertinence, peut être définie comme un point de vue [linguistique] permettant d'effectuer certaines distinctions sémantiques et de les préférer aux autres» (Zima, 2005, p. 29).

De plus, les structures sémantiques du langage «articulent les intérêts collectifs et en même temps déterminent la direction du parcours narratif» (Zima, 2005, p. 15). En se référant au schéma actantiel proposé par Propp et développé par Greimas, il devient possible de retracer le parcours narratif propre concernant chaque discours. La façon dont les actants sont répartis reflète alors les hiérarchies sociales en place. En effet, la structure sémantique départage les fonctions actantielles de sujet, objet, destinateur, destinataire, opposant et adjuvant sur le plan narratif selon cette approche. «Il est possible de construire, à partir de codes et de répertoires lexicaux relativement homogènes, des discours assez différents [eu égard au plan narratif] qui peuvent même se contredire sur certains points» (Zima, 2000b, p. 135).

Le discours idéologique se distingue donc du discours non-idéologique par l’attitude du sujet d’énonciation à l’égard de ses choix sémantiques. Le sujet d’un discours idéologique considère ses classifications comme «naturelles» et «universellement valables» (Zima, 2000b, p. 135) et cela l’empêche d’accepter toute sorte d’(auto)critique et d’entendre toute voix autre que la sienne. D’ailleurs, il «prend comme point de départ la dichotomie, le dualisme absolu et cherche à supprimer l'ambivalence dialectique» (Zima, 2000b, p. 137). Ainsi, le discours idéologique s’approche-t-il d’un discours de dictature, intégriste et intransigeant, s’efforçant d’étendre son hégémonie sur ses rivaux en leur imposant sa propre «représentation discursive de l’objet (du référent)» (Zima, 2000b, p. 137), du réel social. (Karimian et Deldadeh, 2020).

 

La situation sociolinguistique: de la dégradation de la langue à l'indifférence sémantique

Avant d’aborder l’analyse précise des dimensions sémantiques et narratives du roman, il convient de replacer L’Étranger dans un cadre sociolinguistique historiquement et idéologiquement déterminé. Puisque la sociocritique porte sur «des intérêts sociaux transformés en textes» (Zima, 2000a, p. 17), il est indispensable de considérer le texte comme situé dans un espace intermédiaire, «entre le texte et les structures socio-économiques qui l’ont engendré» (Zima, 2000a, p. 17). En s’inspirant de Bakhtine, selon qui le mot est «toujours chargé d’un contenu et d’un sens idéologique et événementiel» (Bakhtine, 1977, pp. 102-103), Zima affirme qu’il est impossible d’accorder des valeurs idéologiques au mot hors du cadre discursif d’un sociolecte.

Ainsi, il introduit la notion de situation sociolinguistique comme une «constellation historique, dynamique de langages articulant des intérêts de groupe en interaction affirmative ou critique» (Zima, 2011, p. 39). Cette situation, «historiquement délimitée» (Zima, 2011, p. 19), se réfère à une époque «vécue par l’auteur et les écrivains qu’il connaissait» (Zima, 2000b, p. 143). Par ailleurs, elle est dynamique et «ouverte sur l’avenir» (Zima, 2011, p. 19), influençant au cours du temps les codes sémantiques et les niveaux discursifs. Selon Zima, cette constellation est marquée par une grande crise du langage, issue de l’interaction entre logiques marchandes, idéologies dominantes et perte d’authenticité des discours humanistes.

L’Étranger, achevé en 1940 et publié en 1942 sous l’Occupation allemande, s’inscrit dans un cadre historique de décadence politique, de censure idéologique, de désarroi moral et de silence culturel. Le régime de Vichy, collaborateur des nazis, supprime la liberté d’expression tout en manipulant les mots républicains comme liberté, égalité et justice à des fins propagandistes. André Breton illustre cette dégradation du langage: «On avait si bien spéculé, de part et d'autre, sur leur élasticité, qu'on parvenait à les réduire et les étendre à n'importe quoi, jusqu'à leur faire dire précisément le contraire de ce qu'ils veulent dire» (Breton, 1944, p. 76).

De surcroît, la société française est marquée par méfiance, anxiété et désordre moral, où les frontières s’effacent entre bien et mal, résistance et collaboration, vie et mort. Faute de repères ou de moyens concrètes, beaucoup sombrent dans une indifférence ou anesthésie éthique. Ainsi, la langue officielle devient un outil de manipulation du réel. Concernant la crise des valeurs authentiques comme la justice, l’amour de la patrie ou le sens du devoir, Breton souligne la volonté d’en altérer l’usage: «Ce sont toutes les valeurs intellectuelles brimées, toutes les idées morales en déroute, tous les bienfaits de la vie frappés de corruption ...» (Breton, 1935, p. 23).

En définitive, L’Étranger apparaît comme une réponse littéraire à la crise de l’homme moderne dans un monde dénué de sens, une société où se dégradent raison, éthique et valeurs symboliques. Il met en scène une crise existentielle et morale accentuée par la guerre qui, dans les décennies suivantes, se prolongera dans l’emprise grandissante de la logique marchande sur le langage.

Ces remarques forment les bases d’une lecture approfondie que nous développerons dans les parties suivantes, analysant comment cette crise de sens prend corps dans le réseau sémantique et narratif du roman, et comment le style camusien reflète une situation sociolinguistique complexe de l’époque.

 

L’univers sémantique de L’Étranger: une collision entre idéologie manichéenne et indifférence du marché

Dans L’Étranger, la structure sémantique résulte d’une opposition entre une idéologie manichéenne, héritée du sociolecte humaniste-chrétien et l’indifférence imposée par la logique du marché et la crise linguistique. Cette opposition crée une ambivalence fondamentale qui apparaît dans la désémantisation des mots, la disparition des distinctions classiques et la remise en cause des valeurs, qui constituent le cœur de l’univers sémantique du roman, où des termes traditionnellement chargés de significations affectives et morales — tels que amour ou haine — apparaissent vidés de leur substance, reflétant une dégradation plus large liée à l’emprise des valeurs marchandes et à la crise du langage dans la société moderne. Il suffit de prendre les propos de Meursault: «elle m’a demandé si je l’aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire, mais qu’il me semblait que non» (Camus, 1942a, p. 33).

Concernant la haine, Meursault tue un Arabe sans haine apparente, attribuant ce meurtre à la chaleur du soleil plutôt qu’à des motivations habituelles: «J'ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c'était à cause du soleil» (Camus, 1942a, p. 83).

En effet, la disparition du binôme amour-haine, souligne l’apathie du narrateur. L’incipit célèbre, bien que simple, illustre puissamment cette crise de valeurs: «Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas» (Camus, 1942a, p. 9). Nous y distinguons un détachement total face à la mort, symbolisant l’acceptation de la contingence et de l’absence de sens. L’incertitude introduite par «peut-être» et «je ne sais pas» traduit une forme d’indifférence ou d’aliénation. Moins qu’un dédain ou une insensibilité, nous y rencontrons la conscience aiguë du narrateur; de plus, les mots dépouillés illustrent une distance émotionnelle et une neutralité exemplaires face à cet évènement. De même, la limpidité du vocabulaire renforce la légèreté du ton et reflète aussi une identité marginale, sinon une déconnexion sociale. Cette indifférence existait déjà au vivant de sa mère, car il avait peu d’envie de la voir à l’asile, pensant au long trajet et à son jour de congé: « …je n'y suis presque plus a allé[...] cela me prenait mon dimanche - sans compter l'effort pour aller à l'autobus, [...] et faire deux heures de route» (Camus, 1942a, p. 28). De même, son indifférence explique son absence de réaction émotionnelle pendant l’enterrement; il ne pleure pas, et la veille, il pense au temps et à sa promenade: «C'était une belle journée qui se préparait... je sentais quel plaisir j'aurais pris à me promener s'il n'y avait pas eu maman» (Camus, 1942a, p. 15). Enfin, au retour, il songe à son travail: «J'ai pensé que c'était toujours un dimanche de tiré[...]que, somme toute, il n'y avait rien de changé» (Camus, 1942a, p. 24).

Meursault fait preuve de la même indifférence face à la question que Marie lui pose sur le mariage: «J’ai dit que cela m’était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait» (Camus, 1942a, p. 38).

En nous appuyant sur ses mots et ses conduites, nous comprenons qu’aux yeux de Meursault, même les personnes peuvent être échangeables. Il manifeste une telle indifférence qu’il pourrait se marier avec n’importe quelle autre fille: «Elle voulait simplement savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme,[ ...] J'ai dit: "Naturellement"» (Camus, 1942a, p. 38).

Il en va de même pour son désintérêt de nouer une amitié avec son voisin Raymond: «Cela m’était égal d’être son copain» (Camus, 1942a, p. 30). Peu importe Raymond ou un autre, Meursault pourrait s’attacher à n’importe qui. Ainsi, l’amitié devient une abstraction interchangeable, traduisant la désintégration des liens sociaux traditionnels. Il faut reconnaître que l’indifférence signifie l’absence de réaction face à la différence, conduisant aux réactions mentionnées précédemment. Pour lui, les mots sont dénués de sens, égaux en valeur, ce qui engendre une forme d’indifférence linguistique. De toute évidence, chez lui, les distinctions qualitatives des mots, des actions et des individus tendent à disparaitre. A l’instar d’autres écrits de ce cycle, tels Le Mythe de Sisyphe ou Caligula, ce roman offre une vision intense de l’indifférence.

Cette disparition d’émois ne peut se produire qu’en France du XXe siècle, où les idéologies mélangent des valeurs contradictoires brouillant ainsi leur hiérarchie. Dans un contexte «carnavalesque», selon Bakhtine, les oppositions sont réduites et le sublime est lié au vulgaire, le sérieux au ridicule, le tragique au comique. Ainsi, dans L’Étranger, comme dans la réalité sociolinguistique, l’indifférence sémantique reflète cette ambivalence carnavalesque. En refusant les distinctions normatives, Meursault incarne cette ambivalence: il boit du café, fume pendant la veillée funèbre, va à la plage le lendemain et regarde un film comique, sans sentiment de culpabilité. Ses attitudes, perçues comme une transgression des normes sociales, lui apportent les reproches et la condamnation judiciaire dans la deuxième partie.

Pour lui, les distinctions normatives et conventionnelles, ainsi que les oppositions suggérées par l’idéologie et le pouvoir, sont inacceptables, car totalement privées de contenu et de sens. Il rejette ainsi toute hypocrisie liée au respect des conventions et au conformisme. L’exemple le plus frappant est l’échange entre Meursault et le juge d’instruction qui, tirant un crucifix d’argent, lui demande s’il croit en Dieu et à chaque fois il répond que non: «"N’est-ce pas que tu crois et que tu vas te confier à lui?" —Évidemment, j’ai dit non une fois de plus» (Camus, 1942a, p. 58). Cette négation suscite l’indignation du juge, qui finit par: «Je n’ai jamais vu d’âme aussi endurcie que la vôtre» (Camus, 1942a, p. 58).

Or, le juge d’instruction tente de le qualifier, en s’appuyant sur un discours humaniste et chrétien, comme un «ennemi du bien» (du Christ), destiné à éprouver du remords pour son crime et à se convertir. Toutefois, une telle conversion n’est pas réalisable que si le sujet reconnaît «comme pertinentes certaines oppositions, à la fois sémantiques et culturelles, comme innocence/péché, amour/haine, ou chrétien/athée.» (Zima, 2000b, p. 152).

Par sa ténacité à rester indifférent, Meursault rejette une telle pertinence. Cela mène le juge d’instruction à percevoir un vide sémantique insupportable: «"Voulez-vous...[que] ma vie n’ait pas de sens?" — À mon avis, cela ne me regardait pas et je le lui ai dit» (Camus, 1942a, p. 57).

Son refus et son indifférence sont inacceptables pour les idéologues et les moralistes institutionnels cherchant à supprimer cette «ambivalence romanesque» menant à l’indifférence envers les valeurs symboliques, traditionnelles et le langage. Ainsi, Meursault n’est pas un criminel ordinaire qui se repent devant l’image du Christ, car son crime est plus grave: contrairement aux coupables qui acceptent les oppositions du code conventionnel en avouant leur indignité, il rejette toutes règles, oppositions et conventions collectives. Alors que les meurtriers traditionnels en incarnant le mal, acceptent aussi l’idée du bien et de l’amour, Meursault remet en cause le fondement du sociolecte humaniste-chrétien. Le criminel classique garde intact ce «sens de la vie», mais l’indifférence de Meursault montre que ce sens n’est qu’une notion arbitraire. De plus, il est condamné parce que le système idéologique ne peut accepter l’indifférence qu’il a lui-même créée.

Par conséquent, l’avocat général l’accuse au nom de la justice, autre valeur falsifiée, en le considérant comme un danger public: «Surtout lorsque le vide du cœur, tel qu’on le découvre chez cet homme, devient un gouffre où la société peut succomber» (Camus, 1942a, p. 82).

Zima n’explique pas l’effacement d’affects par des raisons personnelles ou psychologiques, mais comme «le résultat d’une longue évolution sociale, culturelle et linguistique qui aboutit à une situation marquée par la désémantisation des mots et des valeurs, des actions et des institutions correspondantes» (Zima, 2000b,
p. 150
). En soulignant ses théories et suivant Pêcheux affirmant que «toute la lutte des classes peut parfois se résumer dans la lutte pour un mot» (Pêcheux, 1975, p. 14), nous comprenons que le sociolecte et la lutte pour le sens sont essentiels pour saisir l’effondrement des valeurs dans L’Étranger, car les niveaux lexicaux, sémantiques et syntaxiques sont des faits sociaux porteurs d’intérêts collectifs et parfois de luttes de pouvoir.

Les transformations discursives forgent, en effet et en grande partie, notre perception de la réalité et agissent sur les normes, menant à des changements dans les structures sociales, les comportements et les institutions. La manière dont on parle, par exemple pour Meursault, de son deuil, de sa promotion professionnelle, de Paris, etc., bref de l’indifférence et la contingence pourraient en changer la perception collective ou du moins à réduire les dissonances créées par les différences. Inversement, les changements sociaux fondent de nouveaux langages ou réalités pour les rationnaliser et les légitimer, notamment sur la question de l’honnêteté dans le roman camusien; ce processus se fait donc mutuellement dans la mesure où les discours et les rénovations sociales se consolident de manière réciproque (Py, 2004, p. 7).

Les mots et réseaux lexicaux jouent alors un rôle de double contrôle social: d’abord, ils imposent une vision de la réalité par le langage, puis ils orientent les idées sociales. Cependant, les classements — variable selon les groupes sociaux, nationaux ou ethniques — traduisent des conflits, créant des ambivalences et des tensions dans les contradictions discursives de L’Étranger.

Ainsi, le roman montre l’entrelacement et le conflit de systèmes sémantiques, notamment entre l’idéologie manichéenne chrétienne organisant le sociolecte dominant, et une vision objective et absurde (au sens camusien) qui dévalorise ces oppositions. Ainsi, Camus mentionne: «Là où la lucidité règne, l’échelle de valeurs devient inutile» (Camus, 1942b, p. 59). Meursault incarne ainsi une lucidité et une objectivité nouvelles qui déconstruisent le manichéisme idéologique dominant.

Dans la deuxième partie, le narrateur accepte son indifférence grâce à une lucidité qui refuse les masques idéologiques, ce qui le distingue des autres. Ce n’est pas par hasard si H. R. Lottman mentionne également la démarcation de Meursault et souligne son honnêteté: «Loin d’être dénué de toute sensibilité, il est animé d’une profonde passion pour l’absolu et la vérité» (Lottman, 1978, p. 225). Autrement dit, le détachement du protagoniste se montre comme un point de départ lucide pour vivre authentiquement. La reconnaissance de cette ataraxie camusienne engendre une liberté nouvelle, où l’homme doit se préparer ses propres valeurs dans un univers dépourvu de sens ultime. Cette quête de vérité, au-delà de l’idéologie, explique qu’il soit condamné non seulement pour le meurtre, mais pour sa préférence de la vérité et aussi son refus de jouer le jeu du système, révélant la perte de sens de concepts comme la justice, la morale, etc. En réalité, il menace un ordre idéologique incapable de tolérer le silence ou l’indifférence, ce qui remet en cause les idées dominantes. C’est pourquoi sa condamnation s’impose pour éliminer l’élément perturbateur, sinon indésirable, et rétablir l’ordre.

Cette situation illustre la complexité de la lutte pour le sens dans une société en crise, où les mots deviennent des champs de bataille idéologiques et où, après la guerre et l’effondrement des croyances, il n’est plus possible de fonder le sens sur les oppositions bien/mal, péché/vertu, foi/athéisme. Le choix lexical dévoile non seulement la vision du monde du narrateur, mais aussi sa position sociale et ses visées idéologiques. En ce qui concerne la syntaxe, par sa simplicité, sa sobriété et la brièveté de ses phrases, elle traduit la distanciation et la vacuité des structures sociales en contribuant à la neutralité et à la fragmentation du discours, renforçant le sentiment d’un monde déshumanisé. En ce sens, L’Étranger est une œuvre de la modernité, qui interroge la vérité et le sens au-delà des idéologies héritées, marquant l’indifférence non comme un simple refus personnel, mais comme le signe d’un problème plus profond dans la société.

Enfin, nous soulignons que L’Étranger, en réaction à la perte de sens dans les sociétés modernes, met en scène l’affrontement de systèmes idéologiques opposés. Par Meursault, Camus exprime l’effondrement des repères symboliques, la disparition des oppositions morales et une crise du langage. Face à l’idéologie chrétienne-humaniste dominante, Meursault incarne une objectivité froide refusant les dichotomies traditionnelles.

Après avoir analysé la structure sémantique comme le lieu d’un affrontement entre idéologie et indifférence, il convient désormais d’observer comment cette opposition se déploie dans la structure narrative.

 

La structure narrative de L’Étranger: entre absence de subjectivité et imposition idéologique

Pour commencer, il faut reconnaitre que l’analyse de l’indifférence sémantique dans L’Étranger interroge la manière dont la rupture de la «base sémantique» (taxinomie et code) se traduit au niveau de la «superstructure narrative».

Ayant recours aux schémas actantiels de Greimas, Zima définit le syntagme narratif du texte littéraire comme la mise en discours des langages sociaux et de leurs intérêts collectifs. La structure sémantique d’un texte narratif détermine ainsi la distribution des fonctions actantielles (Zima, 2000b, p. 122).

Dans une perspective sociocritique fondée sur la narratologie de Greimas et l’analyse sociolinguistique de Pierre V. Zima, L’Étranger présente une structure narrative complexe où s’interpénètrent, langages sociaux, valeurs collectives et intérêts idéologiques à travers le protagoniste indifférent. L’originalité de la construction romanesque réside dans la manière dont cette indifférence — existentielle, sociale et langagière — perturbe les cadres traditionnels de la narrativité selon Greimas, fondée sur un sujet en quête d’un objet, soutenu ou contrarié par des adjuvants et des opposants, un destinateur et un destinataire. Pourtant, dans le cas de L’Étranger, cette architecture se trouve profondément déstabilisée.

A vrai dire, dans univers sémantique où les dichotomies comme amour/haine, justice/injustice ou fidélité/infidélité perdent leur sens, la subjectivité est remise en question. Le sujet devient donc incertain dans l’action et l’énonciation: le narrateur ne reconnaît aucune valeur culturelle et ne peut donc pas fonder son discours sur une isotopie sémantique autour d’un classème comme amour, justice, haine, fidélité ou infidélité (Zima, 2000b, p. 153).

En effet, dans l’univers de Meursault, où toutes les valeurs culturelles semblent interchangeables, aucun programme narratif ne peut s’affirmer comme «récit vrai» (Crickillon, 1999). Un tel programme, fondé sur des oppositions qui sont tout à fait absentes dans le monde traversé par ce protagoniste indifférent, suppose intentionnalité et cohérence sociosémantique. Ainsi, selon la définition de Coquet du non-sujet — absence de jugement et d’intentionnalité, opposée au sujet porteur d’une instance judicative — Meursault apparaît comme un non-sujet, dépourvu de subjectivité, de programme narratif et d’objet défini (Coquet, 2014, p. 4). De plus, l’actant-objet reste hors du schéma narratif, car il n’existe pour Meursault aucune quête: il vit «le temps du désir sans objet» (Coquet, 1973, p. 57).

L’absence d’objet reflète une absence de subjectivité : selon la distinction de Coquet entre sujet et sujet apparent, Meursault peut être interprété comme un «sujet apparent» (Coquet, 1969, p. 66). Ainsi, incapable de construire son propre programme narratif, il peut s’insérer dans n’importe quel programme conçu par autrui. Par exemple, il accepte de jouer indifféremment le rôle de témoin (d’adjuvant) pour défendre Raymond, surveillé par la police, et témoigne plus tard au commissariat sans véritable raison. L’indifférence et l’interchangeabilité des programmes narratifs apparaissent dans les dernières pages, lorsque Meursault justifie son comportement face à l’aumônier: «J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre [] Rien, rien n’avait d’importance» (Camus, 1942a, p. 96).

Après avoir noté que l’actant sujet n’est qu’un «sujet apparent» selon Coquet, il convient de se demander s’il existe un destinateur dans L’Étranger. Rappelons qu’un «sujet apparent» ne peut être analysé selon les schémas narratifs de Greimas, reposant sur un ensemble cohérent de rôles: destinateur, sujet, anti-sujet, objet et anti-destinateur. Par conséquent, pour des raisons de symétrie, il semble difficile de reconnaître un sujet sans identifier simultanément son destinateur.

Comme le souligne Greimas, le destinateur du programme narratif du récit traditionnel correspond à «l’autorité sociale qui charge le héros d’une mission de salut» (Greimas, 1970, p. 234). Or, en l’absence de cohérence et d’intentionnalité, le récit est structuré par une fatalité qui n’est qu’une succession d’événements hasardeux. Ainsi, le destinateur de Meursault est la nature, ambivalente et contradictoire: le soleil qui symbolise la mort et l’eau qui représente la vie. «Elaborée à partir de la contradiction, la réflexion camusienne place aussi la nature sous l’angle de la polarité» (Chatzipetrou, 2013, p. 62). La nature dévoile donc tantôt la beauté et la transparence, tantôt l’opacité et l’obscurité du monde. Cette dualité naturelle influence sur la difficulté d’atteindre l’équilibre, situant l’homme face à son existence.

Pour bien saisir la force mortifère du soleil, nous analysons les phrases de Meursault concernant la complicité de l’astre dans l’assassinat de l’Arabe en exacerbant ses sens et le poussant à agir impulsivement:

 

«je sentais mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s'appuyait sur moi et s'opposait à mon avance. Et chaque fois que je sentais son grand souffle chaud sur mon visage, je serrais les dents, je fermais les poings dans les poches de mon pantalon, je me tendais tout entier pour triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu'il me déversait» (Camus, 1942a, p. 49).

 

Dans cette optique, nous rappelons la valeur oxymorique de la nature, comme précédemment dit, notamment celle de l’astre solaire, en reprenant l’idée de Chatzipetrou qui estime avec justesse qu’il est «symbole de vie, de lucidité, de bonheur, il est simultanément symbole de mort, d’aveuglement, de destruction» (Camus, 1942a, p. 49). En effet, ce sont la chaleur et la luminosité solaires qui créent une situation infernale pour le protagoniste, l’incitant au meurtre. Ensuite, pour échapper à cette chaleur aveuglante, il marche vers l’eau, symbole de vie, cherchant à «retrouver le murmure de son eau, fuir le soleil, [] retrouver l'ombre et son repos» (Camus, 1942a, p. 49). Ainsi, Cela illustre sa quête de calme et de repos, et dans les exemples susmentionnés, l’eau agit comme une force apaisante contre cette menace et «cette ivresse opaque» (Camus, 1942a, p. 49). Pourtant, aux moments cruciaux, ce sont le soleil et la lumière qui dominent exclusivement. Pour mieux comprendre l’importance du soleil dans cet assassinat, nous évoquons le fameux passage:

 

«À cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé» (Camus, 1942a, p. 51)[1].

 

Ainsi, nous constatons que Meursault tue l’Arabe sous l’effet des éléments naturels, sans intention politique, religieuse, morale ou discriminatoire. D’un côté, motivé biologiquement, il suit la nature-eau; et de l’autre, il se laisse guider par la nature-soleil. Face à ces deux forces antinomiques — vie et mort, eau et soleil — il est devant une contradiction insurmontable. A ce propos, il importe de souligner que ces deux éléments naturels (l’eau et le soleil/le ciel) ne constituent plus un simple décor, mais deviennent des facteurs déterminants dans les décisions et réactions de Meursault. Contrairement à la beauté naturelle que l’on a connu dans Noces, la nature présente dans le roman une valeur axiologique et ambivalente, poussant aux incivilités, à l’inhumanité et à la violence comme le précise justement Chatzipetrou, lorsqu’elle affirme que «celui qui se laisse captiver ou s’abandonne aux forces naturelles, sans en mesurer les limites, risque de tuer ou de se tuer» (Chatzipetrou, 2013, p. 66).

Il faut ajouter que, dans cette scène, le destinateur, réduit à la nature (soleil et eau), ne transmet aucun message, ne soutient aucun projet et ne propose ni salut ni signification. De plus, à cause de l’indifférence aux valeurs culturelles, sociales et morales, la nature — y compris la nature biologique — agit comme représentante des valeurs d’échange. Ce n’est pas un hasard si, dans la deuxième partie, en expliquant à son avocat, il déclare: «j'avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments» (Camus, 1942a, p. 54). De même, certaines expressions comme «La gâchette a cédé» ou «la lumière a giclé», illustrent une «réification de l’action» et une «subjectivité des objets»: c’est-à-dire ce n’est pas Meursault qui agit, mais son destinateur: le soleil. Ainsi, le sujet se réduit à un objet; ses actes sont hors de sa volonté et même hors du bien et du mal. Bref, ce qui est en jeu ici, c’est une sorte de fatalité et de déterminisme.

Par ailleurs, le destinataire reste flou, voire absent. La société, incapable d’être le point d’aboutissement du récit ou le foyer du sens, n’agit que pour rejeter, juger, punir et exclure Meursault. Ainsi, elle apparaît comme un système répressif de contrôle, punissant considérer des expériences personnelles des individus.

Nous avons vu comment, dans la première partie du roman, faute d’intentionnalité, ce sont la nature indifférente (comme valeurs d’échange), la réification et le hasard qui font progresser l’histoire, agissant comme «le ressort narratif». Par contre, tous ces éléments ne s’appliquent plus dans la deuxième partie, où les agents de la justice — juges et procureur, représentants de l’ordre social et moral — surgissent comme des opposants narratifs visant à injecter un sens moral dans un récit qui résiste. En introduisant Meursault dans le moule d'une subjectivité fabriquée, conforme aux attentes idéologiques du discours hégémonique, ils cherchent à lui imposer l’identité d’un «mauvais sujet». Ils tentent ainsi de le transformer en une personne responsable et consciente, avec des intentions cachées. Ils réécrivent donc l’histoire pour pouvoir y entrer la culpabilité et le rachat.

Afin d’analyser comment ils détournent l’histoire, il faut souligner qu’ils n’acceptent pas Meursault comme sujet apparent, mais le transforment en un sujet responsable ayant commis le crime sous l’emprise de certaines valeurs négatives. En effet, c’est juste sous le titre de «sujet responsable» et «mauvais sujet» que Meursault peut être interpellé, condamné et puni. Ainsi, ils interviennent comme destinateur «culture», s’opposant au destinateur «nature» (soleil, eau, etc.). Cela rappelle la maxime de Louis Althusser selon laquelle «l’idéologie interpelle les individus en sujets» (Althusser, 1976, p. 84). La raison citée par Meursault — «c’était à cause du soleil» — ne peut donc être acceptée par les idéologues qui refusent le soleil comme destinateur réel. Ils préfèrent que le mal agisse comme destinateur fictif pour faire de Meursault un criminel. Le destinateur n’est plus, la nature indifférente et ambivalente, mais une autorité symbolique établie: société, idéologie, humanisme chrétien ou religion. En conséquence, en lui imposant cette lecture idéologique, un acte apparemment dénué de sens — tuer sans haine ni raison — se transforme en péché fondamental et capital.

A ce stade, nous comprenons pourquoi le roman se divise en deux parties narratives séparées mais interdépendantes. Dans la première, comme nous l’avons déjà constaté, l’élément clé est la réification et une causalité naturelle et aveugle refusant toute intentionnalité humaine. Quant à Meursault, il n’est pas un sujet conscient avec un projet ou une volonté narrative, mais agit comme un sujet apparent subissant passivement les sensations physiques. Son meurtre en est la preuve: il agit sous l’effet du soleil brûlant et de la lumière aveuglante. Ainsi, dans le schéma actantiel de cette partie, Meursault occupe une position instable, sans objet clair à atteindre; la nature est le destinateur — ambivalente et impersonnelle — tandis que l’eau, source de calme et de refuge, agit comme adjuvante, le soleil est comme opposant destructeur. Ajoutons qu’il n’y a aucun destinataire humain ou symbolique: Meursault n’agit ni pour les autres, ni pour lui-même, et ne cherche ni communication ni reconnaissance.

Dans la deuxième partie, domine un récit idéologique où chaque fait, chaque mot, et même chaque silence, est chargé d’un sens symbolique accompagné d’une interprétation morale. Ce récit suit un schéma actantiel nouveau: Meursault devient le sujet dont l’objet est la reconnaissance de sa culpabilité, et dont le destinateur est la justice représentant les valeurs collectives, religieuses ou humanistes. Les adjuvants sont ceux qui imposent cette version normative — procureur, aumônier, institutions — visant à remplacer l’indifférence initiale par une culpabilité fabriquée, et à donner un sens intentionnel à des événements accidentels.  Par ailleurs, les opposants sont l’indifférence persistante de Meursault, son refus de jouer le jeu narratif imposé et la nature, qui contredit l’ordre idéologique. Face aux tentatives répétées de l’aumônier pour lui inspirer un remords, Meursault refuse: «J'avais seulement envie de lui dire qu'il restait peu de temps. Je ne voulais pas perdre encore le mien avec Dieu» (Camus, 1942a, p. 95). Cette phrase révèle son refus catégorique d’intégrer la structure idéologique proposée et affirme une rupture définitive avec la logique discursive religieuse. Face au système judiciaire et moral, Meursault choisit de rester fidèle à une vérité brute, sans surcouche de sens.

Ainsi, en proposant ces deux logiques narratives, le roman dévoile profondément une autre crise concernant la capacité même du langage de créer du sens commun dans une société désenchantée où les grands récits religieux ou idéologiques ont perdu leur pouvoir. L’indifférence n’est pas du tout un simple trait individuel psychologique, mais une forme narrative, une résistance passive au code et une dénonciation sous-entendue des récits idéologiques à l’aide desquels la société tente d’imposer du sens. La narration camusienne, quant à elle, accentue le détachement et la neutralité malgré le recours de l’auteur à la première personne du singulier et se concentre plutôt sur un ton objectif de constat, sans émotion exacerbée. À travers Meursault, Camus dévoile le vide caché derrière les interprétations sociales, en montrant les tentatives de la justice pour imposer sa version des faits et transformer ce meurtre en un crime prémédité qui n’est peut-être qu’une vérité nue, une expérience sans langage, un événement sans sujet.

 

Conclusion

Grâce à une lecture sociocritique basée sur l’approche de Pierre V. Zima, cet article propose une nouvelle lecture de L’Étranger. L’étude du roman aux niveaux lexical, sémantique et narratif relève que l’indifférence de Meursault n’est pas seulement un effet d’absurde métaphysique, mais aussi un symptôme linguistique et idéologique. Ainsi, le roman n’est pas simplement une histoire existentialiste, mais plutôt reflète une crise profonde de signification touchant langue, valeurs culturelles et institutions sociales.

Le langage ainsi y apparaît incapable de transmettre des significations collectives, d’exprimer une identité stable ou de représenter l’expérience humaine. Le style neutre de Camus devient alors la marque d’une rupture entre le mot et le monde. Cette lecture révèle un conflit entre deux logiques: celle de la nature, indifférente et amorale, et celle de l’idéologie qui organise le monde selon des oppositions dichotomiques moralement codifiées. Dans l’analyse de L’Etranger, on distingue deux discours irréconciliables: celui de l’indifférence et de la contingence du narrateur des années trente/quarante et le sociolecte idéologique judiciaire à la fois déchu et figé (humaniste-chrétien). Meursault représenté comme un non-sujet indifférent, un actant sans programme narratif (Cf. Coquet, 1973) ou bien l’impact du hasard ou celui de la nature, évoqué dans la première partie du roman, et celui de l’idéologie des représentants de la justice qui le définissent comme un sujet responsable, quoique ironisé par Camus, dans la deuxième partie. Ce double aspect contradictoire justifie la structure bipartite du roman. De ce conflit entre contingence physique et nécessité discursive, entre silence du monde et bavardage institutionnel, naît la dynamique du roman. Meursault, représentatif du sujet moderne détaché, refuse les règles idéologiques imposées et rejette mots vides, émotions hypocrites, récits fabriqués, mais ce refus n’est pas de passivité, mais résistance voilée, geste critique visant à rester marge des codes normatifs.

A travers la perspective sociocritique fondée sur le «programme narratif» au sens de Greimas et l’analyse sociolinguistique de Pierre V. Zima, nous avons compris que Camus, en représentant un sujet sans destinateur humain ni objet traditionnel clair, met en question l’impossibilité des récits classiques avec les héros traditionnels dans un monde en crise du sens et du langage. Dans cette perspective, la sociocritique telle que formulée par Zima ne se limite pas à replacer l’œuvre dans son contexte, elle montre aussi comment la littérature peut devenir un espace de résistance face aux discours dominants. Le silence et la froideur du Meursault, son refus d’exprimer les émotions attendues ne relèvent pas d’un mutisme, mais incarnent l’effondrement du langage normatif — et rappellent que l’écriture littéraire peut encore porter un sens incertain, une vérité nue, loin des récits tout faits.

Cette réflexion ouvre la question de savoir dans quelle mesure l’indifférence et la crise du langage présentes dans L’Étranger traversent aussi d’autres œuvres camusiennes, question qui dépasse le cadre de cette étude.

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